dimanche , 2 octobre 2022
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39 – Politiques publiques : « Ce n’est pas aux scientifiques de répondre, c’est aux citoyens ! »

Dernière modification le 31-8-2022 à 12:46:11

Le podcast

Temps de lecture 13:35 minutes

 

Le Monde des 17, 18, 19, 20 et 21 août « Chaleur humaine », L’été en séries, PP. 22-23, 16-17, 20-21, 18-19, 22-23

Un état des lieux complet de la crise climatique en cinq fois deux pages d’entretiens avec des spécialistes de la question : tel est ce que le quotidien français proposait à ses lecteurs en cette seconde partie du mois d’août.  Un tour de force salutaire puisque permettant de mieux situer les enjeux d’une reconversion nécessaire, et auquel je souhaite faire écho… fût-ce de façon nécessairement trop approximative.

– Volet 1 : « Pour s’adapter au climat, plus on tarde à agir, moins on sera libre de choisir ». Ce qui ressort des propos de Magali Reghezza-Zitt, spécialiste de l’adaptation des systèmes socioécologiques aux menaces environnementales globales, c’est que, face aux défis majeurs qui se précisent – remontée du niveau marin, hausse des températures, incendies, événements climatiques extrêmes, etc. –, nous avons encore trop tendance à bricoler à l’aide de mesures mal adaptées.  Un peu comme si, pour user d’une métaphore médicale, on promouvait des médicaments produisant dans le temps des effets secondaires pires que le mal lui-même. Examinons quelques cas nécessitant une adaptation adéquate : « Comment faire quand on vit dans un territoire où on sait que dans dix ans, dans quinze ans, on ne pourra plus habiter ? ». Comment réagir face aux floraisons prématurées liées à des hivers plus doux, si bien que les bourgeons deviennent à la merci des gelées précoces – entraînant des destructions majeures de la production agricole ? Quelle parade au fait qu’une atmosphère très riche en carbone a tendance à diminuer les propriétés nutritives des céréales ? À celles et ceux qui répliquent : « l’humanité peut s’adapter », répondons que non seulement il risque fort de falloir à cette humanité plusieurs décennies pour ce faire, mais que les végétaux ont, pour leur part, besoin d’encore plus longtemps. Dès lors, tout cas de « mal-adaptation » ajoute à la confusion et aux dégâts. En outre, certaines solutions à court terme – type « canon à neige » pour sauver le tourisme hivernal – reviennent fort chères et accentuent par là les inégalités sociales puisque seuls les plus fortunés peuvent se permettre ce genre de loisir. En bref : « la question qui se pose aujourd’hui est politique, au sens noble du terme : qu’est-ce qui, en 2030 ou 2040, fera qu’on fait société, qu’on fait encore nation ou patrie ? (…) Ce n’est pas aux scientifiques de répondre, c’est aux citoyens ! Chaque programme politique devrait se positionner en fonction de ces objectifs : est-ce que j’accepte la neutralité carbone ou pas ? Est-ce que j’accepte un tel niveau de dommages ou pas ? Est-ce que j’accepte de maintenir un système de production sociale ? (…) Malheureusement, on n’a jamais été capable de construire des politiques publiques efficaces en amont, et donc c’est souvent la catastrophe qui est un déterminant et un accélérateur. Je reste optimiste malgré tout, parce que pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, on a le choix de notre avenir ».

– Volet 2 : « L’injonction aux “petits gestes” pour le climat peut être contre-productive ». Qui (notamment constatant le nombre d’entreprises fort peu pressées de s’y plier !) ne s’est pas posé la question de savoir quel pouvait être le degré de pertinence des injonctions lancées par les pouvoirs publics à l’attention des individus priés de faire tout ce qui se trouve à leur portée pour préserver le climat ? Oui, de se demander jusqu’où ce genre d’incitation (diminuer ses trajets en voiture, changer sa chaudière à gaz, manger des produits locaux et peu de viande, etc.) pouvait produire des effets à long terme. Sur ce point, constatant que ce qui touche aux comportements individuels s’avère, dans les faits, inscrit dans des dimensions éminemment collectives, et qu’une grande proportion de ce qui est pensé comme un choix individuel est pour finir du domaine de cette organisation collective, la sociologue Sophie Dubuisson-Quellier prend l’exemple de la chaudière à gaz : « Qu’est-ce qui relève d’une décision prise à un moment donné, optimisée, réfléchie, responsable ? Et qu’est-ce qui relève d’un équipement qui était déjà dans un logement ? (…) Même chose sur le sujet des déplacements. Les renvoyer à de l’arbitrage individuel, c’est faire l’hypothèse que, par exemple, vous partez de chez vous et vous avez devant vous plusieurs options : “Je prends ma voiture, je prends le métro, je vais à vélo”. Comme si chaque matin on remettait à zéro les compteurs. Bien sûr, les choses ne se passent pas tout à fait comme ça. La plupart de nos comportements de mobilité sont encastrés – c’est vraiment le mot – dans toute une série de choses qui sont vraiment très collectives : en premier lieu l’aménagement du territoire ». En outre, tout le monde ne peut –économiquement parlant – s’offrir le luxe d’être vertueux. Pour autant, pas question de gommer les marges de manœuvre à la disposition de l’individu. Mais il est important de ne pas surestimer ce type de responsabilisation. De penser cette dimension collective. « La crise des “gilets jaunes” ne dit pas autre chose ». En outre, difficile de réagir à un niveau individuel alors même que notre rapport à la consommation a été construit collectivement autour des valeurs d’opulence et d’abondance. Que le marketing est extrêmement inventif pour trouver les moyens de maintenir sous perfusion cette consommation. En bref : « Cette crise climatique, c’est une crise sociale, une crise de nos organisations sociales, donc elles concernent l’économique, le politique, le social. Et on ne pourra pas résoudre cette crise sans comprendre comment ça fonctionne. »

