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Dernière modification le 14-4-2026 à 2:25:35
Baisse des émissions en Suisse : un succès réel ou un simple trompe-l’œil ?
Sources initiales
- OFEVOffice fédéral de l’environnement : Administration fédérale suisse responsable des politiques environnementales. Publie les statistiques officielles sur les émissions de CO₂, ACV, qualité de l’air, etc. Inventaire des gaz à effet de serre pour l’année 2024 : légère baisse des émissions
- RTS 13 avril 2026 : La Suisse a réduit ses émissions de gaz à effet de serre de 27% depuis 1990
- RTS 14 septembre 2021 : Une entreprise teste la réinjection de CO2 dans du béton recyclé
Le constat officiel : la Suisse, élève modèle ?
Selon le dernier inventaire de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) publié ce lundi, la Suisse affiche un bilan climatique flatteur. En 2024, le pays a émis 40,1 millions de tonnes d’équivalents CO2, marquant une réduction de 27,3 % de ses émissions de gaz à effet de serre par rapport à 1990.
Le grand gagnant de cette transition est le secteur du bâtiment, dont les émissions ont chuté de 47 %, porté par l’essor massif des pompes à chaleur. L’industrie suit avec une baisse de 33 %, intégrant même pour la première fois des « émissions négatives » grâce au stockage de carbone dans le béton recyclé. Si les transports peinent encore (-10 % seulement).
Le message officiel se concentre sur les émissions produites « à la frontière ». Si la tendance est positive sur notre sol, elle omet une part majeure de notre responsabilité climatique.
Le revers de la médaille : ce que l’inventaire ne dit pas
Ce bilan repose sur une focale étroite : la comptabilité territoriale. Bien que conforme aux standards internationaux du GIECLe GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat) est une organisation qui a été mise en place en 1988, à la demande du G7 (groupe des 7 pays les plus riches : USA, Japon, Allemagne, France, Grande Bretagne, Canada, Italie). La version anglaise de cet acronyme est IPCC (The Intergovernmental Panel on Climate Change)., cette méthode ne mesure que les gaz émis physiquement sur le sol suisse. Elle laisse hors champ l’empreinte carbone liée à la consommation. En important la majorité de nos biens (smartphones, voitures, vêtements), nous déplaçons simplement nos émissions vers les pays producteurs. Pour obtenir une image fidèle de l’impact de la Suisse, il faut intégrer ces émissions importées, qui représentent plus de 60 % de notre impact total.
En réalité, ce bilan ignore un facteur déterminant de notre mode de vie : l’externalisation. Lorsque nous achetons des vêtements, des smartphones ou des voitures fabriqués à l’autre bout du monde, la pollution générée pour leur production n’apparaît pas dans ce rapport de -27 %.
En incluant les biens importés, la réalité est tout autre :
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Les deux tiers de l’empreinte carbone totale de la Suisse sont en fait émis à l’étranger (voir notre article Suisse, nouvelle loi sur le CO2 2025-2030)
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Pendant que nous remplaçons nos chaudières à mazout locales, nous continuons de commander des produits dont la fabrication alimente les centrales à charbon asiatiques.
Ce « succès » de -27 % pose donc une question de fond : avons-nous réellement réduit notre impact sur le climat, ou avons-nous simplement déplacé nos cheminées d’usines hors de nos frontières ?
Pour la planète, une tonne de CO2 émise pour un consommateur suisse a le même impact, qu’elle sorte d’une usine à Soleure ou à Shenzhen.
L’innovation comme écran de fumée
Le cas du béton absorbeur de CO2
Dans son inventaire, l’OFEV se félicite d’une première mondiale : l’intégration d’émissions négatives grâce à une technologie de la start-up Neustark.
Le concept est séduisant et techniquement brillant : on récupère du CO2 (provenant ici d’installations de biogaz) pour l’injecter dans des gravats de béton recyclé. Le gaz y est minéralisé, emprisonné à jamais sous forme de calcaire.
Une prouesse technique, mais un gain dérisoire
Sur le plan de l’innovation, c’est une fierté suisse.
Mais sur le plan comptable, le décalage est vertigineux :
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Le rapport mentionne fièrement 705 tonnes de CO2 captées par ce biais.
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En comparaison, la Suisse a émis 40’100’000 tonnes sur son territoire la même année.
