mardi , 8 septembre 2026

C’est pas comme si on ne savait pas

Table des matières

Dernière modification le 1-9-2026 à 23:11:21

C’est pas comme si on ne savait pas

C’est pas comme si on ne savait pas
C’est pas comme si on ne savait pas

1979. Haroun Tazieff alerte. Jacques-Yves Cousteau lui répond : « C’est un baratin ça ! »

La scène pourrait avoir été filmée hier, nous sommes pourtant le 4 septembre 1979.

Sur le plateau des Dossiers de l’écran, Haroun Tazieff explique ce que pourrait provoquer l’augmentation de l’effet de serre : un réchauffement de plusieurs degrés, la fonte d’une quantité considérable de glaces et une élévation du niveau des océans. Face à lui, Jacques-Yves Cousteau n’est pas convaincu.

« C’est un baratin ça ! »

Cousteau reconnaît bien que nous produisons beaucoup de CO₂, mais estime que la nature possède des mécanismes capables de corriger le phénomène. L’échange est saisissant à revoir aujourd’hui. Non parce que Jacques-Yves Cousteau aurait été un adversaire de l’environnement, ce serait évidemment absurde. Il fut au contraire l’une des grandes figures de sa défense au XXe siècle. Mais parce que cette scène montre un mécanisme que nous connaissons encore parfaitement : celui qui alerte paraît excessif, celui qui rassure paraît raisonnable.

Tazieff apparaît comme le catastrophiste, tandis que Cousteau incarne la figure du sachant raisonnable. Quarante-sept ans plus tard, nous savons lequel des deux avait correctement identifié le danger.

Combien de temps avons-nous perdu à ne pas vouloir entendre ?

Depuis cette émission, la science a fait des progrès considérables.

Nous avons mesuré l’augmentation du CO₂, nous avons observé le réchauffement de l’atmosphère et des océans, nous avons vu reculer les glaciers, nous avons développé des modèles climatiques de plus en plus performants, nous avons créé le GIEC en 1988, nous avons signé la Convention sur le climat en 1992, nous avons organisé des COP chaque année depuis 1995, nous avons signé Kyoto en 1997, nous avons signé l’Accord de Paris en 2015,

Et pourtant, à chaque nouvelle génération d’alerte, le même mécanisme recommence.

Nous l’avons vécu nous-mêmes

À partir du milieu des années 2010, une nouvelle génération de mouvements climatiques a tenté de rendre visible l’urgence. Des milliers de personnes sont descendus dans la rue. Ces mouvements ont manifesté, ils ont organisé des marches, des grèves, des occupations et des actions de désobéissance civile non violente, ils ont parfois perturbé l’ordre quotidien précisément parce qu’ils considéraient que l’ordre quotidien nous conduisait vers un désordre autrement plus grave.

Et qu’avons-nous entendu ? Qu’ils exagéraient, qu’ils étaient catastrophistes, qu’ils allaient trop loin, qu’ils dérangeaient les gens, qu’ils devraient manifester autrement, qu’ils desservaient leur propre cause.

Dans plusieurs pays européens, des militant·e·s climatiques ont été arrêté·e·s, poursuivi·e·s et condamné·e·s. Des travaux scientifiques récents documentent aujourd’hui cette criminalisation et cette répression croissantes des mouvements climatiques.

Pendant que le débat public se concentrait sur les méthodes de celles et ceux qui donnaient l’alerte, les émissions continuaient.

Encore des années perdues.

Et maintenant ?

Le GIEC ne nous dit pas que nous pouvons tranquillement attendre la prochaine décennie. Il établit au contraire que les trajectoires permettant de limiter le réchauffement nécessitent des réductions profondes, rapides et, dans la plupart des cas, immédiates des émissions de gaz à effet de serre. Il établit également que retarder l’action augmente les pertes et les dommages, verrouille des infrastructures fortement émettrices et rend la transition plus difficile et plus coûteuse. Voilà pourquoi la question n’est plus seulement scientifique !

Combien de temps allons-nous encore continuer ainsi ?

Combien d’années allons-nous encore perdre à discuter de celles et ceux qui donnent l’alerte plutôt que de ce contre quoi ils nous alertent ? Combien d’années allons-nous encore consacrer à demander aux scientifiques davantage de certitudes alors que leurs conclusions sont devenues toujours plus précises ?

Combien de rapports faudra-t-il encore ? Combien de COP ? Combien de records de température ? Combien de glaciers disparus ? Combien de sécheresses, d’incendies, d’inondations et de canicules faudra-t-il encore pour considérer que l’urgence est réellement une urgence ?

En 1979, Haroun Tazieff alertait devant les caméras. En 2026, nous ne pouvons plus dire que nous ne savions pas. Nous pouvons seulement décider de ce que nous faisons de ce savoir.

C’est pas comme si on ne savait pas.

Le dérèglement climatique n’est pas une découverte récente !

Cela fait plus d’un siècle que les scientifiques en comprennent les mécanismes et plus de cinquante ans que les alertes internationales se multiplient.

« Nous ne savions pas. » Cette excuse ne tient plus. Elle ne tient pas face à l’histoire des sciences. Elle ne tient pas face aux mesures. Elle ne tient pas face aux rapports remis aux gouvernements. Elle ne tient pas face aux conférences internationales organisées depuis près d’un demi-siècle. Elle ne tient plus après six rapports d’évaluation du GIEC, des dizaines de COP et l’Accord de Paris.

