jeudi , 18 août 2022

La guerre des métaux rares

Lecture, par Raphaël Goblet (repris tel quel sur Facebook)

« La Guerre des Métaux Rares, la face cachée de la transition énergétique et numérique ». Guillaume Pitron, les Liens qui Libèrent, 314 pages, 2019.

Cachez cette transition écologique sale que je ne saurais voir…

[j’ai pris quelques claques]

J’ai découvert Guillaume Pitron lors de son intervention dans Thinkerview (www.youtube.com/watch?v=2lHTHINmNVk) et l’ai trouvé plutôt pertinent (et sympa, mais ça on s’en tape). J’ai ensuite été regarder la vidéo du Réveilleur sur le sujet (je vous conseille sa vidéo : www.youtube.com/watch?v=OAyYSlMhgI4 ; 35 minutes pour aborder le sujet correctement). Enfin, j’ai – comme presque tout le monde – vu l’intervention (légendaire) d’Aurore Stéphant, également sur Thinkerview (www.youtube.com/watch?v=xx3PsG2mr-Y).

Du coup, j’ai bien été un peu contraint (avec plaisir) de lire l’ouvrage de Pitron sur le sujet, et je vous conseille un truc : Lisez-le ! Ultra fluide (normal, le gars est journaliste), hyper bien documenté et sourcé, accessible même sans avoir aucune idée de quoi ça parle. Bref… un super bouquin (et je suis déjà impatient de lire son autre bouquin, qui est sur ma pile « L’enfer numérique, voyage au bout d’un like » – j’ai déjà peur de poster ça sur Facebook :p).

Pitron commence dès le début très fort en annonçant que les métaux rares (et terres rares, on va pas s’emmerder à faire la distinction tout le temps, le problème est le même) représentent un défi titanesque pour l’avenir, d’autant que ce défi fait précisément l’objet d’un déni généralisé depuis les années 90, on y reviendra). Sans même avoir encore parlé du problème, il annonce la couleur : il y a 4 grandes réactions typiques (à vous de vous classer) face à l’hécatombe à venir :

  • Le déni (tiens donc) : le problème n’existe pas ! (à la Jadot, l’exemple est de lui).
  • L’exploitation tous azimuts (à la Bolsonaro, l’exemple est de lui aussi).
  • La technophilie : la science des matériaux nous permettra un découplage complet entre augmentation des richesses et baisse des ressources.
  • La sobriété et la décroissance, postulant que le capitalisme vert ou la croissance verte n’existe pas, ce qui nous forcera à transformer nos modèles économiques, organisationnels et nos modes de production.

Bon, moi je sais déjà dans quelle case je me place, et on sent bien que Pitron est pour la 4ème (aussi).

Pitron nous décrit le récit dans lequel le monde avance pour le moment : la convergence des Greentechs et de l’informatique vont faire naître un monde meilleur. La transition énergétique se veut optimiste et inéluctable (il cite déjà Rifkin, d’ailleurs) :

P.36, à propos de la COP21 : « […] 196 délégations présentes au Bourget ont signé l’accord de Paris et se sont attelées au 13ème travail d’Hercule… sans jamais se poser les questions cruciales : où et comment allons-nous nous procurer ces métaux rares sans lesquels ce traité est vain ? Y aura-t-il des vainqueurs et des vaincus sur le nouvel échiquier des métaux rares, comme il y en eut jadis avec le charbon et le pétrole ? A quel prix pour nos économies, les hommes et l’environnement parviendrons-nous à en sécuriser l’approvisionnement ? ». Voilà le pitch du bouquin !