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On parle donc d’une réduction de 0,0017 % des émissions nationales.
L’illusion du « faire assez »
En mettant cette technologie en avant dans un rapport officiel, les autorités et les médias créent un biais de perception chez le lecteur. On présente une solution « miracle » pour le secteur de la construction (qui pèse pour 7 % des émissions mondiales) en omettant de préciser que cette technologie ne réduit l’impact du béton que de 10 %.
C’est là que le bât blesse : en braquant les projecteurs sur ces 705 tonnes « sauvées », on évite de parler des millions de tonnes de béton neuf (et de leur ciment hautement polluant) que la Suisse continue de couler chaque année pour ses infrastructures. On flatte le génie suisse pour ne pas avoir à remettre en question la frénésie de construction.
Le prix de la conscience tranquille
Comme le souligne Valentin Gutknecht, cofondateur de Neustark : « À la fin, c’est toujours le prix qui compte ».
Aujourd’hui, ces technologies coûtent cher et restent marginales. Les inclure dans l’inventaire national avant même qu’elles n’aient un impact statistique réel relève plus du storytelling climatique que de la politique environnementale.
C’est le message implicite de ce rapport :
« Ne changez rien à vos habitudes de consommation ou de construction, la technologie suisse finira par aspirer le problème ».
Une promesse dangereuse qui occulte, encore une fois, que la meilleure baisse d’émissions reste celle que l’on ne produit pas, plutôt que celle que l’on essaie désespérément de réinjecter dans des cailloux.
Notes
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Le captage et stockage du carbone (CSC) : C’est le terme technique standard (en anglais Carbon Capture and Storage ou CCSCarbon Capture and Storage en anglais, ou Captage et Stockage (ou Séquestration) du Carbone en français. C'est l'ensemble des technologies visant à extraire du carbone (généralement sous force de CO2) de l'atmosphère ou des gaz d’échappement de processus industriels, et de le stocker pour éviter qu'il ne contribue à l'effet de serre.).
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Les émissions négatives : C’est le terme utilisé par l’OFEV dans son rapport pour désigner le fait de retirer du CO2 de l’atmosphère au lieu d’en émettre.
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La minéralisation : C’est le processus chimique exact utilisé par la start-up Neustark (transformer le gaz en pierre à l’intérieur du béton).
Transports
Le moteur qui tousse (-10 % depuis 1990)
C’est le point noir du rapport. Malgré l’amélioration de l’efficacité des moteurs et l’essor des voitures électriques, le secteur des transports reste le premier émetteur de Suisse (33,5 % du total).
L’illusion des biocarburants
L’OFEV justifie le léger recul annuel par une « utilisation accrue des biocarburants ». C’est un levier technique qui permet de rouler « plus vert » sans réduire le nombre de kilomètres parcourus ni le poids des véhicules (SUV).
Le non-dit des importations
L’inventaire ne compte que le carburant vendu en Suisse. Le CO2 émis pour fabriquer ces millions de véhicules à l’étranger et les transporter jusqu’à nos garages n’apparaît nulle part. On verdit le réservoir, mais on ignore la carrosserie.
L’aviation internationale
Le rapport relègue dans un encadré séparé les 5,5 millions de tonnes du transport aérien et maritime. Si on les intégrait au bilan national, la baisse de 27 % s’effondrerait immédiatement (Ref. : voir ajout « Aviation », ci-dessous).
Agriculture
Le secteur immobile (0 % d’évolution en 2024)
L’agriculture représente 6,6 millions de tonnes d’équivalent CO2, un chiffre qui n’a quasiment pas bougé l’année dernière.
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La stagnation : C’est le secteur le plus difficile à décarboner selon les méthodes actuelles. Le méthane (élevage) et le protoxyde d’azote (engrais) sont des gaz au pouvoir réchauffant bien supérieur au CO2.
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La métrique GWP100 : Le rapport admet lui-même une limite technique : la méthode de calcul officielle (sur 100 ans) sous-estime l’impact climatique à court terme du méthane. En réalité, l’impact immédiat de notre consommation de viande et de produits laitiers est bien plus lourd que ce que l’inventaire suggère.
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Dépendance aux intrants : Comme pour l’industrie, le rapport ne mentionne pas le CO2 émis à l’étranger pour produire les engrais chimiques et le fourrage (soja) importés pour nourrir le bétail suisse.
