jeudi , 18 août 2022

Les conséquences du capitalisme

Collection : Futur proche
464 pages
Parution en Amérique du Nord : 19 août 2021
Parution en Europe : 3 juin 2021

Lecture, par Raphaël Goblet (repris tel quel sur Facebook)

Du mécontentement à la résistance – Noam Chomsky et Marv Waterstone.

J’ai mis du temps avant d’oser m’attaquer à une référence comme Chomsky. Et j’ai bien fait, c’est passionnant ! J’ai mis presque plus de temps à m’attaquer au résumé… je sentais qu’il y avait là un cheminement logique mais je ne parvenais pas bien à remettre tout ça en ordre, il fallait digérer.

Avertissement: si vous êtes sujet au complotisme facile, ne lisez pas ce bouquin, il vous donnerait sans doute raison 🙂.

Ce bouquin n’en est pas un en tant que tel, mais une retranscription d’un cours donné par les deux auteurs a l’université d’Arizona en 2019. On alterne donc les cours de l’un et l’autre, en réponse: Marv Waterstone expose quelques principes théoriques dans son cours, et le cours suivant illustre les propos de Waterstone à l’aide d’exemples concrets explicités avec force détails par Noam Chomsky, à l’aide de sa longue expérience de baroudeur du monde, mais aussi de documents officiels, qui pour la plupart sont des documents récemment déclassifiés « Top Secrets ».

Mais de quoi parle précisément ce joli bouquin de 450 pages ? Il est extrêmement dense en informations et concepts, que je ne peux pas résumer sans écrire moi même un bouquin… donc c’est ma sélection via mon prisme personnel.

Bien sûr on y aborde les fondements du capitalisme, ses différences avec le libéralisme, le néolibéralisme, la mondialisation, la financiarisation, qui sont des notions bien distinctes (mais liées, bien que bien des aspects ne soient pas l’apanage du capitalisme) et surtout merveilleusement expliquées de manière très simple, sous la grille de lecture du Capital de Marx (il faut bien garder ça à l’esprit pendant la lecture de l’ouvrage), et leurs conséquences sous plusieurs aspects qui font chacun l’objet d’un cours:

  • Le sens commun dominant du capitalisme
  • Capitalisme et militarisation.
  • Capitalisme contre environnement (le moins bon chapitre selon moi, mais peut être parce que c’est là que j’ai le plus de connaissances).
  • Néolibéralisme, mondialisation, Financiarisation
  • Résistance au capitalisme
  • Changement social

Cela dit, bien plus qu’un cours sur le capitalisme et ses dérives (qui sont dénoncées concrètement et avec force d’exemples), il s’agit pour les auteurs de montrer que quasiment tous les mouvements contestataires ou alternatifs (syndicats, mouvements de transition, extinction rebellion, les anti OGM, les écologistes, féministes, anti colonialistes, … liste non exhaustive) trouvent leur sujet de mécontentement dans la même et unique source: le sens commun distillé de par le monde par le capitalisme. Marv met les choses au point après son 3ème cours: « l’un des principaux objectifs de ce cours et de démontrer que ces différents mouvements ont tous pour origine les mêmes causes structurelles et systémiques sous-jacentes, et qu’ils devraient par conséquent faire front commun ».
Dès lors il convient ici de préciser qu’il s’agit plus d’un exposé sur le « sens commun » imposé par le capitalisme et la distorsion qui existe avec sa réalité (inavouée bien sûr) qu’un livre sur le capitalisme. En clair, le bouquin démonte la façade (les objectifs affichés : le combat du bien contre le mal, la démocratie pour tous partout dans le monde, la liberté d’entreprendre et de mener sa vie comme il l’entend pour chacun) pour en afficher les fondements (règles truquées par les élites, besoin d’accaparement de TOUTES les ressources disponibles par le capitalismes, besoin de refouler les masses dans l’ignorance et la pauvreté au profit de « ceux qui savent », ceux qui sont dignes du pouvoir, ceux qui ont assez l’intelligence que pour en faire l’exercice et donc les seuls légitimes à imposer leurs règles – il y a quelques passages tirés de documents officiels assez effrayants !).

LE SENS COMMUN:

En filigrane pendant tout le bouquin (c’est selon moi le vrai sujet du livre), le sens commun est illustré de belle manière avec l’image du Rêve Américain. Quel est-il ? Dans les grandes lignes: travaille dur, suis les règles, et tu sera riche (tu consommeras beaucoup, en clair: belle maison, belle voiture, belles vacances, abondance en veux-tu, en voilà). C’est finalement ce que le capitalisme peut proposer de mieux: pour faire tourner le système, il faut des gens capables d’acheter ce qui est produit, de s’endetter (et donc être solvable, on ne prête qu’aux riches) pour faire tourner la croissance. Avec en corollaire: si t’es à la rue, dans la merde, c’est soit que t’as rien branlé, soit que t’as triché. Or, c’est d’une telle évidence qu’on l’oublie souvent: les règles ne sont pas les mêmes pour tout le monde, et elles sont elles-mêmes édictées par le système capitaliste: le travailleur qui perd son emploi parce qu’on délocalise ne maîtrise en rien les règles. Une usine qui fait faillite parce que la gestion a été trop court-termiste (entendez: un max de blé aussi vite que possible) n’a pas de prise de dessus. On voit déjà que la relation de base entre le sens commun – auquel tout le monde souscrit (hormis les enragés des coulisses comme les auteurs les nomment, ceux qui disent ce qu’il est mal venu de dire) et les buts poursuivis par ceux qui ont imposé le sens commun aux masse sont généralement d’une dissonance à couper le souffle.