Pitron nous propose 3 constats qu’il entend démontrer :

  • Economique et industriel : on s’est jeté dans la gueule du dragon chinois, nous avons remis notre destin des GreenTechs et du numérique entre les mains d’une seule nation.
  • Ecologique : notre quête d’une croissance écologique correspond à une exploitation intensifiée de l’écorce terrestre, avec des impacts environnementaux finalement plus importants que sans cette notion « écologique ». Assurément ce n’est pas Vincent Mignerot qui dira le contraire (voire ma note de lecture du magistral « l’énergie du déni » ici : www.facebook.com/RaphaelGoblet/posts/10157927600756879).
  • Militaire et politique : la quasi-totalité des équipements militaires modernes dépendent des métaux et terres rares et donc de qui les produit. Et qui domine les matières premières des équipements militaires dominent la politique internationale.

Mais alors bon dis donc, qu’est-ce que c’est donc bien que les Terres Rares et Métaux rares ?

Premier élément, « rare » est un abus de langage (de même que « terre » en fait) : il y en a presque partout, mais par contre en quantité infinitésimale. Elles ont plusieurs caractéristiques :

  • Il s’agit de métaux associés en très, très petite quantité à d’autres métaux, bien plus abondants.
  • Leur production reste infinitésimale par rapport à d’autres métaux, par exemple la production de terres rares ne dépasse pas les 160.000 tonnes (quand même !) par an, pour 2 milliards de tonnes pour le Fer par exemple. Un exemple : on produit 600 tonnes de Gallium par an pour 15 millions de tonnes de cuivre/an.
  • Ils sont relativement « rares », dont relativement « chers ».
  • Elles ont des propriétés assez exceptionnelles que n’ont pas les métaux abondants (les annexes du bouquin sont absolument stupéfiantes, avec listes exhaustives des métaux et terres rares et leurs propriétés).
  • Les Terres Rares sont une famille de 17 éléments aux propriétés surpassant tous les autres en électromagnétisme, optique, catalytique & chimique.

Dès les années 70, on commence à leur trouver un intérêt, par exemple dans la fabrication d’aimants surpuissants. Depuis, on a trouvé des applications à quasiment toutes les terres rares : à chaque application verte, sa terre rare ! Pitron dit d’ailleurs (p.51) : « à croire qu’une bonne fée veille sur nous ».

Aujourd’hui, donc, on nous vend une synergie parfaite entre les technologies vertes et les technologies digitales. Au-delà du fait qu’aucune des deux n’existe sans terres et métaux rares, leur combinaison permet notamment d’ajuster les flux d’énergie en temps réel, d’avoir des capteurs intelligents (éclairage public par exemple), d’améliorer les prévisions météo et d’améliorer les performances des panneaux photovoltaïques par exemple, et une foule d’autres choses fantastiques ! Chacune de ces transitions (écologique et numérique) a besoin de l’autre, et leur convergence nous promet une ère d’abondance d’énergies nouvelles, la génération de millions d’emploi et la préservation du climat. Bref, une aubaine politique !

Mais alors quoi ? C’est bien ou c’est pas bien ?

En gros, Pitron nous annonce d’emblée que nous nous dirigeons vers un monde plus vert de métaux très sales…

Pour faire comprendre ça, il utilise la métaphore de la boule de pate à pain de boulanger : il faut une grosse quantité de farine (la roche brute), un peu d’eau (les métaux abondants tels que le Fer), un rien de levure (des métaux moins abondants comme le nickel par exemple), et une toute petite pincée de sel (les métaux rares). Dès lors on comprend que pour obtenir ces métaux rares, ça revient à extraire les atomes de sel de la boule à pain. Aïe.

Il faut raffiner la roche à coup de réactifs chimiques (acides sulfuriques, acides nitriques, …), et utiliser beaucoup d’eau : raffiner 1T de terres rares utilise 200m³ d’eau qui ressort chargée de métaux lourds, sans compter la pollution atmosphérique générée par les procédés : c’est donc l’eau, la terre, l’air, et mêmes les flammes des hauts fourneaux qui sont pollués par le raffinage des terres rares. Chaque année par exemple, des km² d’affluents toxiques se déversent dans les eaux des rivières, fleuves, nappes phréatiques. Nous reviendrons vite sur le coût écologique des terres rares. Et comme il dit :

