Le 19 septembre 2026, 12’000 personnes ont défilé dans les rues de Lausanne selon la police. Avec les 7’000 manifestant·es réuni·es à Genève, environ 20’000 personnes ont répondu à l’appel de la coalition « Pas d’étés à 50 °C ». Une mobilisation importante, portée par plus de 140 organisations. Mais ce succès ne doit pas rester sans lendemain : il doit marquer le début d’un rapport de force durable avec les autorités.
Après un été marqué par les canicules, la sécheresse, les incendies et des orages violents, la population est descendue dans la rue pour rappeler une évidence : la crise climatique n’est plus une menace lointaine. Elle affecte déjà notre santé, nos logements, notre travail, notre agriculture, nos forêts et nos ressources en eau.
À Lausanne, les prises de parole ont notamment donné voix au personnel de la petite enfance, au monde paysan et aux organisations écologistes. À Genève comme à Lausanne, scientifiques, professionnel·les, syndicalistes, paysan·nes et personnalités politiques ont dénoncé l’insuffisance des réponses apportées à la crise climatique et le manque de protection des populations exposées.

Le slogan « Pas d’étés à 50 °C » ne signifie pas que les étés suisses afficheront continuellement cette température. Il désigne le risque de pics extrêmes approchant 50 °C au cours des prochaines décennies si le réchauffement se poursuit, tandis que les scénarios climatiques officiels annoncent déjà des vagues de chaleur plus fréquentes, plus longues et plus intenses.
Une mobilisation large et profondément sociale
La force de cette mobilisation tient à sa diversité. La coalition « Pas d’étés à 50 °C » rassemble désormais plus de 140 organisations : associations environnementales, syndicats, organisations paysannes, collectifs de quartier, milieux de la santé, partis politiques et mouvements citoyens.
Cette convergence est essentielle. La crise climatique n’est pas seulement une question de CO₂ ou de protection de la nature. Elle est aussi une question de santé publique, de logement, de conditions de travail, d’alimentation, de revenus et de justice sociale.
Les personnes âgées, les enfants, les malades chroniques, les personnes vivant dans des logements surchauffés et celles qui travaillent dehors ou dans des locaux mal adaptés sont les premières exposées. Mais, à terme, c’est l’ensemble de la société qui sera touché.
Le manifeste de la coalition porte 38 mesures prioritaires réparties en huit domaines. La mobilisation s’articule autour de trois revendications centrales :
- Protéger toutes les vies, en particulier les personnes les plus vulnérables.
- Transformer en profondeur le système économique afin de réduire massivement les émissions de gaz à effet de serre.
- Traiter l’urgence climatique comme une priorité absolue aux niveaux politique, budgétaire, social et économique.
Parmi les mesures proposées figurent la rénovation thermique des logements sans hausse des loyers, la création de refuges climatiques gratuits, des protections contraignantes pour les personnes exposées à la chaleur au travail, le renforcement des transports publics et des mobilités actives, le soutien à une agriculture paysanne résiliente, la limitation de l’artificialisation des sols et l’arrêt des grands projets nuisibles au climat et à la biodiversité.
Le manifeste demande également que la transition soit financée par les principaux responsables de la crise : entreprises et banques tirant leurs revenus des énergies fossiles, très hauts revenus et grandes fortunes. Il ne s’agit pas de faire payer une nouvelle fois les personnes aux revenus modestes, mais de redistribuer les ressources vers l’ensemble de la population et vers les services publics indispensables.
Objectif Climat Vaud : surveiller les promesses du canton
Dans le canton de Vaud, Objectif Climat Vaud joue un rôle particulièrement important. Cette coalition de plus de 40 organisations assure un suivi citoyen de la politique climatique cantonale et agit pour accélérer et renforcer les mesures. Elle s’est associée à la mobilisation « Pas d’étés à 50 °C », aux côtés de nombreuses organisations membres. Son travail montre pourquoi la pression citoyenne doit continuer.
Le deuxième Plan climat vaudois prévoit une réduction des émissions territoriales de 50 % d’ici 2030 et de 70 % d’ici 2040, par rapport à 1990, ainsi que l’atteinte du zéro émission nette en 2050. Mais les objectifs affichés ne garantissent pas les résultats. Au 31 décembre 2025, seules 9 des 20 mesures emblématiques annoncées par le Conseil d’État avaient été adoptées par le Grand Conseil, tandis que deux avaient été refusées. En ajoutant les 10 mesures d’impulsion issues du premier Plan climat, 19 mesures étaient alors adoptées et en cours de mise en œuvre. Les informations détaillées concernant leur suivi et leur mise en œuvre opérationnelle demeuraient cependant largement inaccessibles au public.
