samedi , 2 juillet 2022

L’effondrement par Jared Diamond

Lecture, par Raphaël Goblet (repris tel quel sur Facebook)

Purée, j’ai enfin fini cette brique de 900 pages, écrit tout petit sur du papier à cigarette, même le Rapport Meadows était plus court  (mais bon, c’était les vacances, j’ai pris mon temps).

Un bouquin absolument passionnant: un voyage dans l’espace et le temps, à la découverte de nombreuses civilisations et sociétés d’hier et d’aujourd’hui, dans le désordre: l’état du Montana moderne, l’île de Pâques, les îles polynésiennes Pitcairn, Henderson et Mangareva, les Mayas, les Incas et les Moches (Pérou), Tikopia, le Japon de l’ère Tokugawa, la Nouvelle-Guinee, les sociétés Vikings et Norvégiennes du Groenland, Vinland et Islande, l’Autralie moderne, les indiens d’Amérique Anasazis et Mimbres, le Rwanda récent, Haïti & Saint-Domingue, la Chine moderne, … le tout enrichi de force détails, analyses, références et études détaillées.

Le but ? Analyser les raisons pour lesquelles certaines civilisations, sociétés ou états ont disparu, progressivement ou subitement, ou au contraire, comment elles s’en sont sorties (y’en a !) malgré des défis titanesques.

Il analyse chaque civilisation à travers un prisme de 5 approches (toutes interconnectées) :

  1. quels sont les problématiques et dommages environnementaux auxquels une société doit faire face ?
  2. quel est l’impact du changement climatique (il y en a eu de tous temps, partout, bien moindres que ce qui nous attend, et pourtant souvent catastrophiques) ?
  3. ces sociétés étaient-elles confrontées à des voisins hostiles et belliqueux ?
  4. ces sociétés dépendaient-elles de partenaires commerciaux extérieurs, et de quelle manière ?
  5. quels types de réponses ces sociétés ont décidé d’apporter à ces 4 défis ?

A peu près toutes les configurations possibles y passent (c’est d’ailleurs ce qui rend le bouquin passionnant), tant dans les défis que dans les réponses.

Néanmoins, dans la très grande majorité des cas, ce sont les conditions environnementales et climatiques qui ont été la source de tout le reste. Jared Diamond en identifie 12, dont 5 sont totalement nouvelles par rapport aux sociétés anciennes :

Les ancestrales :

  1. la destruction des habitats naturels des espèces.
  2. la destruction des sources d’alimentation sauvage (par exemple : le poisson, le gibier).
  3. la perte de biodiversité en quantité (nombre d’individus et nombre d’espèces) et en qualité (diversité génétique au sein d’une espèce).
  4. la destruction des sols (artificialisation, érosion, salinisation, alcalinisation, acidification).
  5. les sources d’énergie disponibles.
  6. les ressources en eau douce.
  7. la lumière solaire disponible (photosynthèse notamment).

Les modernes :

  1. l’industrie chimique (introduction de molécules et matériaux artificiels, n’existant pas ou très peu naturellement).
  2. l’introduction d’espèces étrangères (animaux et végétaux).
  3. le changement climatique anthropique.
  4. l’augmentation massive de la population.
  5. l’augmentation massive de l’impact sur l’environnement par habitant.

Tous ces paramètres sont à considérer ensemble car chacun influence les autres : P.756: « Quel est le problème environnemental et démographique le plus important aujourd’hui ? […] Notre tendance erronée à vouloir identifier le problème le plus important ! ».

L’issue finale de toutes ces sociétés a dépendu cependant d’un paramètre fondamental évident : quelle réponse ces sociétés ont elles décidé d’apporter ? La responsabilité collective est ici évidente, mais plus encore celle des classes dirigeantes, entrelacées dans des considérations d’ordre culturel, géopolitique (c’est vraiment un super bouquin de géopolitique, en fait), et de caste. P.506: « les dirigeants qui ne se contentent pas de réagir passivement, qui ont le courage d’anticiper les crises ou d’agir suffisamment tôt, et qui prennent des décisions pertinentes et résolues garantissant une gestion des problèmes par le haut, peuvent véritablement changer le cours de l’histoire de leur société ». Il n’est donc pas question ici de déterminisme écologique, mais bien sociétal !

Par ailleurs, il y a quatre grands types d’échecs à résoudre les problèmes :

  1. L’échec résultant d’un problème qu’on n’a pas vu venir (souvent résultant d’un conservatisme et d’une transposition de pratiques des pays d’origine pour les cas de sociétés expatriées).
  2. L’échec résultant d’une difficulté à définir et percevoir le problème de manière claire (on sait qu’il y a un souci, mais on ne voit pas bien d’où ça vient).
  3. L’échec à mettre les choses en place pour régler le problème, et c’est, je pense, le cas notre société globalisée moderne (on connaît le problème, il est bien identifié, mais les efforts ne parviennent pas à converger dans le bon sens pour le régler, il y a trop d’intérêts divergents).
  4. L’échec d’une solution mise en place, car pas assez forte, pas assez éclairée, ou tardive (c’est ce qui nous pend au nez, d’ailleurs).

Et qu’en est-il des sociétés qui sont parvenues à s’en sortir, parfois avec des niveaux de vie moins luxuriants qu’avant ? Elles sont généralement mis en place deux grands changements de fond:

  1. des plans à long terme (quelques décennies, voire plusieurs générations).
  2. une révision des valeurs fondamentales qui régissaient leur fonctionnement et organisation (bref… une sorte de changement de priorité de ce qui est important pour elles. P.447: « les valeurs auxquelles les individus se raccrochent avec le plus d’obstination dans des conditions inappropriées sont celles qui autrefois leur permirent de triompher de l’adversité ». Bref, reconsidérer nos manières de fonctionner peut être salvateur dans un système-Terre modifié.

Dans notre société mondialisée, entrelacée d’une telle multitude de relations interdépendantes qu’il est impossible de les démêler, ce bouquin sonne quand même comme un avertissement sérieux: rien n’est joué, mais la probabilité que nos interactions avec notre environnement direct et lointain ne sonne un glas global sur nos valeurs, nos modes de vie, nos aspirations futures pour nos descendants est très, très élevée.

Et de toute manière : p.756: « les problèmes mondiaux d’environnement seront bel et bien résolus, d’une manière ou d’une autre, du vivant de nos enfants. La seule question est de savoir si la solution ne sera pas trop désagréable, parce que nous l’aurons choisie, ou désagréable, parce qu’elle se réglera sans que nous l’ayons choisie par la guerre, le génocide, la famine, les épidémies et l’effondrement des sociétés ».

Un bouquin qui date un peu (2006, et il s’en est passé depuis) mais aux accents « prophétiques » malgré tout, qui malgré ses nombreuses critiques (sont certaines fondées !) sur les choix de sa grille d’analyse, met en lumière avec un reflet inquiétant les choix sociétaux que nous avons fait depuis quelques décennies.

Les exemples d’effondrement ne manquent pas, reste à savoir si nous (globalement, en tant que société organisée mondialement) en serons un autre, ou non.

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