« C’est ici que bat le cœur de la transition énergétique et numérique ». Elle sent déjà moins bon, cette transition…

Mais c’est pas très grave, parce que les pays auxquels on a délibérément délégué cette production sont moins regardants que nous sur les conséquences… On a d’ailleurs tellement délégué que la Chine, par exemple, est aujourd’hui le 1er producteur mondial de 28 matières premières critiques, et en représente 90% de la production mondiale, avec des conséquences environnementales cataclysmiques (de très nombreux exemples sont bien documentés dans le bouquin). La RDC extrait pour nos batteries au Lithium l’essentiel de la production mondiale de cobalt, utilisant plus de 100.000 mineurs équipés de pioches et de pelles, polluant les fleuves et exterminant les écosystèmes. Le Kazakhstan n’est pas en reste, producteur de chrome pour notre secteur aéronautique : l’eau de plusieurs zones est devenue impropre à la consommation humaine et il est même déconseillé de l’utiliser pour irriguer les cultures. En Amérique latine, c’est l’exploitation du Lithium qui met à mal l’eau, la biodiversité et les population locales (encore une fois, moults exemples documentés alimentent le livre).

Ce qui amène Guillaume Pitron à deux conclusions :

  • Extraire du minerai du sol est en soi un activité « sale » : il s’agit de la seconde industrie mondiale la plus polluante !
  • Il est légitime de se poser la question du processus de fabrication de « nos » technologie vertes : quel en est le cout écologique ? C’est vert pour nous, mais est-ce le cas partout ailleurs ?

Y a-t-il un réel coût écologique à la transition… écologique ? La question, elle est vite répondue !

Pitron s’aventure maintenant dans des calculs savants, des études réalisées et des compilations de données. Allons-y avec quelques exemples (pour les détails des calculs, lisez le bouquin :p) :

  • Un panneau solaire moyen émet 70Kg de CO2 lors de sa fabrication. La croissance du volume de PV est de +23%/an, on peut compter +10Gw/an, ce qui nous donne +/- 2.3 milliards de tonnes de CO2/an, soit l’équivalent chaque année 600.000 voitures supplémentaires.
  • Pour les panneaux thermiques, le coût carbone dépassé de 50% le production d’une centrale au charbon par Mw/h.
  • Pour une voiture électrique, il faut compter beaucoup plus d’usinage qu’une voiture thermique. Les calculs habituels sur un cycle complet donnent la voiture électrique gagnante (bonne nouvelle !), l’impact carbone est la moitié d’une voiture thermique. MAIS les calculs sont faits pour des batteries dont l’autonomie est de 120 km… Personne n’en vend plus ! Pour une batterie avec une autonomie de 300km, il faut multiplier les émissions par 2, pour 500km on les multiplie par 3 ! Et encore : ne sont pas comptés là-dedans le coût écologique de l’électronique embarquée, le recyclage, la construction des centrales électriques. On ne prend pas non plus en compte le type de production d’électricité… quand on sait qu’elle provient encore majoritairement du charbon, on peut se poser des questions. Bref, avec les modèles vendus actuellement, on peut sans trop se tromper évaluer leur impact carbone similaire à celui d’un véhicule diésel.

Mais à tout bien, tout honneur, citant un expert américain des métaux rares (p.76) : « Il n’est dans l’intérêt d’aucun professionnel des énergies vertes de communiquer là-dessus… tout le monde veut croire que nous améliorons les choses, pas que nous régressons, n’est-ce pas ? ».

Ok, pour la transition énergétique, c’est clair, on repassera. Mais alors pour le numérique, c’est pareil ?

Pourtant, on nous dit qu’elles vont permettre la sobriété énergétique, et surtout la dématérialisation ! Qui dit dématérialisé dit « moins de matière », non ? Les arguments avancés pour le numérique sont-ils implacables ?

