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Une société robuste commence près de chez nous

Dernière modification le 11-8-2026 à 16:20:31

Chaque fois que nous choisissons un produit, un service numérique ou un prestataire, nous ne faisons pas qu’une dépense privée. Nous contribuons aussi à maintenir, ou à faire disparaître, des commerces, des métiers, des infrastructures et des savoir-faire.

Ce constat peut sembler exagéré. Après tout, que change réellement une commande passée sur Amazon ou Temu ? Quelle importance peut avoir le choix d’un hébergeur web étranger plutôt que suisse ? Pris isolément, chaque geste paraît insignifiant. Pourtant, lorsqu’ils sont répétés par des milliers, puis par des millions de personnes, ils finissent par transformer profondément notre environnement.

Dans une époque marquée par les crises écologiques, les tensions géopolitiques et la fragilité des chaînes d’approvisionnement, soutenir l’économie locale n’est pas un geste nostalgique. Il ne s’agit pas de vouloir revenir à un passé idéalisé, ni de fermer nos frontières. Il s’agit de comprendre que notre manière de consommer détermine en partie les capacités que notre société conservera pour demain.

Une société robuste commence près de chez nous !

Tout commence par un choix apparemment anodin

Lorsqu’une poignée de porte se casse, que nous avons besoin d’un ustensile de cuisine ou que nous cherchons un câble pour un appareil électronique, notre réflexe est devenu presque automatique : nous ouvrons une application ou un site de commerce en ligne. Quelques clics suffisent. Le produit est disponible, parfois pour quelques francs seulement, et il arrivera directement devant notre porte.

Quelques clics suffisent. Le produit est disponible, parfois pour quelques francs seulement, et il arrivera directement devant notre porte.

Le même phénomène existe dans le domaine numérique. Une association, une petite entreprise ou un indépendant souhaite créer un site Internet. Des plateformes internationales lui promettent une solution rapide, facile et apparemment bon marché. Pourquoi chercher un webmaster local ou un hébergeur suisse si une grande plateforme permet de tout faire presque immédiatement ?

Sur le moment, le raisonnement semble imparable. C’est simple, rapide et moins cher.

Mais lorsque nous agissons toutes et tous de cette manière, le paysage change progressivement. La quincaillerie du quartier voit sa clientèle diminuer. Puis vient le tour de l’atelier de réparation, de l’artisanat local ou du petit commerce spécialisé. La boulangerie ne trouve plus personne pour assurer sa relève. La boucherie ferme. La fromagerie disparaît. Les métiers du bois ou du métal ne se transmettent plus, faute de commandes et de personnes prêtes à les apprendre.

Dans les campagnes, les petites exploitations agricoles doivent s’agrandir pour survivre, sont absorbées par de plus grandes structures ou disparaissent. Les parcelles deviennent toujours plus vastes, les cultures plus uniformes et les exploitations plus dépendantes de machines, de produits et de chaînes logistiques complexes.

Dans le domaine numérique, le même mouvement est à l’œuvre, même s’il est moins visible. Les compétences, les emplois, les données et les infrastructures se concentrent dans quelques grandes entreprises, souvent situées à l’étranger.

Sans en avoir eu l’intention, notre recherche individuelle du prix le plus bas et de la plus grande facilité affaiblit peu à peu notre vie locale.

Ce qui disparaît ne revient pas sur commande

Un commerce de proximité n’est pas seulement un endroit où l’on achète un objet. Un·e artisan·e n’est pas seulement un fournisseur parmi d’autres. Une petite exploitation agricole n’est pas seulement une unité de production moins efficace qu’une grande.

Lorsqu’un atelier ferme ou qu’une filière disparaît, nous ne perdons donc pas seulement une enseigne sur une façade. Nous perdons un morceau de notre autonomie collective.

Derrière chacune de ces activités, il existe des compétences acquises pendant des années, parfois pendant plusieurs générations. Il y a des outils, des ateliers, des infrastructures, des relations de confiance et une connaissance du territoire. Il y a aussi des emplois, des places d’apprentissage et la capacité de transmettre un métier.

Le quincaillier ou la quincaillière ne fait pas que vendre une vis ou une poignée de porte. Il ou elle peut nous conseiller, nous éviter d’acheter le mauvais produit et nous aider à réparer plutôt qu’à remplacer.