Nous n’avons évidemment pas toujours disposé du niveau de connaissance actuel. La science s’est construite progressivement, avec ses hypothèses, ses controverses, ses incertitudes et ses découvertes.

Mais l’histoire raconte quelque chose de saisissant. Nous avons d’abord compris la physique, puis nous avons calculé, puis nous avons mesuré, puis nous avons observé les conséquences, puis les scientifiques ont alerté les gouvernements, puis les gouvernements ont reconnu le problème, puis ils ont signé des conventions et des accords.

(oui, cet article produit beaucoup de listes, c’est l’histoire qui veut cela…).

Et pendant ce temps, les émissions ont continué.

C’est pas comme si on ne savait pas…

1824 — Fourier comprend que l’atmosphère réchauffe la Terre

En 1824, le physicien et mathématicien français Joseph Fourier cherche à comprendre pourquoi la Terre est plus chaude que ce que laisserait prévoir un calcul simple de son bilan énergétique. Il comprend que l’atmosphère joue un rôle essentiel dans la conservation de la chaleur. Fourier ne connaît évidemment pas encore le changement climatique anthropique tel que nous le comprenons aujourd’hui. Mais il pose l’une des premières pierres de la physique qui permettra de comprendre l’effet de serre.

1856 — Eunice Newton Foote expérimente avec le CO₂

L’Américaine Eunice Newton Foote réalise une expérience d’une remarquable simplicité. Elle expose différents gaz au rayonnement solaire et constate que le dioxyde de carbone se réchauffe particulièrement fortement et conserve davantage la chaleur. Elle suggère alors qu’une atmosphère contenant davantage de CO₂ entraînerait une température plus élevée.

Nous sommes en 1856.

1896 — Arrhenius calcule l’effet du CO₂

Quarante ans plus tard, le scientifique suédois Svante Arrhenius va beaucoup plus loin. Il calcule l’influence que pourrait avoir une modification de la concentration atmosphérique de CO₂ sur la température de la surface terrestre. À la fin du XIXe siècle, le lien physique entre concentration de CO₂ et température de la planète est donc déjà étudié quantitativement.

1938 — Callendar relie combustibles fossiles, CO₂ et hausse des températures

L’ingénieur britannique Guy Stewart Callendar rassemble des mesures de température provenant de nombreuses stations météorologiques. Il estime également l’augmentation du CO₂ provoquée par la combustion du charbon, du pétrole et des autres combustibles fossiles. En 1938, il publie une étude reliant l’augmentation du CO₂ d’origine humaine au réchauffement déjà observé. Il reste alors de nombreuses incertitudes. Mais les éléments essentiels du problème sont désormais réunis : combustibles fossiles, augmentation du CO₂ et réchauffement.

1957 — Revelle et Suess : une expérience à l’échelle de la planète

Roger Revelle et Hans Suess étudient le devenir du CO₂ produit par les combustibles fossiles. Leurs travaux montrent notamment que l’océan ne fera pas simplement disparaître immédiatement tout le carbone supplémentaire rejeté dans l’atmosphère. La question du CO₂ anthropique devient une question de géophysique planétaire.

1958 — Keeling commence à mesurer le CO₂ atmosphérique

Charles David Keeling installe à Mauna Loa, à Hawaï, un programme de mesures extrêmement précises du CO₂ atmosphérique. La série débute en 1958. Année après année, la courbe monte. Cette « courbe de Keeling » deviendra l’une des représentations scientifiques les plus célèbres de la transformation de l’atmosphère par les activités humaines.

La concentration moyenne annuelle mesurée à Mauna Loa était d’environ 316 ppm en 1959. En juin 2026, la NOAA mesurait une moyenne mensuelle de plus de 431 ppm. Le changement de composition de l’atmosphère n’est plus une hypothèse. Nous le mesurons…

1965 — La Maison-Blanche est officiellement avertie

En 1965, le comité scientifique consultatif du président américain Lyndon B. Johnson remet à la Maison-Blanche le rapport Restoring the Quality of Our Environment. Une partie entière du rapport est consacrée au dioxyde de carbone atmosphérique. Les scientifiques y examinent explicitement l’augmentation du CO₂ résultant de la production et de la combustion des combustibles fossiles et ses conséquences possibles sur le climat. Autrement dit, il y a plus de soixante ans, le problème n’était déjà plus seulement discuté dans quelques laboratoires. Il arrivait au sommet de l’État américain.

1972 — The Limits to Growth

En 1972 paraît The Limits to Growth, le rapport Meadows réalisé par une équipe du MIT pour le Club de Rome.

Donella Meadows, Dennis Meadows, Jørgen Randers et William Behrens étudient les interactions entre cinq grandes variables :

  • Croissance démographique
  • Production alimentaire
  • Production industrielle
  • Consommation de ressources non renouvelables
  • Pollution

Le rapport ne prédit pas « la fin du monde en 2000 », contrairement à une caricature qui lui est encore régulièrement attribuée.

Il pose une question beaucoup plus fondamentale : que devient une société fondée sur une croissance matérielle exponentielle lorsqu’elle évolue dans un système planétaire dont les ressources et les capacités d’absorption sont limitées ?

Plus d’un demi-siècle plus tard, cette question reste centrale.