  • Les réseaux électriques intelligents vont limiter le gaspillage énergétique, et ça c’est cool !
  • Elles permettent une économie de l’usage plutôt que de la propriété : au lieu d’avoir chacun sa (ses) voiture(s), on en partage une à plein avec une super appli. Magique !
  • On va s’affranchir de la matière grâce au monde virtuel ! Qu’il s’agisse de cryptomonnaie ou de propriété virtuelle, c’est bingo !

Or, il y aurait tout de même quelques objections concrètes à formuler contre cette « dématérialisation » :

–        Le digital nécessite une quantité considérable de métaux. Chaque année, on consomme pour ce seul secteur 320T d’or, 7500T d’argent, 22% du mercure mondial (514T), du plomb et bien d’autres : 19% de la production mondiale de métaux rares part dans les téléphones portables et ordinateurs (on compte pas l’infrastructure et les serveurs), ça monte à 23% pour le cobalt !

  • Une seule puce électronique rejette 2Kg de matière, soit un ratio de 1/1000 entre matière utile matière déchet.
  • Chaque heure, ce sont 10 milliards d’e-mails échangés, soit l’équivalent de 15 centrales nucléaires pendant le même temps
  • Un seul data center de taille moyenne consomme chaque jour l’équivalent d’une ville de 300.000 habitants.
  • La transition va nécessiter le lancement de quelques constellations de satellites (je vous fais pas un dessin).
  • Et en plus de tout ça, il faudra fabriquer des batteries et des centrales pour les recharger.

Bref… l’idée qu’on se fait que le « numérique » est dématérialisé est juste une escroquerie ! P.82 :

« La prétendue marche heureuse vers l’âge de la dématérialisation n’est donc qu’une vaste tromperie, puisqu’elle génère, en réalité, un impact physique toujours plus considérable. Et pour ce Léviathan numérique , nous aurons besoin de centrales à charbon, à pétrole, à gaz et nucléaires, de champs éoliens, de fermes solaires et de réseaux intelligents – autant d’infrastructures pour lesquelles il nous faudra des métaux rares. De tout cela, Jeremy Rifkin n’en souffle pas un mot »(voir ma critique acerbe du bouquin de Rifkin, « The Green New Deal » ici : www.facebook.com/RaphaelGoblet/posts/10157694335571879).

Les transitions, écologique et numérique, sont pensées hors-sol. On ne fait que déplacer l’impact humain sur les écosystèmes. La dématérialisation du virtuel est en fait hyper matérialisée.

Mais est-ce qu’on ne peut pas recycler tout ça… circuit court, économie circulaire… ça existe, non ?

En moyenne (avec de fortes disparités mondiales, vous vous en doutez), chaque habitant produit environ 23Kg de déchets électroniques par an (en hausse de +20% sur les 3 dernières années). Le Japon dispose par exemple de son côté d’un stock de 300.000T de terres rares sous forme de déchets.

Donc ne pourrait-on pas récupérer tout ça pour parer aux pénuries qui arrivent et limiter l’extraction ? Ce n’est pas simple, en fait : pour les industriels, il s’agit d’un renversement complet de leur chaîne d’approvisionnement : au lieu d’identifier un fournisseur facilement, ils doivent pouvoir redescendre toute la chaine jusqu’au consommateur final, la collecte des déchets et leur stockage. Au niveau technique c’est encore plus compliqué : il y a beaucoup de matériaux composites, qui nécessitent (quand on sait le faire) des processus longs, coûteux, énergivores et très polluants. Aucun modèle économique n’est rentable à ce jour pour le recyclage de cette ressource, sauf si les cours deviennent durablement très élevés. Et enfin, même pour les métaux qui sont déjà recyclés à près de 100% (comme le plomb par exemple), on constate tout de même une augmentation de l’extraction car la demande va… croissante !