Objectif Climat relève également que les exposés des motifs et projets de décrets nécessaires à la réalisation de ces mesures mettent en moyenne de plus d’un an à plus de trois ans à être rédigés, examinés et adoptés. À moins de quatre ans de 2030, cette lenteur devient incompatible avec l’urgence. Le canton promet de réduire de moitié ses émissions territoriales par rapport à 1990, mais l’impact des mesures engagées ne permet pas encore de démontrer que cette trajectoire sera respectée.
La mobilité constituait en 2019 le premier secteur d’émissions territoriales vaudoises, avec 33 % du total. Ses émissions avaient alors augmenté de 16 % par rapport à 1990, selon le dernier bilan carbone cantonal disponible, publié en 2022 sur la base des données de 2019.
La transparence, le contrôle citoyen et la pression politique ne sont donc pas des options. Ils sont indispensables pour éviter que les plans climat restent des catalogues de bonnes intentions.
Manifester ne suffit pas si tout retombe ensuite
Le rassemblement du 19 septembre constitue un succès. Mais l’histoire récente nous oblige à rester lucides.
En 2019, les mobilisations climatiques avaient poussé le canton de Vaud à déclarer l’urgence climatique. Des plans ont ensuite été annoncés, accompagnés d’objectifs et de budgets. Pourtant, plusieurs années plus tard, les émissions ne diminuent toujours pas à la vitesse nécessaire et de nombreux projets incompatibles avec les objectifs climatiques continuent d’être envisagés. Une manifestation, aussi importante soit-elle, ne peut donc constituer une fin en soi. Elle doit ouvrir une nouvelle étape.
Nous devrons redescendre dans la rue, encore et encore, jusqu’à obtenir des décisions mesurables, financées, contraignantes et assorties d’un calendrier public.
Fortes d’une coalition de plus de 140 organisations, les forces sociales, syndicales, environnementales, agricoles et citoyennes doivent continuer à se coordonner. Nous devrons redescendre dans la rue, encore et encore, jusqu’à obtenir des décisions mesurables, financées, contraignantes et assorties d’un calendrier public. Il faut également investir les quartiers, les lieux de travail, les écoles, les communes, les parlements et les institutions. La mobilisation doit devenir permanente, décentralisée et impossible à ignorer.
Albert Rösti surpris par la canicule, mais toujours attaché au bitume
Je ne m’attendais pas à des épisodes de chaleur d’une telle intensité. » — Albert Rösti, 6 août 2026
De nombreuses pancartes visaient Albert Rösti, dont les déclarations durant l’été caniculaire ont suscité l’incrédulité. Dans un entretien publié par 24 heures, le conseiller fédéral chargé de l’environnement reconnaissait lui-même ne pas s’être attendu à des épisodes de chaleur aussi intenses. Un tel étonnement, de la part du responsable fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et des communications, illustre le décalage persistant entre les alertes scientifiques et l’action gouvernementale.
La Confédération doit entendre le vote populaire et se remettre sérieusement en question.
Ce décalage se retrouve dans la politique des transports. En novembre 2024, la population suisse a refusé l’extension des autoroutes. Pourtant, avec le projet Transports ’45, lancé au début de 2025, la Confédération prépare un nouvel ensemble d’investissements dans les infrastructures ferroviaires et routières, comprenant d’importants projets d’extension du réseau autoroutier. Les projets retenus doivent être soumis au Parlement au début de 2027, sans qu’une véritable réorientation de la mobilité conforme au vote populaire et à l’urgence climatique ait été engagée.
Le Contrôle fédéral des finances vient lui-même de relever des faiblesses considérables dans la méthode employée : rentabilité probablement surestimée, expertise trop limitée pour fonder la politique fédérale des transports, absence d’examen systématique des alternatives à l’élargissement des autoroutes et financement incertain. Avant même la mise en consultation, il avait demandé la suspension du projet jusqu’à ce que ses principales faiblesses soient corrigées. Le Département d’Albert Rösti et le Conseil fédéral n’ont pas suivi cette recommandation.