Années 1977–1979 — Les alertes climatiques sont déjà diffusées à la télévision

Dans les années 1970, les risques liés au réchauffement climatique sont déjà présentés au grand public dans plusieurs émissions de télévision française. En 1977, le météorologue Patrick Brochet explique que l’augmentation du CO₂ provoquée par la combustion du charbon et des hydrocarbures pourrait entraîner la fonte d’une partie des calottes glaciaires et une élévation du niveau des océans. En 1978, le journaliste scientifique François de Closets évoque un possible réchauffement planétaire de plusieurs degrés. L’année suivante, Haroun Tazieff alerte à son tour sur la montée des eaux. Ces archives montrent que, dès les années 1970, les mécanismes et plusieurs conséquences majeures du dérèglement climatique étaient déjà exposés à la télévision.

Référence : Institut national de l’audiovisuel, « Changement climatique : dès les années 70, on savait déjà », publié le 7 décembre 2021. Cette compilation réunit des archives télévisées diffusées entre les années 1960 et 1979, notamment les interventions de René Dumont, Patrick Brochet, François de Closets et Haroun Tazieff. www.ina.fr/ina-eclaire-actu/changement-climatique-des-les-annees-70-on-savait-deja

Archives télévisées des alertes climatiques des années 1970
Archives télévisées des alertes climatiques des années 1970

1979 — La première Conférence mondiale sur le climat appelle à prévenir le changement climatique humain

Du 12 au 23 février 1979, environ 350 spécialistes représentant 53 pays et 24 organisations internationales participent à Genève à la première Conférence mondiale sur le climat. À son issue, les scientifiques demandent aux nations de prendre les mesures nécessaires pour prévoir et prévenir les changements climatiques provoqués par les activités humaines qui pourraient nuire au bien-être de l’humanité.

1979, c’était il y a près d’un demi-siècle…

1979 — Haroun Tazieff l’explique à la télévision française

Quelques mois plus tard, le 4 septembre 1979, Haroun Tazieff participe à l’émission Les Dossiers de l’écran.

Le célèbre volcanologue explique devant le public qu’une augmentation de l’effet de serre pourrait entraîner un réchauffement de plusieurs degrés, provoquer une fonte importante des glaces et entraîner une montée du niveau des mers. Face à lui, Jacques-Yves Cousteau se montre sceptique et estime que les mécanismes naturels pourraient compenser l’augmentation du CO₂. Cette archive est particulièrement précieuse parce qu’elle montre que le débat que nous entendons aujourd’hui n’est pas nouveau. Surtout, tout le monde peut désormais revoir cette émission. L’alerte climatique était diffusée à la télévision française en 1979.

Jacques-Yves Cousteau adopte alors la position de celui qui se veut raisonnable face à une alerte jugée excessive. Cette scène rappelle ce que les mouvements climatiques ont vécu au cours de la dernière décennie : leurs militant·e·s ont été moqué·e·s, poursuivi·e·s et parfois condamné·e·s. Pendant ce temps, nous avons encore perdu dix années. Combien de temps cela va-t-il continuer ?

 

1988 — James Hansen porte l’alerte climatique devant le Sénat américain

À la fin des années 1980, les observations et les modèles progressent rapidement. Le climatologue James Hansen, directeur du Goddard Institute for Space Studies de la NASA, devient l’une des figures publiques de cette alerte. En 1988, ses travaux et son audition devant le Sénat américain contribuent fortement à faire entrer le réchauffement climatique dans le débat politique et médiatique mondial. Alerte.

1988 — Création du GIEC

La même année est créé le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat : le GIEC.

Son rôle est d’évaluer les connaissances scientifiques disponibles sur le changement climatique. Il ne mène pas lui-même une gigantesque expérience unique et ne décide pas de la politique à suivre. Il évalue la littérature scientifique internationale et synthétise ce que la communauté scientifique sait, ce qu’elle estime probable et ce qui reste incertain. Depuis 1988, six grands cycles d’évaluation ont été réalisés.

1990 — Premier rapport du GIEC

Le premier rapport d’évaluation paraît en 1990.

Le GIEC constate notamment que les concentrations atmosphériques de gaz à effet de serre augmentent largement du fait des activités humaines et que la poursuite de leur augmentation doit entraîner une hausse significative de la température moyenne mondiale. Ce rapport joue un rôle déterminant dans la création de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. La connaissance scientifique devient directement une question de politique internationale.

1992 — Les États signent la Convention sur le climat

Au Sommet de la Terre de Rio, les gouvernements adoptent la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques.

Les États reconnaissent officiellement l’existence du problème climatique et la nécessité d’une action internationale. À partir de là, on ne peut même plus dire : « Les scientifiques savaient, mais les gouvernements ne savaient pas. », les gouvernements savaient, ils avaient signé…

1995 — Le GIEC détecte l’influence humaine

Le deuxième rapport d’évaluation du GIEC conclut qu’un ensemble d’éléments suggère une influence humaine discernable sur le climat mondial. C’est une étape importante dans l’histoire de l’attribution scientifique du changement climatique.

1995 — Première COP

La première Conférence des Parties à la Convention climat se tient à Berlin. Les COP vont ensuite se succéder année après année.

1997 — Protocole de Kyoto

Le protocole de Kyoto fixe pour les pays industrialisés concernés des objectifs de limitation ou de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Cela signifie que le problème est désormais suffisamment établi pour que des États acceptent des engagements internationaux de réduction des émissions.

2001 — Troisième rapport du GIEC

Les preuves de l’influence humaine continuent de s’accumuler. À mesure que les observations deviennent plus nombreuses et les modèles plus performants, l’incertitude sur la responsabilité humaine diminue.