Il est temps de faire un petit récap et quelques remarques de fond :

  • Les énergies propres nécessitent une exploitation qui est tout sauf propre.
  • Les énergies renouvelables sont basées sur des matières premières qui elles, ne sont pas renouvelables.
  • Les énergies décarbonées reposent sur des activités très émettrices de GES.
  • Certains veulent sortir du nucléaire, mais l’exploitation des Terres Rares génèrent de la radioactivité non négligeable sur place.
  • On nous vend de beaux éco-quartiers, utilisant des matériaux durables et locaux, mais on omet de comptabiliser toute l’électronique, l’informatique, et les modules d’énergies renouvelables nécessaires au fonctionnement de tout ça : en plus des problèmes environnementaux de l’extraction, combien de km ont parcouru toutes ces matières ?
  • On nous promet un avenir radieux fait de Greentechs et d’informatique : ce monde consomme en fait beaucoup plus de matières premières qu’un monde carboné.
  • Un monde Greentech et high-tech à 7.5 milliards d’individus consommera dans les 30 ans à venir plus de métaux que les 2.500 générations précédentes.
  •  Le recyclage n’est pas aussi écolo qu’on le dit, et pas aussi facile à faire qu’on le pense.
  • Il est possible que les technologies vertes soient la plus grande opération de Greenwashing de tous les temps !

Tout cela semble contre-intuitif pour le quidam, et il faudra beaucoup, beaucoup de temps pour que ce soit admis. Pitron va même jusqu’à imaginer un futur « Electric Gate » à la manière du récent « Diesel Gate »…

Une pollution délocalisée ?

Au fil du temps, l’occident s’est débarrassé des pollutions liées aux nouvelles technologies pour l’expédier là où on est moins regardant politiquement (bref : où on est prêt à sacrifier l’environnement au nom du développement économique) et où les populations sont moins bien informées.

Avant 1965, les volumes étaient minuscules, moins de 10.000T/an, et on extrayait principalement en Afrique du Sud, au Brésil et en Inde. Entre 65 et les années 80, les USA ont pris le leadership de la production de Terres rares. Les quantités restent limitées (environ 50.000T/an). Cependant, les associations écologiques pointant du doigt de plus en plus souvent les installations d’extraction minières, intentant des procès (et les gagnant parfois), les industriels se sont dit qu’il serait peut-être préférable de plier boutique et déménager plus loin, à l’abri des regards informés. Une aubaine pour la Chine qui, dans les années 90, a soif de croissance ! S’en suit un dumping économique (car les coûts de production chinois sont très faibles) ainsi qu’un dumping environnemental : comme il n’y a pas de limitations et normes environnementales couteuses pour les industriels, qu’on fait à peu près ce qu’on veut en Chine, elle peut produire beaucoup et à bas prix ! En gros, le coût écologique de la production disparait des bilans car il est inexistant en Chine. En toute logique, les prix chinois étant tellement bas qu’il devient de toute façon impossible de les concurrencer avec une production occidentale. Occident, qui, connaissant parfaitement bien le coût environnemental de l’accès aux Terres Rares, s’en frotta les mains…

Un autre élément qui est intervenu dans notre abandon de cette production pourtant vitale à nos économies intervient dans les années 90, avec ce qu’on appelle communément « les dividendes de la paix » : depuis un moment, l’occident est dans une phase d’optimisme et d’euphorie, on procède un peu partout à des vagues de démilitarisation, et de ce fait, on se débarrasse à bas prix des stocks de métaux et terres rares. Ce qui provoqua, en plus d’une chute durable des cours (et donc de l’abandon de toute démarche de reyclage), une illusion d’abondance de métaux et terres rares. C’est à ce moment qu’on abandonne totalement les politiques publiques de souveraineté minérale… pour le meilleur chez nous, mais surtout pour le pire ailleurs : nos économies dépendent presque totalement de quelques 17gr de terres rares nécessaires par habitant et par an pour faire fonctionner notre mode de vie… Sans ces 17gr, plus rien ne fonctionne.

