mercredi , 19 janvier 2022
Degrowth Switerland

Décroissance Suisse

Dernière modification le 21-12-2021 à 8:03:04

L’équation de Kaya

Dans la lutte contre le dérèglement climatique, l’humanité est tenue de réduire ses émissions de gaz à effets de serre, et en particulier de CO2.

Au niveau macro-économique, il est intéressant de comprendre pourquoi l’humanité continue d’émettre toujours plus de dioxyde de carbone, année après année, alors que les COP se succèdent, avec leur lot d’engagements des pays membres.

En 1993, l’économiste japonais Yoichi Kaya a décomposé les émissions de CO2 anthropiques en plusieurs termes, selon ce qu’on nomme l’équation (ou la formule) de Kaya:

avec :

  • CO2 : émissions anthropiques mondiales de CO2
  • POP : population mondiale
  • PIB : Produit Intérieur Brut mondial (GDP en anglais)
  • E : consommation mondiale d’énergie primaire

et :

  • PIB/POP : PIB par habitant, une mesure du niveau de vie moyen utilisée par la majorité des économistes classiques
  • E/PIB : intensité énergétique du PIB, la quantité d’énergie utilisée pour produire un franc de biens ou services
  • CO2/E : intensité carbone de l’énergie, la quantité de CO2 émise pour disposer d’une quantité d’énergie donnée. Le ratio dépend de la part des diverses sources d’énergie dans la consommation mondiale (charbon, pétrole, gaz, nucléaire, hydraulique, solaire, éolien …)

Afin de diminuer les émissions globales de CO2, il faut donc que certains termes de cette équation diminuent plus rapidement que l’augmentation des autres.

Certains termes relèvent du travail des ingénieurs (principalement l’intensité énergétique des biens que nous utilisons), alors que d’autres dépendent de choix politiques et de société (types de centrales dans le mix énergétique, politique d’encouragement de la natalité ou de la contraception).

Comme nous pouvons le constater sur le graphique ci-dessous, l’intensité carbone de l’énergie (CO2/energy) et l’intensité énergétique du PIB (Energy/GDP) ont légèrement baissé ces 50 dernières années, conduisant donc à une baisse de leur produit, l’intensité carbone du PIB (CO2/GDP).

Cependant, nous observons dans le même temps une très forte augmentation de la population (Population) et du « niveau de vie » moyen (GDP per capita).

Les progrès techniques ayant permis cette baisse de l’intensité carbone du PIB ne suffisent largement pas à contrebalancer l’augmentation de la population et du PIB par habitant. C’est ce qu’on appelle un découplage relatif: les émissions globales de CO2 augmentent, mais moins vite que l’augmentation du PIB mondial.

Pour pouvoir diminuer les émissions de CO2 sans chercher à diminuer le PIB, nous devrions atteindre un découplage absolu: il faudrait parvenir à augmenter le PIB tout en diminuant dans le même temps les émissions globales de CO2.

Comme nous pouvons le voir sur ce graphique, ceci ne s’est jamais produit par le passé, même sur de courtes périodes de temps. Certains technophiles espèrent que ce sera possible et de manière durable dans un futur très proche (notre budget CO2 pour rester sous la barre des +1.5°C sera épuisé avant la fin de la décennie). Ils comptent pour cela  sur un développement à grande échelle des énergies renouvelables que sont le solaire et l’éolien. Malheureusement, la production de l’infrastructure de captage de ces énergies diffuses (panneaux photovoltaïques et éoliennes) demande elle aussi une grande quantité d’énergie qui est encore actuellement très majoritairement d’origine fossile.

Pourquoi la décroissance?

Fort de ce constat, il semble tout à fait pertinent de s’interroger sur les autres termes de l’équation de Kaya, que sont la population mondiale et le PIB par habitant.

Concernant la population mondiale, il est intéressant de noter que selon une étude Oxfam, les 1 % les plus riches de la planète émettent deux fois plus de CO2 que la moitié la plus pauvre de l’humanité, et que les 10% des plus riches produisent 50% des émissions de CO2. De plus, l’aide au développement des pays pauvres, en particulier l’éducation des femmes, permet de faire diminuer le taux de natalité galopant des pays les plus précaires. L’argument de la surpopulation de certains pays d’Afrique comme moteur des émissions de CO2 est tout simplement démenti par les chiffres.

Le plus grand tabou de nos sociétés néo-libérales est sans doute le dernier terme de l’équation: le PIB par habitant. En effet, la théorique économique classique a coutume d’associer le PIB par habitant avec le niveau de vie, voir le bonheur des êtres humains. Autant cette simplification est relativement pertinente lorsque l’on considère des niveaux de vie faible à moyens, autant ce lien entre le PIB par habitant et le bonheur n’est plus pertinent dans le cas des pays les plus riches (qui sont aussi les plus grands émetteurs de CO2).

Dans ce cas, d’autres indicateurs comme le temps libre à disposition, les liens sociaux, la qualité de l’environnement(catastrophes climatiques, qualité de l’air, bruit, paysages), le niveau de stress (lié à un environnement professionnel ultra-compétitif ou au mal-être induit par une société très inégalitaire) tendent à devenir plus important pour le bonheur des individus et leur bien-être qu’une augmentation marginale du PIB par habitant.

De plus en plus d’économistes tentent de sortir du carcan imposé par la vision néo-libérale, dans laquelle la nature et l’environnement sont considérés comme des ressources gratuites et inépuisables, et la croissance du PIB comme le but ultime de toute politique, de gauche comme de droite.

Citons parmi eux Kate Raworth et sa théorie du donut et Timothée Parrique et son travail de doctorat l’économie politique de la décroissance.

Dernière-née de cette tendance appelée à se développer (si nous souhaitons enfin nous donner de vrais moyens pour lutter sérieusement contre le dérèglement climatique, la disparition de la biodiversité et finalement la destruction du socle permettant notre vie sur Terre), l’organisation Décroissance Suisse a été officiellement lancée le 10 décembre dernier à Zurich.

Décroissance Suisse est une organisation qui se consacre à l’amélioration du bien-être en encourageant la discussion sur les possibilités de post-croissance en Suisse. Agissant en solidarité avec les mouvements internationaux et s’appuyant sur une solide base d’expertise thématique, Décroissance Suisse œuvre en faveur d’une économie durable qui permet une bonne vie pour toutes et tous.

Les présentations (en anglais et en allemand) qui ont eu lieu lors de l’inauguration de cette organisation sont disponibles dans la vidéo ci-dessous.

Car il semble finalement beaucoup plus rationnel de tendre vers un découplage entre bonheur et PIB, qu’entre PIB et émissions de gaz à effet de serre!

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