Dernière modification le 6-7-2026 à 19:35:49
Depuis septembre 2024, des billets colorés de 1, 5, 20 et 50 « Francs Paysans » circulent en Suisse romande. Derrière ce nom presque folklorique se cache un projet d’économie locale porté par une association vaudoise, aujourd’hui soutenu par le Canton de Vaud et développé avec plusieurs partenaires, dont l’EPFL.
Son ambition est simple : encourager les achats alimentaires locaux, renforcer les circuits courts et améliorer la rémunération des producteurs. Mais que sait-on réellement de cette initiative ? Quels sont les faits établis, les premiers résultats et les questions qui restent ouvertes ?
Agir pour des territoires plus robustes et plus justes
Face au dérèglement climatique, à l’effondrement de la biodiversité, aux tensions géopolitiques et aux incertitudes énergétiques, renforcer la résilience de nos territoires n’est plus une option : c’est une nécessité. Notre alimentation fait partie des besoins essentiels. Sa capacité à résister aux crises dépend aussi des choix que nous faisons chaque jour.
Acheter local ne relève pas uniquement d’un geste écologique. C’est aussi un acte de solidarité envers celles et ceux qui produisent notre nourriture. Derrière chaque ferme se trouvent des femmes et des hommes confrontés à des revenus souvent insuffisants, à une forte pression économique, à des journées de travail exigeantes et, parfois, à une profonde détresse. Construire une agriculture capable de rémunérer dignement les producteurs est une question de justice sociale autant que de transition écologique.
Le Franc Paysan ne constitue pas, à lui seul, une réponse à ces défis. Son efficacité devra encore être évaluée sur le long terme. Mais il représente une tentative concrète de rapprocher producteurs et consommateurs, de maintenir davantage de valeur ajoutée dans les territoires et de renforcer les circuits courts.
La robustesse d’une société ne se décrète pas. Elle se construit progressivement, par des politiques publiques ambitieuses, mais aussi par les décisions quotidiennes de millions de personnes. En privilégiant les producteurs locaux, en soutenant les initiatives qui renforcent l’économie de proximité et en acceptant de redonner une juste valeur à notre alimentation, nous contribuons à bâtir des territoires plus résilients, plus autonomes et plus solidaires.
Dans un monde où les crises climatiques, environnementales, sociales et géopolitiques risquent de devenir plus fréquentes, agir aujourd’hui n’est pas seulement un choix de consommation. C’est un investissement dans notre capacité collective à faire face aux défis de demain.
Bonne lecture et belle découverte !
Le constat de départ
Fondée en octobre 2023 à Clarens (VD), l’association Le Franc Paysan part d’un constat partagé par de nombreux acteurs du monde agricole : une part croissante de la population affirme vouloir privilégier les produits locaux et de saison, mais la fréquentation des circuits courts — marchés paysans, vente directe à la ferme ou paniers — a diminué après le pic observé durant la pandémie de COVID-19.
Une part croissante de la population affirme vouloir privilégier les produits locaux et de saison, mais la fréquentation des circuits courts a diminué après le pic observé durant la pandémie de COVID-19.
Dans le même temps, de nombreux agriculteurs pratiquant la vente directe peinent à vivre correctement de leur activité.
Le Franc Paysan est présenté par ses initiateurs comme un moyen de réduire cet écart entre les intentions de consommation et les achats réellement effectués.
À ce jour, aucune étude scientifique indépendante n’a toutefois mesuré spécifiquement ce phénomène en Suisse romande ni évalué l’impact du Franc Paysan sur celui-ci.
Comment fonctionne le Franc Paysan ?
Le Franc Paysan appartient à la famille des monnaies locales complémentaires, mais son fonctionnement diffère sur plusieurs points de monnaies telles que le Léman, le Farinet ou l’Épi.
Sa charte repose sur deux principes fondamentaux.
Le premier est que les Francs Paysans (FP) ne peuvent être utilisés que pour acheter des denrées alimentaires produites localement auprès des producteurs et commerces membres du réseau (épiceries, restaurants, caves, etc.).
Le second est que seuls les producteurs peuvent reconvertir leurs FP en francs suisses. Les consommateurs et les commerçants intermédiaires doivent les remettre en circulation dans le réseau. Un membre qui échangerait directement des FP contre des francs suisses avec un consommateur perdrait son statut de partenaire.
L’objectif est de maintenir la monnaie en circulation le plus longtemps possible au sein de l’économie locale avant son éventuelle conversion.
Le principal levier de diffusion n’est pas la vente directe au grand public, mais les avantages accordés par les employeurs. En Suisse, une entreprise peut verser à ses collaborateurs une prime en nature exonérée de charges sociales jusqu’à 500 francs par personne et par année. Plusieurs communes vaudoises, notamment La Tour-de-Peilz, Blonay et Lully, ont utilisé ce mécanisme ou proposé des bonus d’achat — jusqu’à 20 % de FP supplémentaires pour 100 francs achetés à Lully — afin de diffuser la monnaie auprès de leurs habitants.