Les cordonnier·ère·s, les ébénistes ou les réparateur·rice·s connaissent les matériaux et savent prolonger la vie des objets. Le maraîcher ou la maraîchère connaît sa terre, son climat et les variétés adaptées à sa région. Le boulanger ou la boulangère maîtrise un savoir-faire que l’on ne recrée pas en quelques jours à partir d’une fiche technique.

Lorsqu’un atelier ferme ou qu’une filière disparaît, nous ne perdons donc pas seulement une enseigne sur une façade. Nous perdons un morceau de notre autonomie collective.

Or, une société ne peut pas recréer instantanément les capacités qu’elle a laissé disparaître. Il ne suffit pas de vouloir à nouveau produire, cultiver ou réparer localement pour que les connaissances, les personnes, les terres et les outils réapparaissent.

Certains savoir-faire demandent des années de formation et d’expérience. Une terre agricole recouverte de béton ne redevient pas un champ sur commande. Un atelier détruit ne se reconstitue pas en une semaine. Une entreprise locale disparue ne revient pas simplement parce qu’une crise nous fait soudainement comprendre son utilité.

La mondialisation fonctionne… jusqu’au jour où elle ne fonctionne plus

Il ne s’agit pas de condamner tous les échanges internationaux. Les sociétés humaines ont toujours échangé entre elles, et ces échanges nous apportent une richesse culturelle, technique et matérielle indéniable.

Il suffit d’une crise géopolitique, d’une fermeture de frontière, d’un blocage maritime ou d’une pénurie de composants électroniques pour la belle mécanique s’enraye.

Le problème apparaît lorsque l’échange devient une dépendance presque totale et que toutes les solutions locales ont disparu.

Tant que les frontières restent ouvertes, que les bateaux circulent, que l’énergie est disponible et que les relations internationales demeurent relativement stables, cette organisation peut sembler particulièrement efficace. Les produits arrivent de très loin à des prix parfois dérisoires. Les entreprises travaillent en flux tendu, les stocks sont réduits au minimum et chaque activité est déplacée là où elle coûte le moins cher.

Mais il suffit d’une crise géopolitique, d’une fermeture de frontière, d’un blocage maritime ou d’une pénurie de composants électroniques pour que cette belle mécanique s’enraye.

Nous découvrons alors que nous ne produisons plus certains biens essentiels. Nous constatons que les pièces nécessaires à une réparation viennent de l’autre bout du monde. Nous réalisons que les personnes capables de fabriquer ou de réparer localement ont pris leur retraite sans avoir pu transmettre leurs connaissances.

C’est ici qu’il faut distinguer l’efficacité de la robustesse.

L’efficacité consiste à optimiser le fonctionnement d’un système lorsque tout va bien. Elle cherche le prix le plus bas, le délai le plus court, le stock le plus réduit et la rentabilité maximale.

La robustesse consiste à préserver une capacité de fonctionnement lorsque quelque chose ne se passe pas comme prévu. Elle accepte une certaine diversité, des stocks, des solutions de remplacement et des compétences qui peuvent sembler moins rentables en période normale.

Cette robustesse a un coût. Elle ressemble en cela à une assurance. Tant qu’aucun problème ne survient, nous pouvons avoir l’impression de payer pour rien. Mais le jour où le choc arrive, ce coût prend soudainement tout son sens.

Nous devons donc nous demander si le prix le plus bas constitue réellement une économie lorsqu’il nous rend entièrement dépendants d’une entreprise, d’une technologie ou d’une chaîne d’approvisionnement que nous ne maîtrisons pas.

Le numérique possède lui aussi un territoire

Nous avons tendance à imaginer le numérique comme un monde abstrait. Nous parlons du « cloud », comme si nos données flottaient quelque part dans les airs, sans localisation précise et sans conséquence matérielle.

La souveraineté numérique n’est pas une grande théorie abstraite. Elle commence elle aussi par le choix de nos prestataires.

Pourtant, Internet repose sur des infrastructures très concrètes : des câbles, des bâtiments, des serveurs, des systèmes de refroidissement, de l’électricité et des technicien·ne·s. Nos sites web, nos courriels, nos documents et nos photographies sont stockés sur des machines installées quelque part.

Le choix d’un hébergeur ou d’une plateforme numérique n’est donc pas neutre.

