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59 – Au grand retour des maximalistes du business

Dernière modification le 1-9-2023 à 11:53:09

Le Monde, 19 août. « Législatives en Suisse : la droite populiste donne le ton », Internationale, p. 4.

Convient-il d’enrager de devoir ne plus s’étonner de rien ? Prenons la chose par son commencement. Il y a deux ans, de voir peu à peu s’amplifier, au fil des pages du quotidien français Le Monde, le flux des mauvaises nouvelles touchant à l’environnement – nouvelles donc susceptibles de compromettre l’équilibre de la planète Terre –, j’inaugurai une chronique intitulée « Un air de famille ». « Un air de famille » en ce que l’ensemble des faits rapportés, bien que relevant du climat, de la pollution atmosphérique, de l’état des océans, des méfaits des intrants phytosanitaires, du déboisement massif et d’autres dérivés encore de l’activité humaine, convergeaient tous vers une même précarisation. Précarisation de la santé et de la vie humaine, animale, végétale. Alors pourquoi, en Suisse où, à l’époque, on ne peut dire que les nouvelles – ondes et quotidiens – s’empressaient d’informer des risques pesant sur notre écosystème ; pourquoi ne pas répercuter ces nouvelles détestables en sorte de sensibiliser l’opinion à une marée ne semblant guère disposée à épargner notre petit pays – ne fût-ce que sous la forme d’une immigration massive ? Sensibiliser, n’était-ce pas contribuer à faire front ? Mobiliser pour faire pression sur des industries et des institutions peu disposées à mettre un frein au culte de la croissance et du retour sur investissement ?

Seulement voilà : deux ans plus tard, convient-il encore de rapporter par le menu ce qui, entretemps, à travers la planète – à des échelles et selon des amplitudes devenues sidérantes – ne cesse de démontrer que tout, décidément va globalement toujours plus mal dans notre monde ? Qu’est-ce donc qui, encore, dans la marée des catastrophes environnementales, pourrait surprendre et indigner au point de mobiliser à large échelle ?

Aucune assurance ne nous étant offerte (en dépit des propos solennels proférés à l’occasion des grandes messes du climat) que quelque prise en compte déterminante était à l’œuvre dans les milieux politico-économiques, l’effet saturant des mauvaises nouvelles semble surtout avoir pour conséquence de démobiliser à force d’accablement… hors bien sûr les plus pugnaces d’entre les associations pour la défense environnementale au reste toujours moins bien perçues par la population.

Ainsi, depuis ma dernière chronique consacrée aux « Larmes de crocodile du président Macron », c’est un réel déluge de catastrophes qui s’est accumulé sur mon bureau sous la forme d’une quarantaine de pages extraites du Monde. Réchauffement climatique et canicules généralisées. Incendies monstres (Hawaï, Grèce, Italie, États-Unis, Canada…). Pluies extrêmes et inondations (Chine, Corée du Sud…). Crise mondiale de l’eau. Pollution des rivières et océans (plastique ; mégots de cigarette – 4500 milliards rejetés chaque année !). Fonte des glaciers. Prolifération de maladies transmises par les tiques partiellement due à l’élévation des températures… Rien ou presque ne manque au tableau. De quoi, une fois encore, être tenté de baisser les bras. De fourrer – à l’image des autruches – la tête dans le sable.

Et justement, j’y viens ! Justement, il apparaît que cette tendance à la démobilisation, à la passivité, au fatalisme faute de toute authentique perspective de rupture avec un modèle économique dominant ; il apparaît, dis-je, qu’un tel phénomène pourrait bien ouvrir la voie à ces maximalistes du business et aux politiciens qui, un certain temps – opinion publique aidant – s’étaient fait plutôt discrets.

Vous souvenez-vous du tollé qu’avait soulevé le fait qu’au beau milieu des mises en cause des énergies fossiles la Hongrie de Viktor Orban entendait résolument augmenter sa production de charbon ? Eh bien, ce 31 juillet, c’est sans complexe aucun que le premier ministre britannique Rishi Sunak, grand défenseur du lobby des automobilistes, confirmait l’octroi de plus d’une centaine de nouvelles licences pétrolières et gazières en mer du Nord, tout en prônant la réduction du prix de CO2 pour les industries lourdes.  Une manière de reculer, sans ambiguïté possible, sur les politiques climatiques-clés. Moins d’un mois plus tard, nul scandale ne s’étant ensuivi, le même Rishi Sunak, rompant avec le consensus climatique, ne se contentait pas d’autoriser la réouverture d’une mine de charbon : il évinçait l’environnement de ses priorités. « Après la victoire des tories à Uxbridge, il est passé du dédain à l’attaque. Son gouvernement a par ailleurs multiplié les piques à l’endroit des travaillistes, les caricaturant comme des soutiens des activistes climat de Just Stop Oil vilipendés pour leurs actions de blocages », écrit Cécile Ducourtieux dans Le Monde du 27 août. Une manière d’ouvrir le champ à bien d’autres conquérants ayant dû quelque temps adoucir leurs propos.

Ainsi, dans son édition du 19 août, Le Monde ne manque pas de relever la dernière colère en date piquée par le prospère banquier et député zurichois UDC Thomas Matter à l’encontre du service des prévisions météorologiques de la télévision publique Schweizer Radio und Fernsehen (SRF). Tout bonnement, il le suspectait de volontairement manipuler lesdites prévisions en sorte de favoriser l’agenda des formations politiques soucieuses du climat ! Pensez : ces prévisionnistes n’avaient-ils pas annoncé 50 degrés à Athènes alors qu’il n’en fit que 42 ?! À moins de deux mois des élections fédérales du 22 octobre, il faut croire que tous les coups sont bons, même s’ils paraissent grotesques – d’autant que l’UDC compte parmi ses rangs de très nombreux climatosceptiques. De quoi ajouter un « petit plus » à la lutte contre l’immigration d’étrangers qui, selon Marco Chiesa, président de l’UDC, « ne sont pas les bons » !

De quoi aussi prêter davantage d’attention à ce que, dans Le Monde du jeudi 24 août, écrit Noël Mamère, ancien candidat à la présidentielle française de 2002 : « Les “dénialistes” de tout poil vont désormais pouvoir exprimer, encore plus haut, encore plus fort, leurs haine des écologistes, accusés en boucle, d’être “aveuglés par leur sectarisme” et d’empêcher le monde de tourner. Les caciques de l’agroalimentaire et du productivisme agricole, aux méthodes mafieuses pour faire taire leurs opposants, les lobbys de la chimie, des énergies fossiles et du nucléaire, la droite qui peste contre les éoliennes et traite les écologistes d’“écoterroristes”, les libéraux macronistes qui ne croient qu’au technosolutionnisme et au marché… Tous vont profiter plus que jamais d’un tel alignement des planètes ».

Seule minuscule bouffée d’oxygène : le camouflet qu’en date du 11 août les juges des référés du Conseil d’État ont administré à Gérard Darmanin, ministre français de l’intérieur, en suspendant la dissolution du collectif écologiste des Soulèvements de la terre prononcée le 21 juin en Conseil des ministres. Ils estimaient que « ni les pièces versées (…) ni les éléments opposés à l’audience (…) ne peuvent être qualifiés de provocation à des agissements troublant gravement l’ordre public ».

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