La Confédération doit entendre le vote populaire et se remettre sérieusement en question. Les solutions existent : transports publics plus fréquents, bus légers, parkings-relais, mobilité active, services logistiques mutualisés et transports à la demande dans les régions rurales. Albert Rösti devrait réunir les spécialistes des transports, de l’urbanisme, de la logistique et de l’environnement, puis examiner honnêtement ce qui est réalisable.
Persister dans l’élargissement des routes malgré la réalité climatique, les critiques techniques et la décision populaire ne relèverait plus de l’étonnement, mais d’un choix politique assumé. Ces solutions sont développées dans notre article une alternative à l’élargissement des autoroutes.
Passer des principes aux décisions
Dans le canton de Vaud, prendre l’urgence au sérieux signifie notamment renoncer aux projets qui détruisent des forêts, des sols vivants ou des terres agricoles.
Le projet de carrière dans les Bois de Ballens doit être abandonné.
Le projet de carrière dans les Bois de Ballens doit être abandonné. Il est incohérent de prétendre protéger le climat et la biodiversité tout en autorisant de nouvelles atteintes majeures aux milieux naturels. Le manifeste de la coalition demande précisément un moratoire sur les nouvelles grandes installations destructrices, notamment les gravières.
La ferme de Bassenges doit être reconnue comme une expérience d’utilité publique.
La ferme de Bassenges devrait être reconnue et soutenue comme une expérience d’utilité publique. L’EPFL prévoit pourtant d’en récupérer les bâtiments pour y installer le Centre Bernoulli, avec des espaces de recherche, de formation, de réunion et de travail. Pour une école qui compte deux médaillé·es Fields, le calcul paraît étonnamment incomplet : une ferme agroécologique vivante pourrait aussi servir à la recherche, à l’enseignement, à l’expérimentation et à l’approvisionnement local des cantines universitaires. Additionner les mathématiques et l’agroécologie serait sans doute plus intelligent que de soustraire la ferme.
Une société robuste commence près de chez nous.
Il faut aussi réactiver et valoriser les métiers essentiels et peu carbonés : réparation, entretien, artisanat, agriculture paysanne, transformation locale, soin, accompagnement, rénovation des bâtiments, transports collectifs et restauration des écosystèmes. Il ne s’agit pas de « revenir au Moyen Âge », comme le prétendent trop souvent les adversaires de la transition. Il s’agit de construire une économie moderne, résiliente et utile, moins dépendante des importations, des énergies fossiles, de la surconsommation et de la spéculation.
Des cellules d’urgence et des assemblées citoyennes
Face à l’accélération de la catastrophe, les procédures ordinaires ne suffisent plus. La Confédération et les cantons devraient mettre en place, dans les plus brefs délais, des cellules d’urgence climatique réunissant scientifiques, représentant·es des services publics, professionnel·les de la santé, syndicats, milieux agricoles, associations et citoyen·nes.
Ces cellules devraient disposer d’un mandat clair : évaluer les politiques publiques, identifier les décisions incompatibles avec les objectifs climatiques et proposer les mesures immédiates nécessaires à la protection de la population.
Des assemblées citoyennes représentatives devraient également être instituées à tous les niveaux. Correctement informées, accompagnées par des expert·es indépendants et dotées d’un véritable pouvoir d’influence, elles pourraient contribuer à sortir du blocage politique et à élaborer des solutions à la fois efficaces et socialement justes. La participation citoyenne ne doit toutefois pas servir de prétexte à de nouveaux délais. Les connaissances scientifiques et les solutions principales sont déjà disponibles. Les assemblées doivent accélérer l’action et renforcer sa légitimité, pas repousser encore les décisions.
Informer la population en continu
Les autorités ont également la responsabilité d’informer clairement et continuellement la population sur la catastrophe en cours. Une véritable politique publique d’information devrait expliquer l’évolution des risques, les conséquences attendues dans chaque région, les populations les plus exposées, les mesures d’adaptation nécessaires et les efforts indispensables pour réduire les émissions. Cette information doit être accessible, régulière, scientifiquement rigoureuse et indépendante des intérêts économiques.
La véritable question est de savoir si nous préférons subir une multiplication incontrôlée des catastrophes ou organiser démocratiquement une transformation protectrice.
Sans compréhension collective de la situation, les mesures contraignantes risquent d’être présentées comme des interdictions arbitraires destinées à « embêter » la population. Or ces mesures sont nécessaires pour préserver des conditions de vie dignes, protéger les personnes vulnérables et éviter des dommages humains et économiques bien plus graves. La contrainte existe déjà : c’est celle du dérèglement climatique. La véritable question est de savoir si nous préférons subir une multiplication incontrôlée des catastrophes ou organiser démocratiquement une transformation protectrice.
