jeudi , 25 juillet 2024
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Des mots et des faits

Dernière modification le 30-3-2024 à 13:17:24

À propos de trois récents articles du journal Nature

Dans les milieux que je fréquente, on parle beaucoup d’Anthropocène, c’est-à-dire de l’époque géologique caractérisée par l’impact irréversible de l’action humaine sur la planète. Pas de chance, cet âge n’existe plus. Ainsi en a décidé le 4 mars l’Union internationale des sciences géologiques (IUGS)  [Nature 627, 249-250 (2024). doi: doi.org/10.1038/d41586-024-00675-8].

Voici le contexte. On appelle Quaternaire la plus récente des périodes de l’histoire de la Terre ; elle correspond à l’arrivée des humains il y a 2,6 millions d’années. Elle est divisée en 4 époques dont la plus récente est l’Holocène, qui débute à la fin de la dernière glaciation il y a 11’700 ans. C’est le temps où la civilisation humaine a envahi la planète. Est-il temps de passer à la suite ? En principe, le « non » de l’IUGS acquis après 15 ans d’étude par un vote à 12 voix contre 4 est définitif… sauf que certains sont fâchés et que deux membres demandent l’annulation du vote pour vice de forme.

On s’écharpait sur un mot sans voir qu’il peut recouvrir des aspects différents de la réalité.

Je trouve cette histoire édifiante. Elle me rappelle une autre discussion à laquelle j’avais été associé autour des années 2000, lorsque des biologistes de l’UNIL cherchaient à s’approcher de leurs collègues des sciences humaines autour de la question de l’inné et de l’acquis. Le mot « altruisme » focalisait la dispute. Les uns y voyaient un concept moral, les autres un comportement darwinien propre aux systèmes vivants. On s’écharpait sur un mot sans voir qu’il peut recouvrir des aspects différents de la réalité. Anne-Claude Berthoud avait dit justement : « Le dictionnaire est la mort du mot ».

Words, words, words, ajoutons-y encore les images et nous avons un bon condensé de ce qu’est la pensée humaine. Celle-ci n’est pas le monde, mais elle est le modèle du monde que construit notre cerveau et dans lequel nous naviguons. Le monde est très grand, 17 milliards d’années d’âge et autant d’années-lumière de rayon. Notre cerveau, nous le connaissons, ce sont 20 cm en trois dimensions. En y incluant le corps qui l’alimente, il est nos émotions et notre intelligence. On fait beaucoup de bêtises en confondant le monde et sa représentation. Par exemple, on consacre beaucoup d’efforts à savoir si le mot Anthropocène existe ou pas.

Je continuerai à me méfier des mots et des images et à militer pour le monde et pour la science.

Dans les milieux que je fréquente, on discute aussi beaucoup d’Intelligence artificielle (IA). L’idée n’est pas nouvelle, elle est venue avec les ordinateurs, mais tout a changé avec l’apparition de l’IA générative. ChatGPT date de novembre 2022. L’effarante avalanche mondiale ainsi initiée enfle et s’étend. Elle n’est pas près de s’arrêter. Tous ceux qui ont quelques familiarités avec un ordinateur sont subjugués. Chacun en veut son petit bout et rapporte les exploits qu’il y réalise. Mais l’IA fait peur aussi. On ne sait comment elle fonctionne, ni où elle va, mais chacun se demande si son métier est en péril ou si sa vie sociale va lui être volée. Faut-il craindre que l’IA en vienne à conduire notre société ? Les voix critiques ne manquent pas. L’article de Lisa Messerli et M.J. Crockett. Artificial intelligence and illusions of understanding in scientific research [Nature 627, 49–58 (2024). doi.org/10.1038/s41586-024-07146-0] est une synthèse de toutes ces interrogations. Même s’il est un peu austère, je le recommande parce qu’il est bon de prendre l’avis de ceux qui y ont sérieusement réfléchi.

Quant à moi, du haut de mon incompétence, le problème que je perçois avec l’IA générative est de nouveau une affaire de mots et d’images. La source du savoir de l’IA générative n’est pas dans la grandeur de la nature, mais dans la somme insensée de la production humaine, classée et triturée par la machine ; elle n’est qu’un mélange de tous les mots et toutes les images que les cerveaux humains ont pu lui raconter. La nature, celle que j’aime, celle que je peux encore voir, entendre, sentir et, un peu comprendre n’est pas son sujet.

Tout cela pourrait changer. Un jour, je ne sais ni quand ni comment, viendra peut-être une intelligence artificielle qui incorporera la nature, son histoire et nous.  Elle dépassera les modèles humains sur lesquels l’IA générative travaille actuellement. Est-ce possible ? J’espère que non, mais j’ai quand même peur.

Pour le moment, je continue à me méfier des mots et des images et à militer pour la nature et pour la science.

Gavin Schmidt est, lui aussi, militant pour la nature et la science. Il est climatologue, directeur de l’institut Goddard d’études spatiales de la NASA. Il parle de ses observations et de ce qu’elles lui inspirent dans l’éditorial du même journal le 21 mars [Nature 627, 467 (2024). doi: doi.org/10.1038/d41586-024-00816-z]. Il constate que, depuis l’automne passé, la température à la surface de la Terre dépasse les prévisions de 0,2°C. Cela paraît peu, mais, après 40 ans de modélisation et l’intégration de toutes les variables auxquelles on a pu penser, cette anomalie de 0,2° ne s’explique pas. Gavin fait les fonds de tiroirs pour en dénicher l’origine. Par exemple il se demande si l’effet des nouvelles réglementations visant à diminuer l’émission de soufre des paquebots océaniques pourrait avoir un effet opposé au but recherché. Quoi qu’il en soit, la conclusion reste claire : on ne comprend pas ce qu’il se passe avec le climat. Si en juillet l’anomalie ne s’est pas résorbée, Gavin conclut qu’il faudra bien admettre que le monde vient de franchir un point de rupture. Tous les scénarii que le GIEC a élaborés seront alors caducs. Raison de plus pour comprendre ce qui est en train de se passer. Plus que jamais nous avons besoin d’action pour faire face à la crise et de science pour agir juste.

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