– Volet 3 : « Il peut y avoir des alliances entre le climat et la question sociale ». Ici, c’est au tour de l’économiste Lucas Chancel d’intervenir, posant d’emblée que les efforts à accomplir pour préserver l’habitabilité de la terre ne représentent pas la même chose pour tout le monde. Qu’une personne qui a peu de revenus, peu d’épargne, peu d’alternatives à l’utilisation régulière de sa voiture n’abordera pas ce débat sur la transition de la même manière que celui qui dispose d’une bonne épargne personnelle, peut s’acheter un véhicule électrique et rénover sa maison. Et que, de plus, tous les individus n’ont pas le même niveau d’émission de carbone (en France, la moitié des plus pauvres émet annuellement en moyenne 5 tonnes de carbone par personne tandis que les 10% les plus aisés en émettent 25 tonnes en biens et services). Certes, on constate que le transport constitue une part importante de nos émissions – surtout chez les plus modestes. Mais ne regarder que cela nous fait oublier tout le reste du problème, et notamment ces émissions qui sont liées à des postes non contraints » – tels que celui des voyages aériens de la part de personnes qui n’ont aucune conscience de leur impact réel sur le climat. Bref, pour regarder les choses positivement, on constate qu’il est différentes manières d’opérer la transition devenue indispensable. Pour exemple, « ce qu’ont fait les Suédois, à partir des années 1970-1980, pour permettre aux familles suédoises de changer de système de chauffage. Ce sont les municipalités, les communes qui ont investi pour installer des réseaux au cœur des villes et créer une richesse publique partagée. Ensuite chaque famille a eu le choix de garder sa vieille chaudière au fioul ou de passer à une nouvelle technologie, collective, alimentée par des forêts renouvelables. Dans ce modèle, la nouvelle technologie est détenue collectivement. C’est un bien public (…) Cela oblige à se poser la question de l’avenir désirable. Et c’est le moment d’y réfléchir, parce que, aujourd’hui, ont doit tout transformer ». Tout transformer implique bien sûr un mécanisme de soutien financier et de soutien à la reconversion, sachant aussi que l’on « y gagne, parce que la transition écologique nous oblige à relocaliser une partie des emplois. Typiquement, c’est plus d’emplois locaux de gérer une éolienne, de gérer une centrale de géothermie, d’avoir une filière de production locale de batteries électriques que d’importer le pétrole d’Arabie saoudite ». Mais il s’agit aussi d’empêcher ceux qui polluent beaucoup de continuer à le faire – ce qui implique la mise en place d’une réglementation. Car est-il juste qu’un milliardaire puisse, pour 100 000 dollars, grâce aux bons soins d’un Elon Musk, s’envoler quelques minutes dans l’espace, quitte à provoquer 100 à 200 tonnes de carbone ? « Il faut donc compléter ça avec des interdictions et d’autres outils fiscaux qui permettent vraiment de faire sentir un niveau de contrainte important associé à un niveau de pollution et de revenus importants. (…) L’enjeu actuel est de rassembler toutes les expériences positives à l’œuvre dans différents pays du monde. (…) Globalement, on est encore loin d’avoir tout essayé ».

