mercredi , 30 novembre 2022

Chroniques énergétiques – Clefs pour comprendre l’importance de l’énergie

Dernière modification le 29-9-2022 à 16:55:50

Le podcast

Temps de lecture 15:14 minutes

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Lecture, par Raphaël Goblet (repris tel quel sur Facebook)

Adieu le foutoir énergétique, et les arguments à la con !

Chroniques énergétiques – Clefs pour comprendre l’importance de l’énergieGreg De Temmerman, 2021, éditions La Butineuse, 74 pages.

On entend tout et n’importe quoi au sujet de l’énergie, on confond énergie et centrale électrique, énergie et vecteur d’énergie (électricité, hydrogène …), énergie primaire, secondaire, finale, ce qui mène beaucoup de monde (et parfois moi-même) à mal interpréter certains chiffres, graphes, ou à défendre un point de vue (ou en attaquer un autre) de manière totalement biaisée, voire carrément à côté de la plaque !

J’ai regardé plusieurs vidéos des interventions de Greg de Temmerman (je l’ai découvert dans l’excellent Sismique www.youtube.com/watch?v=aVqjRurnDF0, puis dans le très bon Metabolism of Cities www.youtube.com/watch?v=DHoXywhItRc ou encore sur PlansB de notre ami Cyrus Farhangi www.youtube.com/watch?v=-Vq-YUSQLvE, notamment). J’aime aussi beaucoup son compte Twitter, où il n’y va pas par les quatre chemins de la main morte quand il repère un argument contre-productif (voire débile), je vous le conseille.

Je l’ai trouvé plutôt clair, didactique, parfois pinçant comme j’aime, et avec assez bien d’humour (il y a deux ou trois bonnes vannes dans le bouquin). Du coup, bah, j’ai acheté son bouquin de vulgarisation sur l’énergie. Bon, j’avoue que sortir 14€ pour 74 pages (écrit gros) m’a un peu fait mal au cul (sans doute le moins bon rapport prix/nombre de pages que j’ai vu, mais si le nombre de pages déterminait la qualité du contenu, ça se saurait… j’ai bien déboursé presque 20 boules pour une bafouille infâme de Luc Ferry – Les 7 écologies ). Mais son bouquin a quand même deux gros avantages : il se lit en 1h (2 si t’as pas l’habitude), et bon dieu, c’est vraiiiiiment bien vulgarisé (et écrit). À tel point qu’il ne s’emmerde même pas à te mettre des graphes et infographies (y’aurait moyen d’en caser 3 par pages vu les énumérations de chiffres), mais tout le monde n’est pas à l’aise avec ça, et puis y’a qu’à faire une rapide recherche dans ton moteur de recherche préféré pour en trouver.

Alors ne vous attendez pas à devenir des experts en énergie après ça, clairement. Je n’ai pas appris grand-chose (mais je potasse depuis un moment), mais ce bouquin va rester pas loin (il ne se retrouvera pas au fond de l’armoire, quoi) parce que c’est le genre de lecture à y retourner régulièrement, juste au cas où y’aurait besoin de repréciser un truc ou un concept qui serait devenu flou avec le temps (et l’alcool). En revanche, même le plus néophyte du commun des mortels ne pourra plus dire tout et n’importe quoi au sujet de l’énergie : 74 pages, ok, mais denses en concepts, et presque tout ce qu’il faut savoir (et comprendre, mais c’est autre chose) avant d’aborder une quelconque discussion un peu sérieuse sur l’énergie s’y trouve. En gros, en plus de la demi-heure que Masson-Delmotte a pu voler aux membres du gouvernement français (à quand en Belgique, nondidjou !), il faudrait aussi leur en mettre une autre avec les concepts développés ici. Vraiment. Je sais que Janco s’y est déjà frotté, mais visiblement pas grand-chose n’est entré dans leur petite tête .