Lorsque nous confions systématiquement nos activités à de grandes plateformes étrangères, nous ne faisons pas qu’acheter un service. Nous déplaçons également nos données, une partie de nos emplois, de nos compétences et de nos investissements. Nous devenons dépendants de sociétés dont les décisions sont prises loin de nous et dont les conditions d’utilisation, les tarifs ou les services peuvent changer.

Une petite entreprise ou une association peut être attirée par une solution généraliste et internationale de création de sites, à bas coût. Je comprends parfaitement ce choix : tout semble simple et immédiatement disponible. Mais cette facilité peut aussi contribuer à faire disparaître les compétences locales en création web, en développement et en accompagnement numérique, pourtant capables de soutenir ces structures dans la durée.

Il existe pourtant en Suisse des alternatives solides.

Infomaniak constitue un exemple intéressant. Cette entreprise exploite ses propres centres de données en Suisse et cherche à réduire leur impact environnemental. Son data center D4, à Genève, valorise 100 % de l’énergie consommée par ses serveurs : la chaleur est réinjectée dans le réseau de chauffage à distance du canton, de quoi chauffer environ 6000 logements 1. Nous sommes ici devant une infrastructure numérique qui possède un ancrage territorial réel : elle stocke des données, emploie des personnes en Suisse et produit une chaleur qui peut être utilisée localement.

Cela ne signifie pas qu’une entreprise suisse serait automatiquement parfaite du simple fait qu’elle est suisse. Il faut évidemment continuer à examiner les pratiques sociales, écologiques et économiques de chaque prestataire. Mais cet exemple montre qu’une autre approche du numérique est possible.

Consacrer, par exemple, 140 francs par année à un hébergement suisse peut sembler coûteux si nous comparons uniquement ce prix à une offre promotionnelle étrangère. Mais que finançons-nous avec cette différence ? Des emplois locaux, des infrastructures situées sur notre territoire, une meilleure maîtrise de nos données et des investissements qui peuvent également profiter à la collectivité.

La souveraineté numérique n’est pas une grande théorie abstraite. Elle commence elle aussi par le choix de nos prestataires.

Le prix affiché n’est pas le coût réel

Un produit à très bas prix n’est jamais magique. Si un objet fabriqué à l’autre bout du monde peut être livré devant notre porte pour quelques francs, c’est qu’une partie de son coût réel ne figure pas sur l’étiquette.

Un produit à très bas prix n’est jamais magique.

Ce coût peut avoir été reporté sur les personnes qui l’ont fabriqué, à travers de faibles salaires ou de mauvaises conditions de travail. Il peut être reporté sur l’environnement, par l’extraction des matières premières, la production d’énergie et le transport. Il peut encore être reporté sur la collectivité lorsque des emplois disparaissent, que les déchets s’accumulent ou que nous devons reconstruire des infrastructures devenues essentielles.

Nous devons également tenir compte de la durée de vie des objets. Un produit bon marché qui ne peut pas être réparé et doit être remplacé rapidement n’est pas nécessairement plus économique qu’un objet plus cher, mais durable et réparable.

Il en va de même pour les services numériques. Le prix d’appel d’une plateforme ne nous dit rien de notre future dépendance envers elle. Il ne nous dit pas si nous pourrons facilement déplacer notre site, récupérer nos données ou faire appel à une personne compétente en cas de problème.

Nous avons pris l’habitude de comparer les prix immédiats, mais beaucoup moins les conséquences à long terme.

Ce que nous économisons aujourd’hui peut devenir une facture collective beaucoup plus lourde demain.

Acheter mieux ne signifie pas forcément dépenser davantage

À ce stade, une objection légitime apparaît : tout le monde n’a pas les moyens de payer davantage.

Il serait absurde et profondément injuste de culpabiliser les personnes qui comptent chaque franc et qui achètent le produit le moins cher parce qu’elles n’ont tout simplement pas d’autre choix. La précarité existe en Suisse, même si elle est parfois cachée. Certaines personnes doivent déjà choisir entre plusieurs besoins essentiels.

Je ne veux pas nier cette réalité.

Mais je trouve également dommage que l’on affirme parfois, de manière presque automatique, que les personnes disposant de faibles revenus ne peuvent pas participer à une économie plus locale et plus écologique. J’en fais moi-même partie, et la réalité me paraît plus nuancée.

Consommer mieux signifie souvent consommer moins.