Sortir du néolibéralisme pour construire une société commune
La transition ne pourra pas se limiter à quelques innovations techniques, à des gestes individuels ou au remplacement de chaque voiture thermique par une voiture électrique. Le modèle économique fondé sur la croissance matérielle permanente, la mise en concurrence généralisée, la privatisation des services publics et la concentration des richesses est incompatible avec les limites planétaires.
Il faut instaurer des règles contraignantes, planifier la réduction des émissions, redistribuer les richesses et investir massivement dans les services publics, le logement, les transports collectifs, la santé, l’agriculture et les métiers de la transition. Cette transformation peut devenir un immense projet collectif. Elle peut créer des emplois utiles, améliorer la qualité de vie, réduire les inégalités, renforcer les liens sociaux et redonner un sens commun à l’action politique.
La transition écologique ne doit pas organiser la pénurie pour la majorité tout en préservant les privilèges d’une minorité. Elle doit garantir à toutes et tous un logement digne, une alimentation saine, une mobilité accessible, des soins de qualité et un environnement vivable.
Le 19 septembre ne doit être qu’un début
Les 12’000 personnes présentes à Lausanne ont envoyé un signal puissant. Mais les autorités savent aussi que les manifestations finissent souvent par se disperser et que l’attention médiatique retombe. À nous de déjouer ce scénario !
La coalition dispose désormais d’une force considérable : plus de 140 organisations, des compétences multiples, des réseaux dans toute la Suisse et un manifeste commun. Cette force doit être entretenue et structurée. Nous devons suivre publiquement les engagements pris, dénoncer les retards, soutenir les luttes locales, préparer de nouvelles mobilisations et exiger des résultats vérifiables.
Chaque projet climaticide abandonné, chaque logement rénové sans hausse de loyer, chaque terre agricole préservée, chaque ligne de transport public renforcée et chaque travailleur·se protégé·e pendant les canicules constituera une victoire concrète.
Nous ne descendons pas dans la rue uniquement « pour le climat ». Nous nous mobilisons pour protéger la population, les personnes vulnérables, les travailleuses et travailleurs, les paysan·nes, nos enfants et l’ensemble du vivant. Le 19 septembre 2026 ne doit pas rester le souvenir d’une belle manifestation. Il doit devenir le moment où une coalition large a décidé de ne plus lâcher prise, jusqu’à ce que les gouvernements prennent enfin la mesure de la catastrophe et agissent réellement.
Ce n’est pas comme si on ne savait pas…
Lire l’article : Ce n’est pas comme si on ne savait pas.
Sources
Sources principales
- Communiqué de la coalition : 20’000 personnes dans les rues de Genève et Lausanne
- Manifeste et 38 mesures de la coalition « Pas d’étés à 50 °C »
- Observatoire du Plan climat vaudois – Objectif Climat Vaud
- Association pour la sauvegarde des Bois de Ballens et environs
- Projet du Centre Bernoulli et avenir de la Ferme de Bassenges – EPFL
Dans la presse suisse
- Climat : des milliers de manifestant·es à Genève et Lausanne – RTS, 19 septembre 2026
- Pour le climat par milliers – Le Courrier, 19 septembre 2026
- Mesures du Conseil fédéral face à la chaleur : interview d’Albert Rösti – RTS, 26 août 2026
- Transports’45 : le Contrôle fédéral des finances étrille la méthode d’Albert Rösti – Le Temps, 14 septembre 2026
- Le projet Transports’45 critiqué par les gendarmes des finances – RTS, 15 septembre 2026
- Un centre de recherche remplacera la Ferme de Bassenges – La Télé, 23 janvier 2025
Pour aller plus loin sur État d’urgence
- Premier article sur la mobilisation du 19 septembre
- Une alternative à l’élargissement des autoroutes
- Ce n’est pas comme si on ne savait pas
- EPFL contre Bassenges : la durabilité sacrifiée ?
- Ferme de Bassenges : ce que cache vraiment le projet Bernoulli
Galerie photos de l’événement













































































































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