Entrons dans le vif du sujet :

Il commence, et c’est logique par définir ce qu’est l’énergie. Et il faut vraiment garder cela en tête chaque fois qu’on parle d’énergie, de nouvelles sources providentielles d’énergie, de quantité d’énergie disponible ou consommée : l’énergie, c’est une capacité à transformer quelque chose (changer la forme, la vitesse, la structure …). En d’autres termes, pour nous, c’est notre capacité à modifier le monde qui nous entoure. Et dès lors, plus d’énergie à notre disposition, ou même une énergie « propre » à notre disposition, ça reste un potentiel de transformation de notre environnement (le nerf absolu de la guerre en termes de climat, biodiversité, pollutions et autres externalités).

Il nous rappelle comment on la mesure, selon qu’il s’agisse de puissance (watts) ou de quantité de travail disponible (joules ou kWh), avec de petits tableaux comparatifs bien utiles. On m’aurait expliqué tout ça comme ça à l’école, j’aurais sans doute eu quelques meilleures notes en physique .

Il se lance ensuite dans les diverses sources d’énergie, avec pour toute première source… le Soleil, qui est quelque part à l’origine de quasiment toutes les sources d’énergie disponibles. S’en suit bien entendu un petit chapitre sur l’effet de serre et un passage super intéressant sur les « moyennes » de températures dont on nous rabâche les oreilles à longueur de temps : +1.5°, +2° en moyenne, etc., et une réflexion que je vais ressortir souvent : les moyennes ne veulent pas dire grand-chose.

Page 20 :

« Si vous avez la tête dans un congélateur et les pieds dans un four, en moyenne, vous êtes bien… mais localement, les choses sont moins agréables ». Bien vu !

Évidemment nos émissions carbones sont responsables de l’élévation des températures, plus grand monde d’un peu sérieux n’en doute… et rappelle que l’humanité brûle les hydrocarbures 1 million de fois plus vite qu’ils ne se créent, pointant la nécessité d’en sortir, climat ou pas. Il fait (encore) une très belle comparaison avec une épargne avant la retraite : la manière dont nous cramons les hydrocarbures reviendrait à dépenser 40 ans d’épargne en… 20 minutes. On voit déjà bien ici que le terme de « croissance » ou de « progrès » n’a aucun sens, et particulièrement si on se place du côté économique : aucun économiste sérieux ne pourrait soutenir que taper dans les stocks si rapidement s’apparente à une quelconque bonne gestion ou à de la croissance…

Mais bref, il nous démontre en quelques lignes que la quasi unique source de notre énergie reste le Soleil, qu’on parle de vent, PV, de barrages hydrauliques, d’uranium, tout nous vient du Soleil.

Au chapitre 3 il en vient aux différents types d’énergie : primaire, secondaire, finale et les rendements qui vont avec… (presque) tout le monde a toujours tendance à confondre un peu tout ça, et c’est dommageable pour le débat, car il ne s’agit pas du tout de la même chose !

Il nous parle également d’augmentations relatives et absolues des sources d’énergie que nous consommons, rejoignant en cela Fressos et d’autres : il n’y a pas de transition énergétique au sens où on consommerait de moins en moins de sources carbonées : on consomme actuellement 1 tonne de charbon par tête de pipe par an, alors qu’à l’âge d’or du charbon on en était à …. 580kg.

Il remet également l’électricité bien à sa place, en rappelant qu’on a des débats sans fin sur le nucléaire, l’éolien et le photovoltaïque, alors que l’électricité ne représente QUE 25% de l’énergie totale consommée… et de rappeler que l’électricité, tout comme l’hydrogène dont on parle tant, ne sont pas des sources d’énergie, mais des vecteurs : des moyens de transporter de l’énergie d’un point A à un point B.

Quant aux énergies renouvelables, il rappelle que si ces énergies sont en effet renouvelables au sens où elles ne s’épuisent pas, les convertisseurs qui rendent cette énergie consommable (les centrales, les panneaux, les éoliennes …) ne le sont pas ! On pose ici la question de durée de vie des installations et de leur nécessaire remplacement au bout d’un temps… ce qui est très gourmand en matières premières ET en énergie, non sans rappeler qu’actuellement, l’ensemble de nos convertisseurs sont produits grâce… aux énergies fossiles : plus d’ENR = plus de CO2 dans l’atmosphère, pour le moment en tout cas, et rien n’indique qu’un déploiement aux vitesses requises sera possible sans énergie carbonée (on y revient plus loin).

