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Dernière modification le 7-7-2026 à 17:18:22
Ils construisent la ville de demain… avec les recettes d’hier
La Suisse subit un troisième épisode majeur de chaleur depuis le début de l’année. Les climatologues ne cessent de rappeler que ces épisodes deviendront plus fréquents, plus longs et plus intenses. Les villes sont en première ligne : elles accumulent la chaleur, refroidissent moins la nuit et exposent leurs habitantes et leurs habitants à des risques sanitaires croissants.
Fin mai : un premier épisode de chaleur précoce touche la Suisse, particulièrement au sud des Alpes 1.
Mi-juin à fin juin : une caniculeLes canicules, périodes de quelques jours à quelques semaines voire mois de chaleur anormale sur une large zone géographique, avec une diminution de la différence de température jour-nuit. Elles peuvent se caractériser par une forte humidité atmosphérique, dans des régions océaniques, ou par une forte sécheresse dans les régions continentales.
La canicule est provoquée par un blocage météorologique qui maintient cette situation sur une longue période. majeure s’installe, avec des alertes de niveau 3 puis 4 de MétéoSuisse sur une grande partie du pays 2.
Début juillet : un nouvel épisode caniculaire débute, avec une nouvelle alerte de niveau 3 sur le Plateau romand, le Tessin et d’autres régions 3.
Dans ce contexte, chaque grand projet d’aménagement devrait répondre à une question simple : Contribue-t-il réellement à préparer nos villes au climat qui nous attend ?
En parcourant les nouveaux aménagements liés au tram lausannois, difficile de répondre oui sans hésitation.
Les photos parlent d’elles-mêmes : de longues perspectives minérales, des centaines de mètres de béton et de revêtements durs, peu d’ombre, peu d’arbres d’alignement, très peu de sols réellement perméables. Une infrastructure pensée avant tout pour faire circuler un mode de transport, alors qu’en 2026 chaque projet urbain devrait simultanément devenir un projet climatique.








Ces images ne montrent pas seulement un chantier. Elles illustrent une manière de concevoir la ville qui reste largement dominée par les impératifs techniques, alors que l’urgence climatique devrait désormais guider chaque choix d’aménagement.
Nous savons pourtant ce qu’il faudrait faire
La science est claire.
Les rapports du GIECLe GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat) est une organisation qui a été mise en place en 1988, à la demande du G7 (groupe des 7 pays les plus riches : USA, Japon, Allemagne, France, Grande Bretagne, Canada, Italie). La version anglaise de cet acronyme est IPCC (The Intergovernmental Panel on Climate Change)., les travaux de MétéoSuisse, de l’EPFL, de l’ETH Zurich ou encore les nombreuses études sur les îlots de chaleur urbains convergent : pour protéger la population, les villes doivent végétaliser massivement leurs rues, planter des arbres capables d’offrir un véritable ombrage, désimperméabiliser les sols, favoriser l’infiltration des eaux de pluie et réduire les surfaces qui accumulent la chaleur.
Ces mesures ne relèvent plus de l’esthétique. Elles deviennent des mesures de santé publique. Lors des canicules, quelques degrés de moins peuvent faire la différence entre une ville supportable et une ville dangereuse pour les personnes âgées, les enfants, les femmes enceintes, les personnes souffrant de maladies chroniques ou les travailleuses et travailleurs exposés à la chaleur. Construire aujourd’hui sans intégrer pleinement ces enjeux revient à concevoir des infrastructures déjà dépassées.
Le problème n’est pas le tram en lui-même
Le problème est la vision de la ville qu’il traduit.
Certains répondront qu’un tram est préférable à des milliers de voitures. C’est vrai. Mais cette réponse évite la véritable question. Pourquoi continuons-nous à concevoir les transports publics comme un simple complément de la voiture individuelle plutôt que comme l’outil principal d’une transformation profonde de notre mobilité ? Pourquoi mobiliser des centaines de millions de francs dans une infrastructure lourde tout en laissant subsister un modèle urbain où l’automobile occupe encore une place immense ? Pourquoi reconstruire des rues entières sans profiter de cette occasion unique pour rendre la nature beaucoup plus présente ?
Pourquoi continuons-nous à concevoir les transports publics comme un simple complément de la voiture individuelle plutôt que comme l’outil principal d’une transformation profonde de notre mobilité ?
La crise climatique exige bien davantage qu’un changement de véhicule. Elle exige un changement de paradigme.
Une vision du XXe siècle face aux défis du XXIe
Nous continuons à penser les grands projets comme il y a cinquante ans : on construit une infrastructure, on ajoute quelques plantations, on améliore un peu les transports publics, puis on considère le travail accompli. Mais pendant ce temps, les températures continuent d’augmenter.
Les canicules se succèdent, les pluies extrêmes deviennent plus fréquentes, les sécheresses s’intensifient et les projections climatiques officielles montrent que la Suisse se réchauffe plus rapidement que la moyenne mondiale.
Face à cette réalité, les demi-mesures ne suffisent plus : chaque chantier devrait devenir une opération de résilience climatique et chaque rue reconstruite devrait être pensée pour être plus fraîche, plus verte, plus perméable et plus agréable à vivre, plutôt que simplement plus moderne.
