Dernière modification le 24-9-2026 à 15:50:18
Des sécheresses en Indonésie, des pluies diluviennes au Pérou, des pêches qui s’effondrent… Comment un réchauffement de quelques degrés dans l’océan Pacifique peut-il avoir autant de conséquences ? El Niño est déjà installé et pourrait devenir très intense pendant l’hiver 2026-2027. Pour le comprendre, il faut suivre un dialogue permanent entre l’eau et le vent.
Un courant chaud à Noël
Le nom vient des communautés de pêche du Pérou et de l’Équateur. Elles appelaient corriente del Niño, le courant de l’Enfant Jésus, un léger réchauffement des eaux côtières qui revenait chaque année vers Noël. Certaines années, ce réchauffement était beaucoup plus fort, durait plusieurs mois et faisait chuter les prises. Le nom a fini par désigner ces épisodes exceptionnels [12].
Sur une carte des anomalies de température de l’océan, c’est-à-dire des écarts à la normale, El Niño se reconnaît aujourd’hui à une longue bande rouge qui s’étire dans le Pacifique équatorial, du centre du bassin jusqu’aux côtes sud-américaines. Dans cette région, les eaux de surface restent plus chaudes que d’habitude pendant plusieurs mois. Quelques degrés d’écart peuvent sembler modestes. Mais sur une étendue d’océan aussi vaste, ils suffisent à déplacer les grandes zones de pluie et à modifier la circulation de l’atmosphère.
Pour suivre le phénomène, les scientifiques mesurent la température de surface dans une zone de référence du Pacifique central, appelée Niño 3.4. On parle d’El Niño lorsque l’écart à la normale y dépasse +0,5 °C pendant plusieurs mois et que l’atmosphère réagit en conséquence (affaiblissement des alizés, déplacement des pluies), et de La Niña, sa phase froide, dans la situation inverse [1]. Depuis 2026, la NOAA mesure cet écart avec un indice « relatif » (RONI), qui compare la zone Niño 3.4 à l’ensemble des océans tropicaux : il évite de confondre El Niño avec le réchauffement général des mers [11].
Dans sa vidéo « EL NIÑO : Pourquoi l’Océan Pacifique bascule-t-il ? », ScienceEtonnante explique les rouages de ce phénomène [2]. L’idée centrale est simple : les vents déplacent l’eau chaude, et la température de l’eau influence à son tour les vents.
Un océan poussé par les vents
Imaginons une traversée du Pacifique le long de l’équateur, du Pérou jusqu’à l’Indonésie, dans le sens où soufflent les alizés.
Au départ, au large de l’Amérique du Sud, l’eau est étonnamment fraîche : environ 23 °C. Des eaux froides remontent des profondeurs, près des côtes et le long de l’équateur. Elles apportent en surface les nutriments dont dépend toute la vie marine de la région. À des latitudes voisines, la mer est bien plus fraîche à Lima qu’à Bali.
Les alizés, ces vents réguliers qui soufflent d’est en ouest, entraînent les eaux de surface vers l’Asie. En chemin, elles se réchauffent au soleil. À l’arrivée, elles s’accumulent dans un vaste réservoir d’eau chaude qui avoisine les 30 °C.
Le Pacifique tropical présente donc un fort contraste : chaud à l’ouest, frais à l’est. Les alizés maintiennent cette différence [1].
Ces vents font même pencher l’océan : du côté asiatique, la surface est environ un demi-mètre plus haute que du côté américain.
Sous la surface se cache un élément décisif : la thermocline. Ce terme désigne la zone où la température chute rapidement avec la profondeur. On peut se représenter l’océan comme une couche d’eau chaude, épaisse d’une centaine de mètres en moyenne, posée sur une masse d’eau froide.
Cette couche chaude est épaisse à l’ouest et mince à l’est : la thermocline y est environ 100 mètres moins profonde. Du côté sud-américain, l’eau froide est donc toute proche de la surface, ce qui explique la fraîcheur des remontées.
L’atmosphère participe à cet équilibre. Au-dessus des eaux chaudes de l’ouest, l’air humide s’élève et alimente de fortes pluies. Plus à l’est, l’air redescend, sec. Cette grande boucle atmosphérique, appelée circulation de Walker, entretient les alizés.

Comment le basculement commence
Le vent n’est jamais parfaitement régulier. Il arrive que les alizés faiblissent, ou que des coups de vent d’ouest les contrarient pendant quelques jours ou quelques semaines.
Une partie des eaux chaudes reflue alors vers le centre et l’est du Pacifique. Surtout, une onde dite de Kelvin se propage vers l’est sous la surface, approfondit la thermocline sur son passage et traverse le Pacifique équatorial en environ deux à trois mois [13]. Arrivée au large de l’Amérique du Sud, elle rend les eaux froides moins accessibles aux remontées : le refroidissement habituel de la surface perd de son efficacité.