Mais, attention « Ne pas se tromper de cible – Protéger nos agriculteurs », voir ajout en bas de page.
Utilisation des terres
Quand le sol devient une source de CO2
Une information capitale et inquiétante se cache à la fin du rapport : l’utilisation des terres (forêts, sols arables) s’est muée ces dernières années en une source de gaz à effet de serre, alors qu’elle devrait être un puits (stockage).
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Forêts en souffrance : À cause des changements climatiques (sécheresses, tempêtes, parasites), nos forêts stockent moins de carbone et en rejettent parfois davantage lors de la décomposition des bois morts.
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L’échec de la compensation naturelle : Compter sur la nature pour absorber nos émissions technologiques est un pari que nous sommes en train de perdre. Si le sol suisse rejette du CO2 au lieu de l’absorber, l’objectif de « Zéro Net » devient une équation mathématiquement impossible.
Gaz synthétiques et déchets
L’inertie industrielle
Les émissions liées aux déchets et aux fluides frigorigènes (climatisations, frigos) restent inchangées.
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Le paradoxe de l’adaptation : Plus le climat se réchauffe, plus nous utilisons de climatiseurs, et plus nous émettons de gaz synthétiques puissants. C’est un cercle vicieux que le rapport effleure à peine, se contentant de noter une « stabilité » qui est en réalité une absence de progrès.
Finalement, un rapport « hors-sol » ?
Ce rapport de l’OFEV offre une vision comptable et sectorielle, mais jamais systémique.
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On segmente les bâtiments, l’industrie et les transports comme s’ils étaient indépendants.
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On se réjouit d’une baisse dans le bâtiment grâce aux pompes à chaleur, mais on ignore l’impact industriel de leur fabrication à l’étranger.
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On se félicite de 705 tonnes de CO2 captées dans le béton alors que l’agriculture stagne et que les forêts dépérissent.
L’inventaire 2024 est la preuve que la Suisse a atteint le maximum de ce qu’elle peut faire avec de simples ajustements techniques (isoler, optimiser, capter).
Pour aller au-delà, il faudra s’attaquer à ce que le rapport évite soigneusement : la réduction de la consommation, la fin du dogme de la mobilité infinie et la prise en compte de notre responsabilité globale par-delà nos frontières.
Compléments
* Aviation
L’angle mort des aéroports : l’extension malgré l’urgence ».
Cette logique de cloisonnement des chiffres permet des aberrations géantes.
Alors que l’OFEV se réjouit d’une baisse de 27 % des émissions locales, la planification des infrastructures de transport, elle, continue de miser sur la croissance.
Comme le montre l’ONG Transport & Environment, les projets d’extension aéroportuaire sont physiquement incompatibles avec les limites planétaires.
En Suisse, en excluant les 5,5 millions de tonnes de l’aviation internationale du calcul principal, on s’autorise à ignorer que le désir de mobilité globale de la population suisse annule une grande partie des efforts d’isolation des bâtiments réalisés au pays. »
* Ne pas se tromper de cible – Protéger nos agriculteurs
Si les chiffres de l’agriculture stagnent, il serait injuste d’en faire porter la responsabilité aux seuls agriculteurs. Ces derniers sont les premiers exposés aux aléas du changement climatique (sécheresses, gel, inondations) et se retrouvent souvent pris en étau :
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Une pression économique totale : Entre la grande distribution qui exige des prix bas et les coûts croissants des intrants (engrais, énergie), la marge de manœuvre pour transformer les exploitations est étroite.
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Le reflet de notre consommation : L’agriculture suisse produit ce que le consommateur suisse achète. Pointer les émissions du bétail sans remettre en question notre propre demande en produits carnés et laitiers est une impasse.
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La souveraineté alimentaire : Fragiliser l’agriculture locale sous prétexte de bilan carbone reviendrait à importer encore plus de nourriture de l’étranger, augmentant ainsi l’externalisation de notre pollution.
La solution n’est pas de punir les producteurs, mais de sortir du modèle de l’agro-industrie.
Soutenir les agriculteurs dans une transition vers l’agroécologie, la réduction des engrais de synthèse et la valorisation des circuits courts est le seul moyen de protéger à la fois le climat et ceux qui nous nourrissent.
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