Le choix n’est pas toujours entre acheter un produit cher et acheter le même produit moins cher. Il peut aussi se situer entre acheter beaucoup et acheter moins, entre acheter neuf et choisir la seconde main, entre remplacer et réparer, entre posséder un objet et le partager.

Les vêtements de seconde main constituent un bon exemple. Ils sont souvent de qualité, beaucoup moins coûteux que des vêtements neufs et permettent d’éviter une production supplémentaire. Nous pouvons aussi emprunter ou partager certains outils dont nous ne nous servons que quelques fois par année.

Consommer mieux signifie souvent consommer moins. Lorsque nous évitons d’accumuler des objets inutiles, nous pouvons consacrer davantage de moyens aux choses qui comptent réellement.

Le pain acheté chez le boulanger ou les légumes du marché ne sont pas toujours les dépenses qui déséquilibrent un budget. La possession d’une voiture, les appareils électroniques renouvelés fréquemment, les vols en avion ou les vacances au bout du monde représentent des sommes bien plus importantes.

Bien entendu, certaines situations rendent encore la voiture difficilement évitable, notamment lorsque les transports publics sont insuffisants ou que des contraintes professionnelles, familiales ou de santé l’imposent réellement. Mais cette nécessité ne doit pas être invoquée trop rapidement. Nous avons facilement tendance à affirmer que nous avons besoin de notre automobile avant même d’avoir examiné sérieusement nos déplacements, nos habitudes et les solutions possibles. Reconnaître la diversité des situations ne doit pas devenir une manière de nous dédouaner de notre responsabilité. Une réflexion sincère exige de distinguer ce qui est véritablement indispensable de ce qui relève surtout du confort, de l’habitude ou de la peur du changement.

Là où des alternatives existent, il est utile de regarder l’ensemble de nos dépenses plutôt que de considérer uniquement le prix de chaque aliment ou de chaque service pris séparément.

Je ne suis pas un exemple

Je parle aussi depuis mon expérience personnelle.

Je vis en Suisse avec un bas revenu, notamment parce que je consacre passablement de mon temps au bénévolat. Malgré cela, je parviens à acheter des légumes au marché de Lausanne, à aller chez le boulanger ou le fromager et à choisir certains services locaux. Je porte volontiers des vêtements de seconde main. Depuis 2015, je n’ai plus de voiture et je ne prends plus l’avion. Ces choix libèrent des moyens pour d’autres dépenses qui me paraissent plus cohérentes avec la société dans laquelle j’aimerais vivre.

Je ne dis pas cela pour me valoriser, ni pour me présenter comme quelqu’un d’exceptionnel. Je ne le suis pas. J’ai moi aussi mes contradictions, mes faiblesses et des moments où je choisis la facilité. Ma situation me permet également de vivre sans voiture. J’habite dans une région bien desservie par les transports publics, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Je ne prétends donc pas que mes choix peuvent être reproduits à l’identique par chaque personne.

Je souhaite simplement montrer qu’un revenu modeste ne rend pas automatiquement impossible toute consommation locale. Nous pouvons parfois créer une marge de manœuvre en renonçant à certaines habitudes de consommation devenues normales, mais qui ne sont pas toujours nécessaires.

L’objectif n’est pas d’être parfait. Il est d’essayer d’orienter, autant que possible, notre argent vers ce que nous souhaitons voir exister encore demain.

« Fin du monde, fin du mois » : un même combat

On oppose encore trop souvent l’écologie et la justice sociale.

D’un côté, certaines personnes parlent de la fin du monde, du climat, de l’effondrement de la biodiversité et de l’épuisement des ressources. De l’autre, on rappelle la fin du mois, le coût des loyers, des assurances, de l’alimentation et les difficultés quotidiennes. Pour moi, il s’agit pourtant du même combat.

La solidarité consiste à construire un cadre dans lequel une vie sobre et digne devient réellement possible.

Une société véritablement écologique se doit d’être solidaire. Elle ne peut pas demander les mêmes efforts à une personne en situation de précarité et à une personne qui prend l’avion plusieurs fois par année par simple habitude. Elle ne peut pas demander à quelqu’un d’abandonner sa voiture lorsqu’aucun transport public ne dessert correctement son lieu de vie.

Mais la défense du pouvoir d’achat ne peut pas non plus consister uniquement à rendre toujours plus accessibles des produits jetables, fabriqués très loin et dans des conditions que nous préférons ignorer.