2007 — Le réchauffement devient « sans équivoque »

Dans son quatrième rapport d’évaluation, le GIEC affirme que le réchauffement du système climatique est sans équivoque. Le diagnostic est désormais extrêmement solide.

2009 — Les limites planétaires

Une équipe internationale dirigée notamment par Johan Rockström et Will Steffen propose le cadre des « limites planétaires ». Cette approche élargit considérablement notre compréhension du problème. Le climat n’est pas isolé. La stabilité de nos sociétés dépend également de l’intégrité de la biosphère, de l’eau douce, des sols, des cycles de l’azote et du phosphore, de l’acidification des océans, de l’ozone stratosphérique et d’autres grands processus du système Terre.

La question n’est donc plus seulement : « Combien de CO₂ pouvons-nous émettre ? »

Elle devient : « Jusqu’où pouvons-nous transformer le système Terre sans mettre en danger les conditions relativement stables dans lesquelles nos civilisations se sont développées ? »

2015 — L’Accord de Paris

En décembre 2015, 195 Parties adoptent l’Accord de Paris.

Elles s’engagent à maintenir l’augmentation de la température moyenne mondiale nettement en dessous de 2 °C par rapport à l’époque préindustrielle et à poursuivre les efforts pour limiter cette augmentation à 1,5 °C.

Ce ne sont plus seulement les scientifiques qui parlent. Les gouvernements du monde ont reconnu le problème, défini un objectif et signé un accord.

2021–2023 — Le sixième rapport du GIEC

La formulation du GIEC est désormais catégorique :

les activités humaines, principalement par leurs émissions de gaz à effet de serre, ont sans équivoque provoqué le réchauffement climatique.

Pour la période 2011–2020, la température moyenne mondiale était d’environ 1,1 °C supérieure à celle de 1850–1900.

Le GIEC constate également que le changement climatique d’origine humaine affecte déjà de nombreux phénomènes météorologiques et climatiques extrêmes dans toutes les régions du monde. Il souligne enfin quelque chose d’essentiel pour comprendre notre slogan : les émissions sont liées notamment à des usages non durables de l’énergie et des terres ainsi qu’aux modes de production et de consommation.

2023 — Six des neuf limites planétaires sont dépassées

En 2023, une réévaluation du cadre des limites planétaires est publiée dans Science Advances.

Conclusion : six des neuf limites évaluées sont dépassées.

L’équipe de recherche considère que la Terre se situe désormais largement en dehors de l’espace de fonctionnement sûr pour l’humanité défini par ce cadre. Le climat n’est donc qu’une partie d’un problème beaucoup plus vaste. Nous déstabilisons simultanément plusieurs systèmes dont dépend notre existence.

Alors, depuis quand savions-nous ?

La question est mal posée. Il n’existe pas une date magique à laquelle l’humanité serait passée soudainement de l’ignorance à la connaissance.

La science fonctionne par accumulation.

  • 1824 : nous commençons à comprendre le rôle thermique de l’atmosphère.
  • 1856 : nous expérimentons avec le CO₂.
  • 1896 : nous calculons son influence sur la température.
  • 1938 : nous relions combustibles fossiles, CO₂ et températures observées.
  • 1957 : nous étudions le devenir du carbone fossile à l’échelle planétaire.
  • 1958 : nous commençons à mesurer précisément l’augmentation du CO₂ atmosphérique.
  • 1965 : des scientifiques avertissent officiellement la présidence américaine.
  • 1972 : le rapport Meadows pose la question des limites de la croissance matérielle.
  • 1979 : une conférence scientifique mondiale appelle les gouvernements à prévenir les changements climatiques anthropiques.
  • 1979 : Haroun Tazieff explique le risque de réchauffement climatique à la télévision.
  • 1988 : James Hansen alerte le Sénat américain.
  • 1988 : le GIEC est créé.
  • 1990 : son premier rapport mondial est publié.
  • 1992 : les États signent la Convention climat.
  • 1995 : commencent les COP.
  • 1997 : Kyoto.
  • 2009 : les limites planétaires.
  • 2015 : Paris.
  • 2021–2023 : le sixième rapport du GIEC conclut que la responsabilité humaine dans le réchauffement est sans équivoque.
  • 2023 : six des neuf limites planétaires évaluées sont dépassées.

Et nous sommes maintenant en 2026.

Ce n’est plus une question de connaissance

Nous pouvons toujours améliorer les modèles, nous pouvons préciser les projections régionales, nous pouvons discuter de la meilleure combinaison de solutions. C’est le fonctionnement normal de la science.

Mais l’essentiel n’est plus en débat (encore une liste…).

La planète se réchauffe, nous en sommes la cause principale, la combustion du charbon, du pétrole et du gaz en est une cause majeure, nos modes de production et de consommation participent à la pression exercée sur le climat et les écosystèmes, la biodiversité s’effondre, plusieurs limites planétaires sont dépassées.

Et nous connaissons une grande partie des moyens permettant de réduire ces pressions.

Nous avons eu les hypothèses, nous avons eu les calculs, nous avons eu les mesures, nous avons eu les modèles, nous avons eu les alertes, nous avons eu les rapports, nous avons eu les conférences, nous avons eu les COP, nous avons eu les accords internationaux, nous avons eu cinquante ans pour commencer sérieusement.

C’est pas comme si on ne savait pas.

La question qui reste n’est donc plus : « Est-ce vrai ? ». Ni même : « Savions-nous ? ». La question est désormais : qu’allons-nous faire de ce que nous savons ?