Le Pacifique oriental se réchauffe. Le contraste avec l’ouest diminue, ce qui affaiblit encore les alizés. Et des vents plus faibles accentuent à leur tour le réchauffement.
C’est une boucle d’amplification : le vent modifie l’océan, puis l’océan renforce le changement du vent. Les scientifiques l’appellent la rétroaction de Bjerknes, du nom du météorologue norvégien qui l’a décrite en 1969 [3].

Toutes les perturbations ne déclenchent cependant pas un El Niño. Leur effet dépend notamment de la quantité de chaleur déjà stockée dans l’océan et de la saison à laquelle elles surviennent.

Pourquoi El Niño finit par s’arrêter
Si cette amplification agissait seule, le phénomène s’emballerait. D’autres mécanismes viennent le freiner.
Les échanges de chaleur avec l’atmosphère, notamment par évaporation, et les modifications de la couverture nuageuse peuvent freiner le réchauffement local de la surface. Le cycle des saisons modifie également la sensibilité du système : l’amplification est la plus forte entre l’été et l’automne de l’hémisphère Nord, ce qui explique pourquoi les épisodes culminent en général vers novembre ou décembre, puis s’affaiblissent souvent au printemps suivant.
Surtout, l’océan se réorganise lentement. Pendant El Niño, les courants et les ondes océaniques redistribuent les eaux chaudes de la bande équatoriale vers des latitudes plus élevées. Le réservoir équatorial se « décharge ».
Avec le temps, les eaux froides retrouvent plus facilement la surface. Le réchauffement s’atténue, et une phase froide, La Niña, peut s’installer. Les alizés se renforcent alors, et les eaux du Pacifique équatorial central et oriental deviennent plus froides que la normale. Pendant cette phase, l’océan se recharge en eau chaude, ce qui peut préparer un nouvel épisode chaud.
Ce mécanisme de recharge et de décharge, formalisé à la fin des années 1990 et encore étudié aujourd’hui, notamment par des équipes de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), aide à comprendre l’alternance des épisodes [4]. Mais il ne constitue pas une horloge : un El Niño n’est pas systématiquement suivi d’une La Niña.

L’ensemble porte le nom d’ENSO, pour El Niño–Southern Oscillation. Il comprend des phases chaudes, froides et neutres. Les épisodes reviennent à intervalles irréguliers, généralement tous les deux à sept ans [1].
Des conséquences jusque dans les assiettes
Lorsque les eaux chaudes et les grandes zones de pluie se déplacent, les populations en ressentent les effets.
Le risque de sécheresse et d’incendies augmente en Indonésie et en Australie. À l’inverse, certaines régions du Pérou et de l’Équateur sont exposées à des pluies intenses, des inondations et des glissements de terrain.
En mer, l’affaiblissement de l’apport de nutriments pénalise le phytoplancton, ces organismes microscopiques à la base des chaînes alimentaires marines. Les poissons se raréfient ou se déplacent, avec des conséquences directes pour la pêche.
Les effets dépassent largement le Pacifique. En modifiant la circulation de l’atmosphère, El Niño influence la météo de régions très éloignées : ce sont les « téléconnexions ». Afrique australe et de l’Est, Asie du Sud, Amériques : agriculture, ressources en eau et production alimentaire sont touchées sur presque tous les continents.
Le coût est considérable. Une étude publiée dans la revue Science estime les pertes de revenus mondiales à environ 4100 milliards de dollars pour l’épisode de 1982-1983 et 5700 milliards pour celui de 1997-1998, cumulées sur les cinq années suivant chaque épisode [5]. Ces montants sont des estimations issues d’un modèle économique et comportent une marge d’incertitude importante.
Ces effets restent des tendances. Leur intensité et leur localisation varient selon les épisodes et les saisons. Une carte des conséquences habituelles d’El Niño ne prédit pas précisément ce qui arrivera dans chaque pays.
Et en Suisse ?
L’Europe fait partie des régions les moins directement concernées : l’influence d’El Niño sur notre météo existe, mais elle est faible et difficile à isoler des autres facteurs. En Suisse, des effets indirects sont possibles, notamment par la hausse de la température moyenne mondiale et par les marchés agricoles et les prix alimentaires.
Ce que l’on peut prévoir pour 2026-2027
Les scientifiques surveillent en continu les vents, les températures de surface et la chaleur stockée en profondeur, grâce aux satellites et à un réseau de bouées et de flotteurs. Ces observations permettent d’estimer plusieurs mois à l’avance la probabilité d’un épisode.