Un premier bilan encourageant, mais encore limité
Le projet pilote, mené entre septembre 2024 et avril 2025, a fait l’objet d’un premier bilan présenté lors de l’assemblée générale de l’association et relayé par Terre&Nature.
Sur les 50 000 Francs Paysans imprimés, 35 325 avaient été vendus.
Le réseau est passé de 15 points de vente partenaires en septembre 2024 à 70 en mai 2025.
Grâce à la numérotation des billets, l’association indique avoir pu suivre une partie de leur circulation. Selon ses données, 6 909 FP ont effectivement été dépensés chez 18 producteurs. Par ailleurs, 694 FP distribués comme fonds de caisse auprès d’agriculteurs ont ensuite circulé chez d’autres commerçants du réseau, ce qui est interprété par l’association comme le signe d’une circulation effective de la monnaie plutôt que d’un simple stockage.
Quatre producteurs ont également reconverti une partie de leurs FP en francs suisses, sans dévaluation.
Ces chiffres proviennent toutefois de l’association elle-même et constituent des données de gestion interne relayées par la presse régionale. Ils témoignent d’une adoption réelle et d’une progression du réseau, mais ne permettent pas encore d’évaluer l’impact économique du dispositif sur les revenus agricoles ni de déterminer dans quelle mesure ces achats représentent des dépenses nouvelles plutôt qu’un simple déplacement d’achats qui auraient eu lieu de toute façon.
Un soutien institutionnel qui change d’échelle
En 2025, le Service de la promotion de l’économie et de l’innovation (SPEI) du Canton de Vaud a accordé au projet une subvention couvrant la période jusqu’en octobre 2027.
Ce soutien s’inscrit dans un projet collaboratif réunissant notamment Local Impact, l’EPFL, le Marché Paysan Romand et Mon-Producteur.ch.
Trois axes principaux sont annoncés :
- la digitalisation du Franc Paysan
- l’extension du réseau de partenaires
- un projet pilote de restauration collective sur le campus de l’EPFL
Ce soutien public est un fait établi. En revanche, il ne préjuge pas de la viabilité économique du modèle après 2027. L’association indique elle-même que son objectif est d’atteindre une autonomie financière et fonctionne aujourd’hui grâce à un comité entièrement bénévole.
Une monnaie parmi d’autres
Le Franc Paysan s’inscrit dans le mouvement des monnaies locales apparues en Suisse romande depuis le milieu des années 2000, comme le Léman, le Farinet, l’Épi, le Dragon ou encore La Grue.
Toutes poursuivent un objectif comparable : favoriser les échanges locaux, soutenir les commerces de proximité et limiter la fuite des dépenses vers les grandes enseignes ou l’extérieur du territoire.
Leur développement reste cependant contrasté.
Certaines, comme le Léman, ont atteint plusieurs centaines d’entreprises partenaires et plusieurs milliers d’utilisateurs. D’autres sont restées plus confidentielles ou n’ont jamais dépassé le stade expérimental.
Sur le plan juridique, ces monnaies ne font pas l’objet d’une législation spécifique en Suisse. Elles sont admises tant qu’elles ne prétendent pas se substituer au franc suisse, dont l’émission relève exclusivement de la Confédération.
Une démarche assumée
Le Franc Paysan n’est pas un dispositif neutre. Il est porté par une association qui défend explicitement une agriculture locale, paysanne et de proximité, tout en critiquant la concentration de la distribution alimentaire et la fuite d’une partie de la valeur vers les grandes multinationales.
Il s’agit d’un positionnement politique et économique assumé, qu’il convient de distinguer des éléments factuels présentés dans cet article.
Une expérience à suivre
Au-delà de ses résultats encore partiels, le Franc Paysan constitue une expérience intéressante en matière de résilience alimentaire territoriale.
Il pose des questions concrètes sur la manière dont nous orientons nos dépenses alimentaires, sur la rémunération des producteurs locaux et sur le rôle que peuvent jouer les monnaies complémentaires pour renforcer les économies de proximité.
Les prochaines années permettront de déterminer si cette initiative dépasse le stade de l’expérimentation et produit des effets durables sur les habitudes de consommation et sur les revenus des producteurs.
Sources
- Le Franc Paysan – site officiel, Charte de l’association
- RTS octobre 2024 : Le franc paysan, la nouvelle monnaie locale qui soutient les producteurs écoresponsables romands
- État de Vaud – Le Franc Paysan soutenu par le Canton de Vaud
- Terre&Nature, « Huit mois après son lancement, le Franc Paysan voit plus grand », 20 mai 2025
- Terre&Nature, « Le Franc Paysan veut rebooster la vente directe de produits locaux », septembre 2024
- 24 heures, « Blonay : le Franc Paysan, nouvelle monnaie locale »
- Agri Hebdo, « Le Franc Paysan souhaite dynamiser les achats alimentaires de proximité »
- SWI swissinfo.ch, « Nouvelle flambée de monnaies locales en Suisse romande », 2019
- Wikipédia – Liste des monnaies locales et complémentaires en Suisse
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