Et bien avant les scientifiques ?

On pourrait terminer ici. Deux siècles de science climatique, des décennies de mesures, le rapport Meadows, le GIEC, les COP, les limites planétaires : le dossier est déjà largement suffisant.

Mais ce serait oublier quelque chose d’assez troublant. Bien avant de savoir mesurer le CO₂ dans l’atmosphère, des sophes et des écrivains s’interrogeaient déjà sur notre rapport à la nature, à la richesse, au progrès et à nos propres désirs. Ils ne parlaient pas de dérèglement climatique. Il serait absurde de leur faire dire ce qu’ils ne pouvaient pas savoir. Mais certaines de leurs questions ont remarquablement bien vieilli.

Il faut remonter jusqu’à Platon, au IVe siècle avant notre ère. Dans le Critias, il décrit une Attique autrefois plus fertile, aux montagnes boisées, dont une partie des sols a été emportée. Ce qui demeure du territoire est comparé à un corps malade dont il ne resterait que le squelette. Platon attribue cette transformation à de grands déluges et inscrit son récit dans une histoire en partie mythique : ce n’est donc ni une analyse moderne de l’érosion ni, encore moins, une théorie du changement climatique. Mais le contraste qu’il établit entre un territoire ancien boisé, riche en sols et en eau et le territoire dégradé qu’il décrit est bien présent dans le texte. Deux millénaires avant les sciences de l’environnement, la dégradation d’un milieu était déjà un objet de réflexion.

Quelques décennies plus tard, Théophraste, disciple d’Aristote, entreprend une étude systématique des plantes. Il examine leur croissance, leur reproduction, leurs habitats et l’influence du climat. On le considère pour cette raison comme une figure fondatrice de la botanique. Il ne faut cependant pas le transformer en écologiste avant l’heure : son intérêt pour les relations entre plantes et environnement relève d’abord de l’observation naturaliste. Ce qui est remarquable est précisément de voir apparaître si tôt une étude méthodique des rapports entre les êtres vivants et les conditions de leur milieu.

Les textes religieux empruntent un autre chemin. Ils ne parlent pas de climat mais interrogent la richesse et l’accumulation. Dans l’Évangile selon Matthieu, Jésus avertit : « Ne vous faites pas de trésors sur la terre », puis poursuit quelques versets plus loin : « Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent. » Il serait anachronique d’en faire une condamnation du consumérisme contemporain. Le texte porte sur la richesse, le rapport aux biens terrestres et la priorité spirituelle. Mais il montre au moins que la question de l’accumulation matérielle et de la place qu’elle occupe dans une existence ne date pas de notre société de consommation.

Au XVIIIe siècle, Jean-Jacques Rousseau attaque frontalement le luxe. Dans son Discours sur les sciences et les arts, publié en 1750, il l’associe à l’oisiveté et à la vanité et conteste l’idée que le luxe fasse nécessairement la grandeur des sociétés. Là encore, Rousseau ne parle ni d’empreinte écologique ni de décroissance. Sa critique est d’abord morale et politique. Mais il met en cause une idée qui nous est devenue familière : l’augmentation de la richesse matérielle d’une société ne constitue pas en elle-même une mesure de son progrès humain.

Avec la révolution industrielle, ces interrogations changent de dimension. Henry David Thoreau, dans Walden, publié en 1854, ne se contente pas de disserter sur la simplicité : il tente de l’expérimenter. Il critique une société encombrée par le luxe et par ce qu’elle appelle ses progrès et défend explicitement une « simplicité de vie ». Son propos ne consiste pas à proposer une politique climatique cent cinquante ans avant le GIEC. Il demande plus fondamentalement ce qui est réellement nécessaire à une vie humaine et ce que nous sacrifions lorsque les moyens matériels finissent par devenir des fins.

À la même époque, le géographe et anarchiste Élisée Reclus formule avec une netteté étonnante notre dépendance physique à la planète. En 1864, commentant l’ouvrage Man and Nature de George Perkins Marsh, il écrit : « nous sommes les fils de la terre ». Il rappelle que nous tirons d’elle notre substance, l’air que nous respirons et les conditions matérielles de notre existence. Pour Reclus, individus et sociétés restent soumis aux lois de la planète dont ils sont issus. Nous sommes encore loin de la notion contemporaine de limites planétaires, mais la séparation entre une humanité souveraine et une nature extérieure à elle devient déjà beaucoup plus difficile à soutenir.

À la fin du XIXe siècle, William Morris, socialiste, écrivain et artisan, s’en prend directement à certaines productions de la société industrielle. Dans Useful Work versus Useless Toil en 1884, il distingue ce qu’il considère comme une véritable richesse de ce qu’il appelle du gaspillage. Il critique la fabrication d’objets de luxe inutiles, la promotion commerciale nécessaire pour les vendre, la pollution et la laideur produites par le système industriel. Son texte mêle ainsi critique sociale, critique de la production et défense d’un environnement humain digne. Il ne s’agit toujours pas d’une théorie de la soutenabilité moderne, mais la question devient singulièrement reconnaissable : produire davantage ne signifie pas nécessairement produire davantage de bien-être.