Dans son bulletin du 10 septembre 2026, la NOAA indique qu’El Niño se renforce. Elle estime à plus de 90 % la probabilité d’un épisode très fort pendant l’automne et l’hiver 2026-2027 de l’hémisphère Nord. Selon son nouvel indice relatif (RONI), il a même trois chances sur quatre de dépasser en fin d’année l’intensité de tous les épisodes mesurés depuis 1950 [6]. L’Organisation météorologique mondiale signale que, dans certaines zones, les températures sous la surface dépassaient la normale de plus de 8 °C en juillet et début août 2026 [7].
Il s’agit de prévisions probabilistes : l’intensité finale et les conséquences locales restent incertaines, et un épisode très fort ne produit pas les mêmes effets partout [7]. Ce qui est établi, c’est qu’El Niño est installé et se renforce.
Une oscillation naturelle dans un monde qui se réchauffe
El Niño n’est pas une conséquence du réchauffement climatique. Les coraux fossiles, qui enregistrent dans leur squelette la température de l’eau où ils ont grandi, montrent que l’oscillation existe depuis des millénaires [8].
El Niño redistribue la chaleur entre l’océan et l’atmosphère et fait monter temporairement la température moyenne mondiale. La Niña produit l’effet inverse.
Ces fluctuations se superposent désormais à une tendance de fond : le réchauffement dû aux émissions de gaz à effet de serre. Une phase La Niña peut atténuer temporairement la hausse des températures de surface, sans arrêter le changement climatique. À l’inverse, les années qui suivent un El Niño battent régulièrement des records : 1998, 2016, puis 2024. L’effet de l’épisode en cours sur la température moyenne mondiale devrait se prolonger en 2027, avec un risque accru de nouveau record annuel [9].
Le réchauffement rendra-t-il chaque El Niño plus puissant ? La réponse demeure incertaine. Selon le GIECLe GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat) est une organisation qui a été créée en 1988 par l'OMM et le PNUE, à la demande du G7 (groupe de sept grandes économies industrialisées : USA, Japon, Allemagne, France, Royaume-Uni, Canada, Italie). La version anglaise de cet acronyme est IPCC (The Intergovernmental Panel on Climate Change)., les modèles climatiques ne s’accordent pas sur une évolution de l’amplitude des anomalies de température de surface associées à l’ENSO. En revanche, le GIEC juge très probable une amplification des variations de précipitations liées au phénomène d’ici la seconde moitié du siècle, dans les scénarios d’émissions intermédiaires ou élevées [10].
El Niño est un phénomène naturel, et la science sait aujourd’hui l’expliquer et l’anticiper. Mais il frappe désormais un monde déjà réchauffé, où chaque épisode peut porter les températures mondiales vers de nouveaux records. Parmi les populations particulièrement vulnérables, beaucoup ont très peu contribué au réchauffement : paysan·ne·s d’Afrique de l’Est et australe, pêcheur·euse·s des côtes du Pacifique, habitant·e·s de régions déjà fragilisées par la sécheresse.
Crédits
Infographies : etatdurgence.ch, d’après ScienceEtonnante (2026), NOAA et Vialard et al. (2025).
Sources
- [1] NOAA National Ocean Service, « What are El Niño and La Niña? ».
- [2] ScienceEtonnante, « EL NIÑO : Pourquoi l’Océan Pacifique bascule-t-il ? », vidéo YouTube, septembre 2026.
- [3] Bjerknes, J. (1969). Atmospheric teleconnections from the equatorial Pacific. Monthly Weather Review, 97(3), 163-172.
- [4] Vialard, J., Jin, F.-F., McPhaden, M. J. et al. (2025). The El Niño Southern Oscillation (ENSO) recharge oscillator conceptual model: Achievements and future prospects. Reviews of Geophysics, 63(1), e2024RG000843.
- [5] Callahan, C. W. & Mankin, J. S. (2023). Persistent effect of El Niño on global economic growth. Science, 380, 1064-1069.
- [6] NOAA Climate Prediction Center, ENSO Diagnostic Discussion, 10 septembre 2026 (version archivée).
- [7] Organisation météorologique mondiale, « El Niño set to become very strong, raising risks of extreme weather into 2027 », 3 septembre 2026.
- [8] Grothe, P. R. et al. (2020). Enhanced El Niño–Southern Oscillation variability in recent decades. Geophysical Research Letters, 47, e2019GL083906.
- [9] Carbon Brief, « State of the climate: Strong El Niño puts 2026 on track for second-warmest year », 21 avril 2026.
- [10] GIEC (2021). Sixième rapport d’évaluation, Groupe de travail I, chapitre 4, résumé exécutif. Synthèse : NOAA Climate.gov, « ENSO and climate change: what does the new IPCC report say? ».
- [11] NOAA Climate Prediction Center, « CPC adopts Relative Oceanic Niño Index (RONI) », février 2026.
- [12] NOAA National Weather Service, « El Niño ».
- [13] NOAA Climate.gov, « Oceanic Kelvin waves: the next polar vortex? ».
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