Et donc… il y a un risque réel que l’occident finisse sous embargo ?

C’est la conséquence logique de cet abandon de souveraineté minérale (on le rappelle, pour des raisons économiques et environnementales). La Chine étant le pays le plus influent pour l’approvisionnement mondial de beaucoup de matières critiques, ont peut légitimement dire qu’elle nous tient par les couilles. Elle n’est pas la seule : la Russie fournit 46% du Palladium, la Turquie 38% du borate, … les exemples sont nombreux, et aucun des pays ne fait partie de cette « grande communauté de pays occidentaux »… Ce qui devait arriver arriva : en 2001, la Chine décréta des quotas à l’exportation, étouffant nos industries de pointe et asseyant un pouvoir non négligeable sur nos économies. Retour en arrière : la Chine, ayant développé une situation monopolistique des mines en général, en voulait plus. Elle ne visait rien de moins que la totalité des chaines de valeur de la filière minière, de l’extraction au produit fini.

Dès les années 80, la Chine invita de bon cœur les pays occidentaux à délocaliser leurs productions sales en nuisibles à l’environnement : « Venez chez nous, on s’occupe de toute la chaine « low-tech », de l’extraction au raffinage. Cela augmentera en plus vos marges commerciales ! ». Sauf que la Chine a en même temps investi énormément en Recherche & Développement (et en espionnage industriel, aussi) et a progressé à une vitesse fulgurante sur l’aval de chaine (transformation, assemblage, produit fini). A l’arrivée des quotas chinois, les entreprises occidentales se sont trouvées en mauvaise posture, manquant de terres rares… La Chine s’étant suffisamment développée pour avoir une filière ultra-moderne, souveraine et intégrée, équipée d’ingénieurs sur diplômés ! C’est maintenant elle, principalement, qui conduit le marché du high-tech et des Green techs. En gros, qui contrôle le minerai, contrôle le marché. Et pas de bol pour nous, c’est la Chine !

Elle profite d’une main d’œuvre pas chère, d’un faible coût du capital et d’une taille de marché considérable ! Elle signe des Joint-Ventures avec des entreprises occidentales pour « partager le savoir-faire et les brevets », disent-elles… les entreprises étant bien heureuse de ne pas dévoiler aux yeux de leurs consommateurs les conséquences néfastes de leurs activités tout en profitant de grosses marges sur un marché chinois géant, qui pourrait refuser ça ?

Il n’en reste pas moins que la Chine est aujourd’hui le 1er producteur d’énergie verte du monde, le 1er fabricant de PV, la première puissance hydroélectrique mondiale, le premier investisseur mondial en éolien, et le 1er marché mondial de voitures non thermiques… grâce à nous.

Ce n’est pas tout ! Avec ses quotas, sa production minérale et sa politique commerciale, la Chine rend dépendantes toutes les armées modernes du monde… sans les précieuses ressources chinoises, pas de missile « intelligent », pas de satellite, pas de drones, … rien : des « bêtes » chars et quelques fusils tout au plus. Une des plus grandes craintes des armées occidentales est la présence de chevaux de Troie chinois (ou de leurs alliés) dans les microprocesseurs des infrastructure militaires (avions de chasse américains, français, satellites de surveillance ou de communication, …). Bref : on comment à suer des gouttes en haut lieu, et de nombreux rapports militaires mentionnent ce grave problème à de nombreuses reprises…

Quid des pénuries à venir ?

D’ici 2040, au train où on va (mais bon, selon moi ce train risque bien de se rater un tunnel et de se prendre la montagne avant ça), l’extraction minière triplera de volume, et ce principalement pour lutter contre le réchauffement climatique (haha). Par exemple pour les éoliennes, on compte que d’ici 2050 il faudra chaque année 3200 millions de tonnes d’acier, 310 millions de tonnes d’aluminium et 40 millions de tonnes de cuivre… La prochaine génération devrait consommer sur sa vie plus de minerai que les 70.000 générations précédentes.