La solidarité consiste à construire un cadre dans lequel une vie sobre et digne devient réellement possible.

Cela signifie disposer de transports publics efficaces et abordables, de logements proches des activités, de commerces de quartier, de marchés, d’ateliers de réparation et de lieux permettant de partager des objets. Cela signifie soutenir les filières agricoles régionales, les artisan·e·s, les places d’apprentissage et les infrastructures numériques locales.

Les choix individuels comptent, mais ils ne suffisent pas. Les communes, les cantons, la Confédération, les entreprises et les institutions doivent aussi prendre leurs responsabilités.

Lorsque les pouvoirs publics attribuent un mandat, ils devraient se demander quelle économie ils contribuent à maintenir. Lorsqu’une grande entreprise choisit son prestataire informatique uniquement en fonction du prix, alors qu’elle possède les moyens de faire vivre un·e partenaire local·e, elle fait elle aussi un choix de société.

Une prise de conscience politique à confirmer

Le 22 juin 2026, le Conseil d’État vaudois a adopté sa nouvelle Politique d’appui au développement économique (PADE), dont l’un des quatre piliers est spécifiquement consacré à l’« économie de proximité » : vitalité des centres-villes et des villages, développement des filières locales, équilibre économique des régions. La conseillère d’État Isabelle Moret, en charge du dossier, a notamment évoqué la volonté de soutenir les petits commerces face à la concurrence des grandes plateformes.

Cette prise de conscience est bienvenue, mais elle devra se traduire par des mesures concrètes, durables et suffisamment ambitieuses. Il ne suffit pas de vouloir préserver les commerces une fois qu’ils sont au bord de la fermeture : il faut créer les conditions leur permettant de vivre, de transmettre leurs activités et de résister durablement à la concurrence des grandes plateformes.

Sources : État de Vaud, « Nouveau cap pour renforcer l’attractivité économique du canton », communiqué du 22.06.2026 2; 24 heures, « Vaud : Isabelle Moret veut sauver les petits commerces ». 3

Tout le monde n’a pas la même marge de manœuvre

Il est essentiel de distinguer la nécessité de l’habitude.

Une personne qui achète un produit à bas prix parce qu’elle doit compter chaque franc ne se trouve pas dans la même situation qu’une personne aisée choisissant systématiquement le moins cher pour pouvoir multiplier les achats, les voyages ou les loisirs coûteux. De la même manière, une petite association aux moyens extrêmement limités n’a pas la même responsabilité qu’une entreprise prospère qui choisit une plateforme étrangère pour économiser quelques dizaines de francs par année.

Or, les personnes que je vois se tourner vers de grandes plateformes internationales ne sont pas toujours celles qui manquent réellement de moyens. Beaucoup pourraient parfaitement rémunérer un travailleur·euse local ou choisir un service suisse. Elles ne le font pas nécessairement par nécessité, mais par habitude, par méconnaissance ou parce que la solution internationale semble plus simple.

C’est précisément auprès de ces personnes et de ces organisations que nous devons faire naître une prise de conscience. L’effort doit être proportionnel aux moyens disponibles. Celle ou celui qui possède davantage d’argent, de pouvoir ou de capacité de décision porte aussi une responsabilité plus grande. Il ne s’agit pas de rechercher une pureté individuelle impossible. Il s’agit de faire sa part là où nous disposons réellement d’un choix.

La résilience se construit avant la crise

Nous ne pouvons pas attendre la prochaine crise pour nous préoccuper de notre autonomie.

Lorsque les frontières se ferment ou qu’un fournisseur cesse son activité, il est trop tard pour découvrir que nous avons perdu les compétences nécessaires. Il est trop tard pour nous rendre compte que les ateliers ont fermé, que les terres agricoles ont été bétonnées et que les petites entreprises capables de nous aider ont disparu.

Une société robuste ne se décrète pas le jour où l’urgence survient !

La résilience se construit pendant les périodes calmes. Elle se construit en maintenant une diversité d’actrices et d’acteurs, de métiers, d’entreprises et de formes d’agriculture. Elle se construit en acceptant parfois de payer un peu plus aujourd’hui pour éviter de dépendre entièrement d’une seule solution demain.

Une société robuste n’est pas une société fermée sur elle-même. Elle peut commercer, échanger des connaissances et entretenir des liens avec le monde entier. Mais elle conserve un socle local suffisamment solide pour ne pas s’effondrer dès qu’un échange devient impossible.