– Volet 4 : « L’anxiété est une réponse saine aux menaces écologiques ». Sur dix jeunes, confie la pédopsychiatre Laelia Benoit (se reportant aux données de l’équipe de Caroline Hickmen ayant interrogé dix mille jeunes de 16 à 25 ans et dans dix pays différents), huit sont préoccupés par le climat, et dix se disent extrêmement anxieux. À partir de ce constat et des études qui lui sont liées, que déduire ? D’abord que l’écoanxiété n’est pas une maladie, mais une réponse inévitable – et même saine ! – aux menaces écologiques auxquelles nous sommes confrontées ; un constat qui permet de conclure que ce ne sont pas les personnes écoanxieuses qu’il faut soigner, mais le changement climatique qu’il faut arrêter. Ensuite que, contrairement à certaine idée reçue voulant que l’attention portée à écologie serait un problème de riches n’ayant d’autres soucis que celui-ci, il est prouvé que les populations vulnérables sont plus inquiètes et ressentent un plus grand sentiment d’urgence que les populations aisées. Or l’inaction climatique de notre société suscite au moins autant l’angoisse que le fait qu’on y assiste en spectateur impuissant. Ou que l’on vaque à son train-train quotidien comme si de rien n’était – automatisme bien connu sous le nom de “déréalisation” chez celles et ceux qui se trouvent confrontés à la violence. Encore, pour s’engager collectivement et à long terme – décision associée à une réduction de l’anxiété –, faut-il pouvoir s’affranchir du jugement d’adultes tels que l’ancien ministre de l’Éducation nationale qui prétend que « ce ne sont pas les gamins qui vont résoudre le problème du climat ». Ou que le philosophe Alain Finkielkraut trouvant « lamentable que l’on s’incline devant une enfant » comme Greta Thunberg. Autant de manœuvres créant « la connivence entre les plus âgés sur le dos des plus jeunes ». En outre, il faut apprendre à se montrer persévérant en même temps que modeste. « On peut rejoindre une association internationale ou nationale, mais on peut aussi rejoindre le syndic de copropriété et favoriser l’isolation des bâtiments, participer à la mairie ou au comité d’entreprise, dans un syndicat. On peut planter des arbres dans sa ville pour lutter contre les îlots de chaleur urbaine ». Le fait étant qu’en pratiquant ensemble des “écogestes”, on se sent mieux à de la sorte enregistrer de petites, moyennes ou grandes victoires.

– Volet 5 : « On continue à trop investir dans les énergies fossiles ». Tout d’abord, ce constat : « les énergies fossiles (pétrole, gaz et charbon) représentent toujours 80% de l’énergie consommée dans le monde, une proportion qui n’a quasiment pas changé depuis trente ans ». Face à cette preuve d’inquiétante inertie, analysant les pistes suggérées par le dernier rapport du GIEC, l’économiste Céline Guivarch est appelée à la barre en sorte de préconiser les mesures qu’il devient urgentissime d’appliquer. À savoir, en priorité : avancer les « dates de péremption » – donc faire en sorte que les infrastructures existantes dont le fonctionnement nécessite des énergies fossiles (centrales à charbon, voitures thermiques, bateaux utilisés pour le commerce international), n’aillent pas à la fin de leur durée de vie prévue. Encore, pour ce faire, convient-il de faire face aux investissements dont beaucoup disent qu’ils font cruellement défaut… même si, « quand on regarde l’épargne mondiale disponible, les flux de capitaux disponibles sont là. C’est vraiment une question de réorientation des investissements vers les solutions ». En cela certes, renoncer aux énergies fossiles, c’est abandonner des secteurs entiers d’activité auxquels des centaines de milliers d’emplois sont liés, mais cette plus que nécessaire reconversion n’en est pas moins au profit d’autres secteurs liés au développement massif des énergies renouvelables (principalement du solaire et de l’éolien) – domaines pourvoyeurs d’un très grand nombre d’emplois. En parallèle, il s’agit de repenser urbanisme et infrastructures collectives. Dans ce domaine, les coûts des technologies préconisées « ont été beaucoup réduits. En dix ans, les coûts d’installation des panneaux solaires ont été divisés par dix environ. Les batteries pour les véhicules électriques ou pour le stockage d’électricité, c’est la même chose : leur coût en dix ans a été à peu près réduit de 85% ». Mais une autre notion encore figure pour la première fois dans le rapport du GIEC : la sobriété. La nécessité d’utiliser bien moins. Relevant du chauffage des bâtiments. Du déplacement de marchandises ou de personnes, quitte à réorganiser les chaines de production et d’approvisionnement. Ou encore du poids des véhicules, ce qui aurait pour effet d’utiliser moins d’énergie lors des déplacements. Un tout, c’est vrai, « pas très compatible avec la manière dont fonctionne l’activité économique aujourd’hui », mais pas moins crucial et qui, pour ce faire, réclame une coordination entre les États « pour ne pas juste déplacer des émissions ou la propriété des émissions, comme lorsque certaines centrales à charbon sont vendues à une autre entreprise pour pouvoir afficher un meilleur bilan environnemental ». Quant au nucléaire comme solution d’atténuation… S’il génère peu d’émissions de gaz à effet de serre et fait partie des solutions de production d’électricité bas carbone, il prend du temps pour être développé et pose en outre d’autres questions. Voilà pourquoi, « à l’échelle mondiale, le potentiel le plus gros et en particulier à court terme, est sur les énergies renouvelables, solaire et éolien ».

À travers cette « série d’été », on finit par mieux encore réaliser que le fait d’affronter les réalités les plus tangibles de la manière la plus directe possible a pour effet de nous engager à concevoir les solutions les mieux adaptées au brûlant défi climatique.

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