Pierre Kropotkine, autre grande figure anarchiste, apporte au début du XXe siècle une réflexion différente. Dans L’Entraide, un facteur de l’évolution, il conteste une lecture de la nature réduite à une compétition permanente. À partir d’observations du monde animal et des sociétés humaines, il soutient que la coopération constitue elle aussi un facteur important de survie et d’évolution. Kropotkine ne nous avertit donc pas d’une catastrophe environnementale. Son intérêt ici est ailleurs : il attaque l’idée selon laquelle la concurrence généralisée serait simplement l’expression inévitable d’une « loi naturelle ». C’est une contribution à notre réflexion sur les sociétés que nous choisissons de construire, pas une anticipation du GIEC.

Puis la littérature prend à son tour cette liberté particulière qui consiste à pousser les logiques d’une époque jusqu’à leurs conséquences.

Dans Le Meilleur des mondes, publié en 1932, Aldous Huxley imagine une société où la consommation est activement conditionnée : réparer est découragé au profit du remplacement afin que la production puisse continuer. Ce n’est évidemment pas une prédiction du consumérisme du XXIe siècle ; c’est une satire. Mais lorsqu’une société contemporaine remplace des appareils réparables, renouvelle rapidement ses collections et consacre des moyens considérables à susciter de nouveaux désirs, la satire de 1932 devient parfois inconfortablement familière.

En 1953, Jean Giono publie L’Homme qui plantait des arbres. Son berger Elzéard Bouffier est fictif — précision importante, car l’histoire a parfois été prise pour un récit réel. Giono imagine un homme qui plante obstinément des arbres pendant des décennies et transforme ainsi un territoire dénudé. Le texte est une fiction, mais son sujet est explicitement la régénération d’un milieu par une action humaine patiente et durable.

Voilà peut-être ce que la sophie et la littérature ajoutent à notre chronologie scientifique.

Elles ne prouvent pas le réchauffement climatique. Elles ne calculent pas la sensibilité du climat au CO₂. Elles ne définissent pas les limites planétaires. Elles posent depuis longtemps les questions auxquelles nos connaissances scientifiques donnent aujourd’hui une urgence physique : quelle place accordons-nous à la richesse ? Qu’appelons-nous progrès ? De quoi avons-nous réellement besoin ? Quelle relation entretenons-nous avec le monde vivant ? Et une société peut-elle considérer indéfiniment la nature comme extérieure à elle-même ?

Platon ne connaissait pas le CO₂. Rousseau ne connaissait pas le pétrole. Thoreau ne connaissait pas le GIEC. Reclus ne connaissait pas les limites planétaires. Huxley ne connaissait pas le smartphone.

Ils n’avaient donc pas les réponses scientifiques que nous possédons aujourd’hui.

Ce qui est légèrement embarrassant, c’est que certaines de leurs questions étaient déjà là.

C’est pas comme si on ne savait pas.