Le chapitre 4 retrace nos besoins en énergie au fil du temps, pointant que par personne la demande en énergie n’a fait que croître au fil du temps, et comme la population a augmenté elle aussi, nous avons des besoins faramineux actuellement. Et de rappeler que 10% de nos besoins énergétiques sont consacrés exclusivement à l’extraction des matières premières…

Suite logique aux considérations précédentes, le chapitre 5 (et le 6 aussi, d’ailleurs) se penche sur notre dépendance au fossile. Il rappelle pour bien avoir les bons ordres de grandeur en tête qu’au niveau mondial, le charbon représente 25% de l’énergie primaire, et 37% de l’électricité mondiale (qui parle encore de réelle transition énergétique  ?). Il dépeint le tableau de notre dépendance au fossile, tant pour l’énergie que pour l’acier que pour nos déplacements, les transports de marchandises et la production de biens : autant dire que sans fossile, presque tout s’arrête.

Parlons donc de cette fameuse transition énergétique : nos émissions sont censées prendre le chemin de la diminution puis tendre vers zéro, hors il n’en est rien. Sur la période 2010-2019, nos émissions ont augmenté de 0.9% par an ! On constate donc que nous n’assistons en rien à une quelconque transition mondiale (et on sait que le CO2 n’en a rien à caler d’où il est produit : il affecte la planète dans sa globalité) : si on regarde les chiffres avec un peu de bon sens, on s’aperçoit donc que

« L’histoire de l’énergie se résume à un empilement permanent de différentes sources d’énergie »,

Mais certainement pas d’un remplacement d’une source par une autre…

Et pire encore :

« L’utilisation de nouvelles sources d’énergie a historiquement toujours été accompagnée d’une augmentation de la consommation des sources déjà disponibles. C’est assez logique puisque le développement de l’infrastructure nécessaire pour exploiter une nouvelle énergie se fait avec les énergies que nous avons à disposition » (p.51).

Vincent Mignerot ne le désavouera certainement pas .

Et de conclure le chapitre par

« Nous utilisons toujours plus d’énergies fossiles même si leur proportion dans le bouquet énergétique diminue légèrement » (p.52).

C’est sans doute le point le plus important à comprendre dans la « transition » énergétique qu’on nous vend à grand renfort de publicité à peine déguisée en croissance verte. On nous dit que les ENR se développent à vitesse grand V (et c’est vrai, et c’est une bonne nouvelle), mais on omet de nous dire que, si leur part augmente dans le bouquet, le bouquet augmente de taille lui aussi, et que dès lors on continue à consommer des quantités croissantes d’énergies carbonées ! il n’Y A PAS de transition globale, en tout cas, pas actuellement… et il n’est pas du tout démontré que les ENR peuvent s’auto-entretenir ni continuer à se développer à un rythme et des coûts intéressants sans recourir au carbone. Attention donc à bien faire la différence entre part relative et part absolue des différentes sources d’énergie : les conclusions peuvent être diamétralement opposées.

Le chapitre suivant est d’ailleurs consacré à cette question : le développement des énergies « propres » est en plein boom, c’est absolument indéniable. En 2020, 260GW de capacité en renouvelables ont été installées, c’est 50% de plus par rapport à 2019 ! Il précise d’emblée qu’on ne peut pas extrapoler sur une poursuite de ce taux : comme la consommation globale d’énergie augmente en parallèle, le pourcentage de progression est amené, à un moment donné, à baisser inévitablement (les exemples ne manquent pas avec les énergies « du passé »). Et il insiste sur un point clé, qui sont les infrastructures en place pour ces énergies carbonées : elles ont une durée de vie, un temps d’amortissement, d’autant qu’on en construit encore actuellement une pléthore ! Dès lors, si on veut garder le taux de croissance actuel des ENR, il faudra faire le choix de liquider les centrales existantes au carbone, ce qui est un choix politique et financier très difficile et hasardeux. Nul doute que les gens et groupes qui ont investi dans ces centrales feront tout pour récupérer leur mise, intérêts compris !