On va clairement manquer de matières premières, c’est un fait avéré : certaines matières critiques ne seront plus disponibles en bien moins qu’une génération (antimoine, étain, plomb, or, zinc, strantium, argent)… une des annexes montre les réserves rentables (actuellement, on peut compter sur une petite augmentation avec le développement technologique, mais ça ne fait que repousser un peu l’échéance) et les années d’exploitation qu’il nous reste.

D’autant que la Chine prévoit de consommer 100% de sa production sur son marché intérieur. La transition énergétique occidentale risque donc bien d’être en panne sèche, complètement bloquée, pour 3 raisons :

  • Le déni de la rareté de la ressource
  • Le manque d’infrastructures minières qui en découlent (on voit fleurir des projets miniers en Europe, mais le temps de mise en œuvre avant les premiers kilos extraits sont trop longs que pour nous apporter une solution crédible.
  • Le Taux de retour énergétique est de pire en pire, c’est le serpent qui se mord la queue : plus on veut développer des greentechs, plus on va devoir dépenser beaucoup d’énergie pour les fabriquer, et nous ne disposerons pas de suffisamment d’énergie « verte » d’ici là pour assurer la production sans carbone.

Quelque part donc, en occident, la plus grande contrainte pour l’extraction minière n’est pas quantitative mais bien énergétique.

Si les Terres Rares sont la clé de résilience du capitalisme, il faudra trouver un moyen d’expliquer que l’exploitation minière risque bien d’en défier la logique…

Des Terres et métaux rares difficile d’accès en occident, mais y’a pas que le sol à fouiller…

Face à tous ces défis stratégiques et colossaux, nous assistons donc, bien impuissants, à la disparition à moyen terme des derniers sanctuaires… Puisque chez nous, c’est soit NIMBY (not in my backyard), soit BANANA (build absolutely nothing anywhere near anything), et que nous aurons besoin inévitablement de ressources minières, que les gouvernements sont engagés (sans retour possible, ce serait un suicide politique) dans la lutte contre le réchauffement climatique, il faut trouver des ressources.

En gros, pas le choix : la lutte contre le réchauffement climatique appelle une réponse minière qu’il nous faudra bien assumer.

Il faut absolument relocaliser la production minière: cela procurerait des rentrées fiscales, de l’emploi, une sécurité stratégique. Mais plus encore, l’avantage serait environnemental : actuellement nous sommes à peu près tous totalement ignorants du cout environnemental de notre mode de vie. En relocalisant, nous aurons sous le nez les conséquences directes de notre avidité de modernité, connectivité, confort. Nous saurons ce qu’il en coûte de se proclamer modernes, connectés et écolos. Et donc il y a fort à parier que nous ferons de progrès environnementaux fulgurants pour circonscrire les externalités indésirables de nos productions. Par ailleurs, la production chinoise se frotterait elle aussi à une population et des consommateurs mieux informés, plus exigeants, ce qui risquerait bien d’avoir un effet de cercle vertueux, tant en occident qu’en Chine.

Nous devons, selon Pitron, « expérimenter sous nos fenêtres la totalité de coût de notre bonheur standard ».

Beaucoup d’autres horizons sont envisagés : le fond des océans regorge de minerais, des projets sont en cours pour y développer une activité industrielle (Macron en est d’ailleurs très fier). Il s’agit là de sanctuaires longtemps restés à l’abri des convoitises, mais qui risquent bel et bien d’être exploités et détruits…

Des projets un peu farfelus d’exploitation des ressources spatiales se développement également (astéroïdes, comètes, Lune, …) mais ne sont à ce stade aucunement crédibles, tant au niveau technique que de la rentabilité à espérer.

La question finale que propose Pitron semble bien résumer le bouquin :

« N’est-il pas absurde de conduire une mutation écologique qui nous empoisonnera aux métaux lourds avant de l’avoir terminée ? »

Bonne chance !

 

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