Références scientifiques et historiques

  1. Institut national de l’audiovisuel, « Changement climatique : dès les années 70, on savait déjà », publié le 7 décembre 2021. Cette compilation réunit des archives télévisées diffusées entre les années 1960 et 1979, notamment les interventions de René Dumont, Patrick Brochet, François de Closets et Haroun Tazieff. www.ina.fr/ina-eclaire-actu/changement-climatique-des-les-annees-70-on-savait-deja
  2. Joseph Fourier, « Remarques générales sur les températures du globe terrestre et des espaces planétaires », Mémoires de l’Académie royale des sciences, 1824/1827. Les travaux de Fourier constituent une étape fondatrice dans la compréhension du rôle thermique de l’atmosphère ; Arrhenius s’y réfère explicitement dans son article de 1896. (Wikipedia)
  3. Eunice Newton Foote, « Circumstances Affecting the Heat of the Sun’s Rays », American Journal of Science and Arts, vol. 22, 1856, p. 382–383. Publication originale numérisée par la Biodiversity Heritage Library. (Bibliothèque de biodiversité)
  4. Svante Arrhenius, « On the Influence of Carbonic Acid in the Air upon the Temperature of the Ground », The London, Edinburgh, and Dublin Philosophical Magazine and Journal of Science, vol. 41, no 251, 1896, p. 237–276. DOI : 10.1080/14786449608620846. (Taylor & Francis Online)
  5. G. S. Callendar, « The Artificial Production of Carbon Dioxide and Its Influence on Temperature », Quarterly Journal of the Royal Meteorological Society, vol. 64, 1938, p. 223–240. DOI : 10.1002/qj.49706427503. Callendar y confronte l’augmentation du CO₂ issu de la combustion avec les observations de température de 200 stations météorologiques. (Royal Meteorological Society (RMetS))
  6. Roger Revelle et Hans E. Suess, « Carbon Dioxide Exchange Between Atmosphere and Ocean and the Question of an Increase of Atmospheric CO₂ during the Past Decades », Tellus, vol. 9, no 1, 1957, p. 18–27. DOI : 10.3402/tellusa.v9i1.9075. (tellusjournal.org)
  7. Charles D. Keeling / NOAA, mesures atmosphériques de CO₂ à Mauna Loa, série commencée en 1958. La courbe de Keeling constitue la série historique de référence de l’augmentation du CO₂ atmosphérique.
  8. President’s Science Advisory Committee, Restoring the Quality of Our Environment, The White House, novembre 1965, notamment l’annexe « Atmospheric Carbon Dioxide ». Le rapport traite explicitement de l’augmentation du CO₂ résultant de la production et de la combustion des combustibles fossiles. (Archives de la sécurité nationale)
  9. Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows, Jørgen Randers et William W. Behrens III, The Limits to Growth, Universe Books, 1972. Rapport réalisé par une équipe du MIT pour le Club de Rome, étudiant population, production agricole, production industrielle, ressources non renouvelables et pollution. (Club of Rome)
  10. Organisation météorologique mondiale (OMM), première Conférence mondiale sur le climat, Genève, 12–23 février 1979. Environ 350 spécialistes de 53 pays et 24 organisations internationales y participent ; la conférence appelle notamment à anticiper les changements climatiques d’origine humaine. (World Meteorological Organization)
  11. Haroun Tazieff et Jacques-Yves Cousteau, Les Dossiers de l’écran, Antenne 2, 4 septembre 1979. Archive de l’Institut national de l’audiovisuel. Tazieff y expose le risque d’un réchauffement lié à l’effet de serre, tandis que Cousteau défend l’hypothèse de mécanismes naturels compensateurs. (YouTube)
    Voir l’archive INA
  12. James E. Hansen, audition devant le U.S. Senate Committee on Energy and Natural Resources, 23 juin 1988. Témoignage devenu un jalon majeur de l’entrée du changement climatique dans le débat politique américain.
  13. GIEC, « History of the IPCC ». Le GIEC est créé en 1988 par l’Organisation météorologique mondiale et le Programme des Nations unies pour l’environnement. Il a depuis réalisé six cycles d’évaluation.
  14. GIEC, Climate Change: The IPCC Scientific Assessment, First Assessment Report, Cambridge University Press, 1990. Premier rapport d’évaluation du GIEC.
  15. Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), adoptée en 1992. La première Conférence des Parties (COP1) se tient ensuite à Berlin du 28 mars au 7 avril 1995. (UNFCCC)
  16. GIEC, Climate Change 1995: The Science of Climate Change, Second Assessment Report, Cambridge University Press, 1996. Le rapport conclut notamment que l’ensemble des éléments disponibles suggère une influence humaine discernable sur le climat mondial. L’importance de ce rapport dans le processus conduisant à Kyoto est également rappelée par le GIEC.
  17. CCNUCC, Protocole de Kyoto, adopté à la COP3, Kyoto, 11 décembre 1997. Il établit des objectifs de limitation ou de réduction des émissions pour les pays industrialisés concernés. Le processus est issu notamment du mandat adopté à Berlin en 1995. (UNFCCC)
  18. GIEC, Climate Change 2001: Third Assessment Report, Cambridge University Press, 2001.
  19. GIEC, Climate Change 2007: The Physical Science Basis, Fourth Assessment Report, Cambridge University Press, 2007. Le rapport établit que le réchauffement du système climatique est « sans équivoque ».
  20. Johan Rockström, Will Steffen et al., « A Safe Operating Space for Humanity », Nature, vol. 461, 2009, p. 472–475. DOI : 10.1038/461472a. Publication fondatrice du cadre des limites planétaires. (Nature)
  21. CCNUCC, Accord de Paris, adopté à la COP21 le 12 décembre 2015. L’objectif est de maintenir l’augmentation de la température moyenne mondiale « bien en dessous de 2 °C » par rapport aux niveaux préindustriels et de poursuivre les efforts pour la limiter à 1,5 °C. (UNFCCC)
  22. GIEC, Climate Change 2021: The Physical Science Basis, Sixth Assessment Report, Working Group I, 2021. Le rapport établit sans équivoque l’influence humaine sur le réchauffement de l’atmosphère, des océans et des terres. (GIEC)
  23. GIEC, Climate Change 2023: Synthesis Report, 2023. Conclusion centrale : « Human activities have unequivocally caused global warming », avec une température mondiale de surface atteignant environ +1,1 °C en 2011–2020 par rapport à 1850–1900. Le rapport relie également les émissions aux usages non durables de l’énergie et des terres ainsi qu’aux modes de consommation et de production. (report.ipcc.ch)
  24. Katherine Richardson et al., « Earth beyond six of nine planetary boundaries », Science Advances, vol. 9, no 37, 2023, eadh2458. Cette réévaluation conclut que six des neuf limites planétaires sont transgressées.
  25. GIEC : Découvrir sur etatdurgence.ch toutes les références et les rapports.