Le chapitre 8 est consacré à la difficile question de l’électricité, qui, pour rappel, n’est PAS une source, mais un vecteur, un véhicule d’énergie prête à l’emploi : il faut la fabriquer puisqu’elle n’existe pas à l’état naturel (pas utilisable directement en tout cas), et la transporter ! Avec la complication supplémentaire qu’elle reste très difficile à stocker, contrairement aux énergies primaires carbonées. D’où aussi la contrainte que l’électricité n’est jamais totalement décarbonée (construction des centrales, des infrastructures de distribution, d’acheminement de l’énergie primaire … le tout encore grâce au carbone, jusqu’à preuve du contraire).

A cela doit se rajouter, si on veut un comparatif correct, l’empreinte au sol par kWh (une centrale au charbon ou nucléaire prend beaucoup moins de place qu’un champ d’éoliennes ou de pv, par unité d’énergie) ; la quantité de matière première nécessaire (dont terres rares, mais pas que : acier, béton …), là aussi les ENR ne sont pas forcément toujours gagnantes ; et l’acceptabilité par les populations (ne relançons pas le débat du nucléaire ici par pitié ).

Bref, le nécessaire développement de l’électricité – si on veut diminuer l’impact carbone – ne se fera pas tout seul et il faudra bien considérer les inconvénients de chaque source d’électricité et arbitrer en fonction de ces 4 paramètres : émissions GES, empreinte au sol, matières premières disponibles et acceptabilité des populations. Autant dire que rien n’est gagné, d’autant que les efforts à entreprendre pour décarboner sont faramineux !

Le dernier chapitre est orienté solutions (et précautions, comme son titre le dit très à propos) : il y aborde le sujet de l’hydrogène (comme il le dit : très mal abordé par les médias et le public puisqu’il n’est pas non plus une source d’énergie, mais un vecteur), qui n’est bas carbone QUE si sa production l’est aussi (et on est vraiment loin du compte : avant de le déployer, il va D’ABORD falloir décarboner sa production. Et ça, ce n’est pas gagné du tout).

Il parle bien entendu de la fusion (il a bossé dessus de l’intérieur, il sait de quoi il parle) : malgré ce qu’on entend partout dans la presse à grand renfort de communiqués retentissants, il est vraiment très, très clair : la fusion n’est pas une porte de sortie pour la décarbonation de nos énergies (et donc de nos sociétés, de notre croissance, de nos économies). Une chose est évidente : si la recherche fait des progrès monstrueux, si des projets pilotes sont en passe d’être lancés, le déploiement commercial & utilisable des centrales à fusion n’a AUCUNE chance d’être disponible avant les échéances de nos impératifs climatiques ! Donc, à terme, ce sera sans doute utile post-transition énergétique (tout comme l’hydrogène décarboné avec un peu de chance), mais cela ne nous dédouane pas de d’abord et avant tout décarboner massivement notre consommation d’énergie.

Dommage pour les cornucopiens qui rêvent de poursuivre leur odyssée de la croissance sans carbone : il n’y aura pas de solution miracle du côté fusion, que ce soit clair une fois pour toutes.

Ses conclusions sont claires, limpides et parfaitement cohérentes : si on veut respecter nos échéances climatiques, nous n’avons pas vraiment d’autre choix que de baisser fortement, drastiquement, notre consommation globale d’énergie. D’une part les énergies « vertes » ne permettront pas de compenser notre consommation globale, d’autre part leur développement fait augmenter notre consommation d’énergies carbonées.

Et cerise sur le gâteau, un beau bouclage de l’ouvrage : puisque beaucoup d’énergie = beaucoup de modification de notre environnement, nous n’avons pas vraiment d’autre option que de décroître sur notre avidité énergétique… il ne se lance pas pour autant dans un plaidoyer de décroissance économique, mais aucun doute qu’il connait parfaitement la relation entre consommation d’énergie et PIB…

Mais il est temps de se poser les bonnes questions, et comme il le dit en guise de conclusion :

« Il est urgent de ne pas attendre ! »

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