jeudi , 18 août 2022

Reprendre la terre aux machines, l’Atelier Paysan

Lecture, par Raphaël Goblet (repris tel quel sur Facebook)

Reprendre la terre aux machines, l’Atelier Paysan

2021 Éditions Seuil – 288 pages

Il y a des bouquins qu’on voit passer sur presque tous les groupes Facebook, qu’ils soient collapsos, de transition, agroécologiques, permaculturiens (ça se dit ?), plein de louanges (et visiblement parfois de la part de gens qui l’ont pas lu 😛). Celui-ci en fait partie, il me fallait donc m’y plonger !

Je m’attendais à un énième récapitulatif des méfaits atroces de l’industrie agroalimentaire sur l’environnement, l’eau, la terre, la qualité des aliments. J’avais peur que ça fasse doublon avec « La Révolution Agroécologique, dont j’ai proposé le résumé la semaine dernière ici : etatdurgence.ch/blog/livres/la-revolution-agroecologique/. Il est en réalité parfaitement complémentaire, abordant les enjeux d’autonomie alimentaire (terme qu’ils préfèrent avec raison à « souveraineté ») sous l’angle socio-politique, décrivant les processus industriels, financiers et idéologiques qui nous ont conduit dans l’impasse alimentaire qu’on connaît.

Plus qu’un manifeste, c’est un réel essai politique, un détricotage, très réussi selon moi, des discours politiques pour en faire émerger la réalité, peu reluisante, d’un projet industriel et financier – au demeurant réussi lui aussi – qui vise plus un retour sur investissement que de nourrir décemment la population mondiale (on s’en doutait un peu, remarque). Ce livre utilise un vocabulaire résolument marxiste (ce qui n’est pas fait pour me déplaire) mais sans jamais s’en revendiquer réellement (et on les comprend, ça pourrait rendre le discours inaudible pour beaucoup), non sans dénoncer cependant les horreurs politiques et sociales qui ont été commises en son nom (ce qui me déplaît encore moins, bref, ils sont restés prudents). Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit ici d’un ouvrage collectif, qui propose une vision du passé et de l’avenir sous un angle cohérent, documenté et surtout assez subtil.

De quelles machines parle-t-on ?

Bien sûr, on y parle des machines agricoles, toujours plus grosses, plus chères, plus rutilantes, plus connectées, qui vont jusqu’à éliminer l’humain du processus (GPS, drones, algorithmes …) avec l’effet pervers et quasi invisible qu’il perd en savoir-faire, en savoirs tout court, en contact avec la nature, ce qui est bien dans l’air du temps.

Mais plus encore il s’agit de la Machine Agroindustrielle, dans toutes ses composantes, mais surtout politiques, idéologiques et financières, qui ont enfermé les paysannes et paysans historiques dans une dépendance (une servitude, disent-ils à juste titre, ils parlent même de « prolétarisation » des agriculteurs) totale à cette grosse machine: des semences à la distribution, en passant par la terre, les intrants, la collecte et la transformation, les humains qui font pousser ce qu’on mange (ou ce qu’on met dans nos bagnoles) ne sont plus que des « employés » d’un système, mais sous un statut précaire d’indépendant qui ne leur permet ni de vivre décemment, ni même de décider quoi que soit dans leur quotidien.

Bref, pour utiliser les bons mots, on y parle d’une énorme machine à asservir, tentaculaire et impitoyable, dont le but n’est certainement pas de nourrir les gens, mais d’alimenter un système financier en mal de croissance depuis les années 70 (50, ou 60 diront les uns et les autres. À ce sujet je vous conseille l’excellente interview de Raphaël Rosello, notamment sur la nécessité de trouver de nouveaux moteurs de croissance artificielle, un régal d’aveu de décroissance réelle – mais masquée – depuis 50 ans: www.youtube.com/watch?v=TzSGHWUDX3A)

« Marche ou Crève »

On nous a vendu – on nous vend encore d’ailleurs – la révolution agricole, puis verte, comme une nécessité pour pouvoir, dès l’après-guerre, nourrir la population mondiale qui en avait bien besoin.

Le « projet » était tout autre: il fallait surtout relancer la machine économique, et pour ce faire, reléguer l’alimentation à une variable d’ajustement des ménages pour qu’ils puissent consommer tous les autres biens. Le capitalisme devant nécessairement obtenir plus qu’investi, il n’était plus question de répondre à un besoin des populations, mais bien de leur donner les moyens d’acheter ce qu’on produisait, peu importe ce que c’était.