Avant un achat, un contrat ou un abonnement, nous pourrions donc nous poser une question simple : quel monde mon argent contribue-t-il à entretenir ? Est-ce que je contribue à maintenir un savoir-faire, un emploi, un commerce ou une infrastructure dont nous pourrions avoir besoin demain ? Ou est-ce que mon économie immédiate participe à une dépendance qui finira par nous coûter beaucoup plus cher ?

Nous ne pouvons pas toujours choisir la solution locale. Elle n’existe pas pour tout, et nous n’en avons pas toujours les moyens. Mais nous pouvons commencer par la choisir chaque fois qu’elle est disponible, cohérente et financièrement supportable.

Acheter moins, réparer davantage, recourir à la seconde main et soutenir plus souvent les acteurs de proximité ne résoudra pas l’ensemble des crises auxquelles nous sommes confrontés. Mais une société robuste ne se décrète pas le jour où l’urgence survient. Elle se construit bien avant, par les compétences que nous transmettons, les terres que nous préservons, les infrastructures que nous entretenons et les entreprises que nous décidons, collectivement, de faire vivre.

Et pour terminer…

Oui, il y aurait encore beaucoup de choses à dire.

J’aimerais parler du manque de volonté politique, de cette incapacité à regarder au-delà de la prochaine échéance électorale et à prendre dès aujourd’hui les décisions nécessaires pour rendre notre société plus robuste. J’aimerais parler de la disparition des métiers d’antan, non pas par nostalgie, mais parce que nombre de ces savoir-faire restent essentiels : cultiver, fabriquer, entretenir, transformer, réparer et transmettre.

J’aimerais parler du manque d’engagement collectif en faveur d’une véritable solidarité. L’argent que nous dépensons devrait davantage circuler autour de nous, rémunérer correctement le travail, soutenir les commerces, les associations et les entreprises locales, puis bénéficier à l’ensemble de la collectivité. Aujourd’hui, une part trop importante de cette richesse remonte vers de grandes sociétés, se concentre entre quelques mains et quitte le territoire au lieu d’irriguer la vie locale.

J’aimerais également parler de notre responsabilité commune. Il est évidemment nécessaire d’exiger davantage des grandes entreprises, des banques, des multinationales et des responsables politiques. Leur pouvoir implique une responsabilité considérable. Mais nous ne pouvons pas leur attribuer toutes les fautes pour ensuite nous dispenser d’agir à notre propre échelle. Nous avons aussi une responsabilité dans notre immeuble, notre quartier, notre commune, notre association ou notre entreprise. Nous pouvons soutenir une personne en situation de précarité, partager des ressources, transmettre des connaissances, donner de notre temps et orienter notre argent vers les activités que nous voulons préserver.

Une société robuste ne se construit pas seulement avec des infrastructures et des réserves. Elle repose aussi sur des relations humaines, sur la confiance et sur la certitude que personne ne sera abandonné au premier choc. La solidarité n’est donc pas un supplément que l’on pourrait ajouter lorsque les conditions économiques sont favorables. Elle constitue l’une des fondations mêmes de notre résilience.

Il faudrait encore parler de la création de nouvelles places d’apprentissage, de la transmission des métiers manuels et techniques, des logements abordables, de la justice sociale, de l’agriculture, de l’accès aux soins, de la répartition du travail et de notre manière d’habiter le territoire. Il faudrait surtout réfléchir à la manière de passer des bonnes intentions aux décisions concrètes.

Toutes ces questions trouveront progressivement leur place dans de prochains articles. Car elles sont étroitement liées et participent toutes à la construction d’une société plus juste, plus solidaire et capable de traverser les crises.

Il nous reste à espérer — et surtout à agir — suffisamment vite pour ne pas attendre d’avoir le nez dans le mur avant de décider de changer de direction.

  1. Source : data center D4 d’Infomaniak (Genève), inauguré en janvier 2025, valorisant 100 % de l’énergie de ses serveurs via le réseau de chauffage à distance genevois (Siemens ; GlobeNewswire, 28.01.2025). []
  2. www.vd.ch/actualites/actualite/news/26411-default-9fdebfc459  []
  3. www.24heures.ch/vaud-isabelle-moret-veut-sauver-les-petits-commerces-837545369674 []

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