On en vient à la question de la légitimité de la définition de ce sens commun: qui peut prétendre à définir ce qu’est « comment les choses doivent fonctionner et ce qui est de l’ordre du normal » ? Depuis des temps assez lointains, c’était le rôle du monarque, de l’état, de l’appareil politique, et globalement c’était relativement bien admis pas le peuple sous son autorité, car il avait les moyens de définir, arbitrer, et soutenir les moyens de subsistances des populations, certes avec plus ou moins de succès mais tout de même: les gens acceptaient bon an, mal an, l’autorité car ils parvenaient à vivre – parfois survivre – sous l’égide des règles implicite (travaille dur, respecte les règles et tout ira bien, en gros). Le pouvoir en place avait quant à lui tout intérêt à ce que ses sujets considèrent comme légitime le sens commun imposé, au risque de faire face à des révoltes (ce qui est d’ailleurs arrivé plus souvent qu’il ne le voulait).

Sauf que… précisément, le système capitaliste puis du néolibéralisme qui a exulté dans les années 70 (mais qui était dans les cartons depuis milieu des années 30) a dépossédé les appareils politiques et d’état de la disposition à gérer les moyens de subsistance de ses populations: ce ne sont plus les états qui décident de ce qui est vendu, acheté, du niveau de vie moyen, de comment on va soigner, éduquer, nourrir les populations mais bien Le Marché.

S’en suit un risque énorme pour l’appareil d’état de voir sa légitimité démolie, réduite à néant, et en parallèle sa possibilité de coercition par la force: on l’a vu avec les gilets jaunes (dont il est plusieurs fois questions dans le bouquin). Il faut alors que les états trouvent une nouvelle légitimité à exister tout simplement : c’est le virage a droite que prennent quasiment tous les gouvernements, à savoir désigner un ennemi extérieur, et « protéger l’intérieur ». Qu’il s’agisse des terroristes, des étrangers, des migrants, les homos, des femmes, des pauvres, peu importe: il faut que le « sens commun » capitaliste fasse croire aux masses que leurs problèmes ne viennent pas du capitalisme mais bien de ceux qui ne suivent pas les mêmes règles qu’elle, ceux qui profitent de manière éhontée d’un système pourtant éprouvé. Bref, montrer du doigt les grains de sable dans la machine alors qu’elle souffre de défauts de conception indépendants de ces grains de sable.

Cela nous amène à la philosophie de base du système capitaliste, outre qu’il soit par définition en recherche de croissance infinie dans un monde fini (ce qui devrait suffire à l’invalider !): la plupart des gens sont incapables de gérer leur vie au mieux, ils sont tout juste bons à dépenser leur paye au bistrot, sans pouvoir prévoir le futur, gérer leur vie. D’autres, moins nombreux, sont dignes de prévoir l’avenir, de gérer la société, de décider ce qui est bon ou non (pour la masse, le peuple, mais surtout pour eux): il incombe donc à ces derniers de s’approprier les moyens de production (ressources et main d’œuvre), si nécessaire par dépossession publique ou privée (il en est longuement question dans le bouquin) afin de s’assurer que le monde ne vire pas vers un sombre avenir d’épave. Pour cela, il ne s’agit certainement pas de céder aux rêves de démocratie totale ou de participation aux décision de « la plèbe », mais bien de lui donner d’autres sujets de préoccupation, d’autres cibles à accabler. C’est tout benef pour le complexe militaro-industriel (les chiffres des budgets militaires des grandes démocraties qui œuvrent au bien (capitaliste) contre le mal (communiste et/ou participatif) sont affolants, de même que les exemples nombreux d’intervention des états capitalistes partout sur le globe pour maintenir ses intérêts), pour tous ceux qui par dépossession ont accumulé un capital de départ qu’il faut faire grandir encore et encore, et le tout sous couvert d’un « sens commun » (encore lui, il est bien pratique) que l’on défend bec et ongle, pour assurer les moyens de subsistance de la population légitime, celle qui joue le jeu de la consommation (souviens-toi: travaille dur, respecte les règles, et consomme).

Bref, il s’agit d’un vaste imbroglio, démonté de belle manière (cohérente de bout en bout, si l’on se souvient de la grille de lecture marxiste) qui a pour but ultime d’imposer une vision du monde qui permette aux « dignes de diriger » d’imposer l’acceptation de leur enrichissement à ceux « qui ne sont pas dignes »: en gros, nous.

Qui maîtrise le sens commune d’une société dispose d’un pouvoir incommensurable. C’est une leçon dure mais que je pense fondée et réaliste: on peut se battre sur des chiffres, pour ou contre le nucléaire (haha), la voiture électrique VS moins de voiture, il nous manque une clé essentielle: quel est le sens commun que nous voulons faire émerger, pouvons-nous, en tant que contestataires des milles formes d’asservissement du système capitaliste, faire émerger une proposition crédible, s’organiser pour la communiquer au mieux et changer les rapports de force ? Là est l’enjeu central !

En guise conclusion, je citerai Waterstone: « à moins de cultiver l’ouverture d’esprit et le scepticisme, qui constituent à vrai dire les fondements de la pensée et de l’apprentissage critique, nous continuons à accepter un statut quo, y compris lorsqu’il nous est défavorable. Notre capacité à imaginer d’autres voies que celle de l’ordre établi et tenu pour acquis s’en trouve réduite, et nous nous résignons à l’accepter comme une fatalité. »

Voila qui rejoint des auteurs que j’aime beaucoup (Servigne, Hopkins, Cocher, Bourg et bien d’autres…), pour qui un des défis fondamentaux d’avenir consiste à parvenir à proposer un nouveau récit fondateur de nos sociétés, une histoire qui puisse faire rêver les « masses », les emmener avec nous vers un futur moins aliénant: bref, il est temps de faire front, de renverser les rapports de force, pour tenter d’imposer… un nouveau sens commun.

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