Les « machines » (ici on parle bien de tracteurs et de mécanisation à grande échelle) étaient l’outil parfait: elles nécessitaient, pour être utilisées, de passer à des surfaces immenses, monoculturales, ayant de ce fait besoin d’une uniformisation et un calibrage des semences (privatisation des semences), d’intrants spécifiques industriels pour pallier au manque de diversité génétique et de sols pas toujours adaptés, ainsi que d’une filière de collecte, transformation et distribution de volumes toujours plus grands.

Car il ne faut pas s’y tromper: ce ne sont pas les paysans qui ont décidé d’agrandir leurs cultures et ensuite d’utiliser des machines pour les cultiver. C’est l’achat de machines (le monde paysan y a d’abord été réticent, puis la machine marketing et politique s’est mise en branle) qui a obligé les paysans à viser toujours plus grands pour qu’elles soient rentables et utilisables. Sous l’œil avide des grands financiers de l’époque, puis de la logique de marché récente, on peut affirmer raisonnablement qu’on a assisté à une « financiarisation » de l’agriculture, qui est passée de nourricière à un simple maillon de la chaîne: elle est devenue cliente et fournisseuse de l’industrie (et donc de la finance!) dans une logique purement productiviste.

Certains ont résisté tant qu’ils ont pu. Et ont purement et simplement disparus, sous l’œil complice des états et, pour parler de la France, de la FNSEA (fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles), qui aura sans doute des comptes à rendre concernant l’état de l’alimentation de la population, mais passons. Les chiffres sont clairs (et donnés dans le bouquin), le mot d’ordre a été de « gérer la population d’agriculteurs », écrémant les récalcitrants au profit des autres qui ont vu leurs exploitations grandir. 400.000 agriculteurs sont en activité à ce jour en France, et le projet, avec l’agriculture 4.0 (ne nécessitant plus que d’être capable de surveiller une machine autonome) et de descendre à 200.000. Il y en avait 14.3 millions en 1850.

Éradiquer la faim dans le monde, vraiment ?

« Nous allons industrialiser l’agriculture pour nourrir tout le monde », c’est ce qu’on nous a servi comme discours, n’aura été qu’un effet de manche marketing, fort bien mené et réussi. En fait l’industrialisation nous été « vendue » comme justificatif pour résoudre les pénuries, alors que le projet était clairement d’ordre financier, pour servir une « croissance » qui n’est finalement bénéfique qu’à une petite minorité.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Force est de constater que la faim dans le monde est loin d’être éradiquée, et on ne parle pas que des pays moins chanceux: l’aide alimentaire dans nos pays industrialisés n’a jamais été aussi profitable qu’actuellement au secteur dans son ensemble (1,5 milliard d’euros pas an en France, défiscalisé), ça vaudrait un bouquin à part entière. Je vous conseille à ce sujet la conférence gesticulée « faim de vie », j’ai pris une vraie grosse claque en la voyant : www.fdss.be/fr/conference-gesticulee-faim-de-vie/); les maladies dues à l’alimentation n’ont jamais été aussi nombreuses (diabète, cardiovasculaire, obésité, carences sévères …) et la fracture sociale nutritionnelle est absolument gravissime.

La fracture sociale comme fonds de commerce.

La démonstration est éloquente: le système agro-industriel dans toutes ses dimensions (politique – pensons à cette arnaque qu’est la PAC, économique, socioculturelle …) est organisé de manière à conserver une fracture sociale, et même à l’entretenir ou la creuser.

D’une part au niveau des modes de production: les paysans historiques qui restent ont pour la plupart joué le jeu et se sont fait prendre au piège. À l’inverse, la plupart des paysans qui pratiquent une « autre » agriculture sont issus du milieu non agricole.

Aux premiers, on reproche tous les maux environnementaux (des salauds à la solde du capitalisme et de l’industrie? Alors qu’ils n’ont pu faire que le choix de marcher dedans ou disparaître) et de subsister uniquement grâce aux aides et autres subsides – nos impôts ! – dans lequel elle s’effondrerait.

Aux seconds, on reproche de pratiquer une agriculture accessible aux plus riches uniquement – critique assez fondée au demeurant.

Ensuite au niveau du « choix » alimentaire, qui est la conséquence directe du premier point: les « pauvres » n’ont accès à pas grand-chose d’autre que le « mal bouffe », les riches peuvent s’offrir une nourriture « bio » et de proximité.

Se déconnecter de la Matrice.

Il y a un problème fondamental: la nourriture de qualité peut être disponible pour tous, à condition de rompre les liens avec « la Matrice » agroindustrielle (ils n’utilisent pas le mot matrice, mais je n’ai pas pu faire autrement que de penser à Matrix tout au long de ma lecture).