Références philosophiques et littéraires

  1. Platon — dégradation des sols et déboisement de l’Attique
    Critias, notamment 110d–111d. Platon décrit des montagnes autrefois boisées, la disparition d’une grande partie des sols et compare le territoire restant au « squelette d’un corps malade ».
    Référence : Platon, Critias, 110d–111d.
  2. Jésus — richesse et accumulation
    Matthieu 6, 19–24. « Ne vous faites pas de trésors sur la terre », puis au verset : « Nul ne peut servir deux maîtres […] Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent. ». Texte officiel AELF — Matthieu, chapitre 6
  3. Rousseau — critique du luxe
    Dans le Discours sur les sciences et les arts (1750), Rousseau écrit explicitement : « Tel est le luxe, né comme eux de l’oisiveté et de la vanité des hommes. » Il discute ensuite l’idée selon laquelle le luxe ferait « la splendeur des États » (Athena). Texte du Discours — Université de Genève
  4. Henry David Thoreau — simplicité volontaire et critique des besoins matériels
    Référence : Henry David Thoreau, Walden; or, Life in the Woods, 1854, particulièrement le chapitre « Economy ». C’est le texte central pour sa réflexion sur les besoins, le luxe, le travail nécessaire pour acquérir des biens et la recherche volontaire d’une vie plus simple.
  5. Élisée Reclus — dépendance de l’humanité envers la Terre
    Texte original de 1864. Dans son compte rendu de Man and Nature de George Perkins Marsh, Reclus écrit : « nous sommes les fils de la terre » et explique que nous tirons d’elle notre substance et l’air que nous respirons. Il ajoute que les sociétés dépendent elles aussi des conditions terrestres. (Wikisource). Élisée Reclus, « L’Homme et la Nature », 1864 — texte intégral
  6. William Morris — production, luxe et gaspillage
    Dans Useful Work versus Useless Toil (1884), Morris distingue la richesse véritable de ce qu’il appelle « waste » — gaspillage. Il critique la production d’objets de luxe inutiles et même les moyens considérables consacrés à les vendre. Il écrit que la civilisation « wastes its own resources » (Marxists Internet Archive)
    William Morris, Useful Work versus Useless Toil — texte intégral
  7. Pierre Kropotkine — coopération plutôt que compétition généralisée
    Mutual Aid: A Factor of Evolution, 1902 (L’Entraide, un facteur de l’évolution). Kropotkine soutient bien que l’entraide joue un rôle majeur dans la survie et l’évolution. Il écrit notamment que la sociabilité est autant une loi de la nature que la lutte mutuelle. Une étude récente d’histoire des sciences confirme aussi le rôle central que Kropotkine attribuait à l’entraide dans sa conception de l’évolution. (Marxists Internet Archive). Kropotkine, Mutual Aid — texte intégral
  8. Jean Giono — restauration d’un milieu par l’action humaine
    L’Homme qui plantait des arbres, écrit en 1953. Elzéard Bouffier est un personnage fictif. Le récit raconte bien la régénération progressive d’un territoire dénudé par la plantation d’arbres. (Wikipédia)

Œuvres dystopiques ou d’anticipation

Dont certaines intuitions sont aujourd’hui reconnues comme particulièrement pertinentes.

  • 1920 — Ievgueni Zamiatine, Nous autres : société entièrement rationalisée, individus identifiés par des numéros, surveillance, transparence imposée, contrôle de la vie privée et répression de l’individualité. L’œuvre est considérée comme l’un des grands précurseurs de Huxley et Orwell. (SF Encyclopedia)
  • 1932 — Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes : conditionnement des individus, production de masse, consommation organisée, standardisation des comportements et stabilité sociale obtenue notamment par le confort et la satisfaction programmée des désirs. Huxley reviendra lui-même sur ces thèmes vingt-six ans plus tard dans Retour au meilleur des mondes. (SF Encyclopedia)
  • 1949 — George Orwell, 1984 : surveillance généralisée, propagande, falsification du passé, contrôle du langage, manipulation de la vérité et pouvoir totalitaire. Avec Huxley, c’est l’une des références majeures de la dystopie du XXe siècle. (SF Encyclopedia)
  • 1953 — Ray Bradbury, Fahrenheit 451 : destruction des livres, conformisme, recul de la pensée critique et société largement absorbée par le divertissement et les médias audiovisuels. (SF Encyclopedia)
  • 1962 — Anthony Burgess, Orange mécanique : violence sociale, manipulation comportementale et suppression du libre arbitre au nom du contrôle des comportements.
  • 1966 — Harry Harrison, Make Room! Make Room! : surpopulation, pression sur les ressources, pénuries et détérioration des conditions de vie. C’est une référence reconnue des dystopies consacrées à la surpopulation. (SF Encyclopedia)
  • 1968 — John Brunner, Tous à Zanzibar : surpopulation, société de masse, tensions sociales, saturation informationnelle et conséquences d’un monde soumis à une pression démographique croissante. (SF Encyclopedia)
  • 1972 — John Brunner, Le Troupeau aveugle : pollution généralisée, destruction de l’environnement et incapacité politique et sociale à enrayer une catastrophe écologique pourtant visible. C’est l’une des dystopies écologiques les plus directement pertinentes pour « C’est pas comme si on ne savait pas ». (SF Encyclopedia)
  • 1973 — Richard Fleischer, Soleil vert : chaleur extrême, surpopulation, pénuries alimentaires, raréfaction des ressources, pollution et inégalités dans un New York situé en 2022. Le film est librement inspiré de Make Room! Make Room!.
  • 1975 — John Brunner, Sur l’onde de choc (The Shockwave Rider) : société informatisée dominée par les réseaux et la circulation des données, avec les problèmes de contrôle et de vulnérabilité qui en découlent. Il complète la série de grandes dystopies de Brunner sur les transformations de la société moderne. (SF Encyclopedia)
  • 1985 — Margaret Atwood, La Servante écarlate : régime théocratique autoritaire, disparition des libertés, contrôle de la reproduction et du corps des femmes, instrumentalisation politique de la religion.
  • 1993 — Octavia E. Butler, La Parabole du semeur : changement climatique, sécheresse, incendies, effondrement des structures sociales et aggravation des inégalités dans une Californie du futur proche. Le climat et les inégalités sont explicitement au cœur du roman. (Penguin Random House)
  • 1998 — Octavia E. Butler, La Parabole des talents : prolongement de cette société américaine désagrégée, avec montée de l’autoritarisme politique et religieux, violences et fractures sociales.
  • 2003 — Margaret Atwood, Le Dernier Homme (Oryx and Crake) : dégradation écologique, biotechnologies, marchandisation du vivant, pouvoir des grandes entreprises et catastrophe provoquée par l’usage incontrôlé de la puissance technoscientifique.

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