Et si nous changions enfin de logique ?
Imaginons une autre approche : réserver progressivement les grands axes aux transports publics, réduire fortement la circulation automobile dans les centres urbains, déployer rapidement des bus électriques légers sur des voies intégralement prioritaires là où cela est pertinent, sans attendre quinze ans de travaux, transformer les anciennes voies automobiles en larges alignements d’arbres, créer des noues végétalisées capables d’absorber les pluies torrentielles, multiplier les espaces de fraîcheur et faire de chaque rénovation une véritable opération de renaturation.
Le débat ne devrait plus opposer tram, bus ou voiture, mais porter sur la manière de rendre nos villes réellement habitables dans un climat qui change rapidement.
Le courage politique manque toujours
Le plus inquiétant n’est pas le béton, mais le fait que nous continuons à agir comme si nous avions encore des décennies devant nous.
Chaque canicule nous rappelle pourtant que le changement climatique n’est plus un scénario futur : il est déjà notre présent.
Ce qui manque encore, c’est la volonté politique de remettre réellement en question un modèle urbain hérité du siècle dernier.
Les connaissances existent, les solutions existent, les moyens financiers existent. Ce qui manque encore, c’est la volonté politique de remettre réellement en question un modèle urbain hérité du siècle dernier. Nous parlons sans cesse de transition écologique, mais une véritable transition ne consiste pas à ajouter un tram dans une ville encore largement pensée pour l’automobile : elle consiste à repenser entièrement l’espace public à partir d’une priorité claire, protéger durablement les conditions de vie de la population.
Le coût climatique de nos choix
À cette réflexion s’ajoute une autre question rarement abordée : celle de l’empreinte carbone de nos infrastructures.
Le béton est aujourd’hui l’un des matériaux de construction les plus émetteurs de gaz à effet de serre 4, principalement en raison de la fabrication du ciment, responsable à elle seule d’environ 7 à 8 % des émissions mondiales de CO₂. À cela s’ajoutent les terrassements, l’acier, les engins de chantier, le transport des matériaux et l’ensemble des travaux nécessaires à la réalisation d’infrastructures lourdes.
Or chaque tonne de CO₂ supplémentaire émise aujourd’hui contribue durablement au réchauffement climatique.
Une fraction importante du CO₂ émis aujourd’hui restera dans l’atmosphère pendant des siècles, voire des millénaires…
Une fraction imortante de ce carbone restera dans l’atmosphère pendant des siècles, voire des millénaires, et continuera d’influencer le climat bien après notre disparition. Dans un contexte où chaque dixième de degré compte, construire sans réduire au maximum ces émissions revient à alourdir encore le fardeau climatique que nous laisserons aux générations futures.
Les générations futures nous jugeront sur nos actes
Dans cinquante ans, personne ne demandera si nous avons construit suffisamment de kilomètres de rails.
La véritable question sera plutôt de savoir pourquoi, alors que nous connaissions parfaitement les conséquences du changement climatique, nous avons continué à bâtir des villes aussi minérales, laissé tant d’espace aux infrastructures et si peu à la nature, et attendu si longtemps avant de réduire réellement la place de la voiture individuelle.
Chaque grand chantier est une occasion qui ne reviendra pas avant plusieurs décennies. Nous n’avons plus le luxe de construire des infrastructures simplement fonctionnelles : nous devons construire des villes capables de protéger celles et ceux qui y vivront demain.
À l’heure où la Suisse subit des vagues de chaleur de plus en plus extrêmes, il ne suffit plus d’afficher des Plans climat ou de proclamer l’urgence climatique. Cette urgence doit devenir le principe directeur de chaque décision d’aménagement. À défaut, nous continuerons à inaugurer des infrastructures du XXIᵉ siècle conçues avec une vision du XXᵉ, dans un climat qui, lui, appartient déjà au XXIᵉ siècle avancé.
La physique du climat ne négocie pas
Elle ne tient aucun compte des cycles électoraux, des intérêts économiques ou des compromis politiques. Chaque dixième de degré supplémentaire accroît la fréquence et l’intensité des vagues de chaleur, des sécheresses et des pluies extrêmes.
Chaque tonne de CO₂ émise aujourd’hui contribue à rendre ces changements plus difficiles à limiter. Nous savons désormais que le climat de la seconde moitié du XXIᵉ siècle dépend largement des décisions prises au cours des prochaines années.
L’inaction n’est donc pas une position neutre : c’est un choix qui transfère les risques, les coûts et les souffrances vers les générations futures.
Si nous voulons réellement protéger les conditions de vie en Suisse, chaque décision d’aménagement, chaque investissement public et chaque grand chantier devraient être évalués à l’aune d’une seule question : contribuent-ils à rendre notre territoire plus résilient face au climat qui vient, ou perpétuent-ils un modèle devenu incompatible avec les réalités scientifiques ?
C’est à cette exigence que nos responsables politiques devront désormais répondre.
Les générations futures n’hériteront pas seulement de nos infrastructures. Elles hériteront surtout des conséquences de nos choix…
État d'urgence Ce qu'en dit la science