Et le constat de ce bouquin est d’une autocritique désarmante de clairvoyance (un vrai atout qui m’a définitivement convaincu): les alternatives (bio, Agroécologique, permaculture, …) ne constituent en rien un projet politique en elles-mêmes, et ne mettent pas le moins du monde en danger l’agriculture industrielle. Elles fournissent un complément de gamme à une population aisée, voilà tout, ce qui arrange parfaitement l’agro-industrie.

Il est urgent de sortir du modèle, mais ce n’est pas aisé, car de nombreux verrous ont été subtilement mis en place:

  • Nous sommes habitués à dépenser peu d’argent pour nous nourri, au profit d’un consumérisme grandissant.
  • Les traités de libre-échange et la PAC européenne interdisent noir sur blanc toute alternative d’autonomie, ou du moins de décisions nationales ou régionales concernant la production alimentaire.
  • Le statut des agriculteurs, pris à la gorge par des crédits, ne leur laissant que les aides sues mentionnées pour garder la tête hors de l’eau (même ne pas « vivre »).
  • Le « complexe agro-industriel: tentaculaire, régi majoritairement par quelques entreprises qui maîtrisent tous les aspects de la chaîne: chaque maillon est à réinventer.
  • La machine syndicale (FNSEA est apparenté), qui ont main mise à tous les échelons de décision et en parfaite collusion avec la « matrice ».
  • La machine identitaire: les « bons » agriculteurs qui respectent la terre VS les « méchants » à la solde la « matrice ».
  • La bureaucratie: noyés sous des formulaires à n’en plus finir, les agriculteurs traditionnels sont maintenant plus des gratte-papier, bien malgré eux, que des travailleurs de la terre.
  • Le verrou technologique : difficile une fois qu’on est entré dans le système semence-intrant-machine-collecte d’en sortir.

Ces verrous sont bien réels et problématiques. Malgré la multitude des projets alternatifs (qu’on a tendance à penser majoritaires parce qu’on est précisément dans l’entre soi alternatif) ne peuvent masquer la réalité: de plus en plus de pesticides sont utilisés, le nombre d’agriculteurs est encore en net recul, leur endettement s’aggrave.

Il est donc temps de sortir notre doigt du nombril et arrêter de :

  • Se focaliser sur l’offre alternative, qui n’est même pas un caillou dans la chaussure industrielle.
  • Sortir de l’enfermement sociologique des alternatives. Bref, sortir de « l’entre soi ».
  • Tenter de dépolitiser l’agriculture. On veut éviter le conflit, faire « nos petites affaires dans notre coin comme on l’entend ». Non. L’agriculture et notre nourriture sont éminemment politiques !

Alors qu’est-ce qu’ils proposent ?

Plusieurs volets sont évoqués:

  1. Travailler les rapports de force (dimension politique)
  2. Continuer à développer les alternatives (ce n’est pas parce qu’elles sont inoffensives qu’elles sont inutiles)
  3. Travailler à l’éducation populaire, tout en arrêtant de condamner ceux qui ont « sombré » dans la machine, mais en allant à leur rencontre et cherchant à comprendre ce qui leur est arrivé.
  4. Mettre des bornes à la concurrence, notamment par des prix minimums d’entrée sur le territoire, bien plus efficace – et juste tant pour les importateurs que pour les exportateurs.
  5. Partir des besoins des gens: en qualité, en quantité, en socialisation (ils proposent notamment une sécurité sociale de l’alimentation particulièrement bien argumentée)
  6. Faire face aux critiques du projet industriel qui a beau jeu de dire que les alternatives ne peuvent nourrir tout le monde: lui-même n’y parvient pas !
  7. S’opposer systématiquement au développement robotisé (qui ne profite au final qu’à l’industrie spécialisée et à elle seule !), promouvoir une désescalade technologique.
  8. Réconcilier l’agriculture paysanne, l’agriculture « conventionnelle » et les mouvements citoyens.
  9. Ensuite seulement, une fois que le reste est faire, relocaliser massivement l’accès à la terre.

__________________
Un programme ambitieux, de longues haleines, mais là où ils ont raison, à mon sens, c’est qu’il faut absolument se mobiliser massivement, lutter, échanger, discuter, et surtout, surtout, sortir de l’imaginaire confortable que « nous » (consommateurs informés, paysans alternatifs, mouvements citoyens …) pouvons renverser la machine en faisant simplement dans notre quotidien ce qui nous semble préférable.

Sans entrer en lutte ouverte, politique, sociétale, nous resterons parfaitement inoffensifs…

Vérifier aussi

38 – Et la « petite Suisse », dans l’affaire ?

Dernière modification le 15-8-2022 à 17:54:58 Où il est prouvé qu’une croissante fraction de sa …

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.