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Un fait notoire. Ou comment dire autrement «circulez, on ne veut rien voir».

Dernière modification le 4-4-2022 à 15:56:38

Depuis le mois de septembre 2021, près de 200 activistes du climat, tous arrêtés lors de trois actions de bloquage de ponts et de routes menées dans le cadre du mouvement Extinction Rébellion en 2019, passent par petits groupes devant le Tribunal d’Arrondissement de Lausanne. Lors de chacun de ces procès, les juges refusent systématiquement d’entendre les experts pouvant témoigner de la gravité de la crise climatique et de la perte de biodiversité. Ils invoquent tous la même chose: le changement climatique est un « fait notoire » et il n’y aurait donc pas à en parler.

Étant l’une des 200, j’ai moi-même eu droit à mon procès, qui s’est déroulé le 16 mars 2022 et ai tenu à profiter de la tribune qui m’était offerte à cette occasion pour essayer de remettre au centre l’essentiel et notre seule motivation: la crise climatique et environnementale.

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Madame la présidente,

«Le changement climatique est un fait notoire». C’est ainsi que vous avez justifié le refus d’entendre le témoignage des experts climatiques dans ce tribunal.

Cette phase crée un bug dans mon cerveau: quels aspects du changement climatique, exactement, sont donc si notoires aux yeux de ce tribunal pour qu’on pense devoir mettre ainsi tout le sujet climatique de côté?

Si les juges ont unanimement estimé, au cours de cette série de procès, que ce mot – notoire – est suffisamment clair pour clore toute discussion, nous sommes nombreux, parmi les prévenues et prévenus – et plus largement – à trouver cela bien trop court comme explication.

Bien trop court surtout pour rejeter, d’un revers de main, ce qui est pour nous juste l’essentiel, la seule motivation des actions pour lesquels nous sommes jugés ici.

Sans les problèmes climatiques et environnementaux, et surtout sans la totale inaction de nos sociétés, il n’y aurait juste absolument pas d’action à juger aujourd’hui.

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Si la réalité du changement climatique est davantage reconnue, c’est vrai, et donc «notoire», ce n’est en revanche pas le cas de sa réelle ampleur et de toute la gravité de ses conséquences potentielles, encore très largement sous-estimées.

Vous aurez noté qu’il y a, parmi les près de 200 prévenus qui défilent ici depuis septembre, de très nombreux scientifiques ou personnes liées d’une manière ou d’une autre à la science: des biologistes, des médecins, des enseignants, moi-même journaliste scientifique…

Ce n’est pas un hasard. Lorsqu’on est amené à se confronter aux faits scientifiques et à les mettre bout à bout au jour le jour, on prend la pleine mesure de ce qui nous attend. On réalise à quel point nous sommes, globalement, en train de jouer avec le feu. En l’occurrence, le feu n’étant ici rien de moins que nos conditions de survie sur Terre.

Les scientifiques le disent et le redisent, à coup d’appels signés par des milliers d’entre eux et adressés à toutes les sphères de la société, y compris des tribunaux comme celui-ci:

Nous n’en faisons pas assez!

Mais ces appels restent largement ignorés. Et en attendant…

  • Les taux de CO2 dans l’atmosphère continuent de grimper, quelles que soient le nombre de COPs, de mesures prises, d’annonces ou d’intentions posées jusque là par les gouvernements et autres acteurs économiques (plus de 36 milliards de tonnes par an).
  • A ce rythme et sans changement drastique de nos modes de vie, nous atteindrons un réchauffement allant de +3 à +5,7 degrés d’ici la fin du siècle selon les pires projections du GIEC, avec des conséquences absolument dramatiques.Or, «au-delà de +2 degrés déjà, nous aurons atteint les limites de ce à quoi nous pouvons nous adapter», a rappelé Sonia Seneviratne, climatologue à l’ETH Zurich et l’une des auteurs du rapport du GIEC sorti en été 2021, lors d’un conférence donnée début mars à l’EPFL, à laquelle j’ai assisté. C’est également ce que confirme le dernier rapport du GIEC sorti fin février et passé totalement inaperçu dans les médias.
  • Et ceci sans compter les incertitudes qu’ajoute le passage successif de possibles points de bascule, au-delà desquels le réchauffement pourrait s’emballer, et devenir incontrôlable.
  • Sans oublier non plus tout le problème de la perte de biodiversité et l’effondrement des écosystèmes, dont nous dépendons largement pour notre alimentation, notre santé, notre survie.

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Tout cela n’est pas alarmiste, madame la présidente. Ce sont des faits scientifiquement établis et terriblement alarmants. Sont-ils compris dans la notion de «notoire», que vous évoquiez?

Si oui, et au vu de la gravité des risques que ça suppose, toute l’énergie et l’argent dépensés dans ces procès ne seraient-ils pas nettement mieux investis pour inciter la population et la société dans son ensemble à agir, et donc nous soutenir plutôt que nous accabler?

N’y a t’il pas une sorte d’aberration qui apparaît lorsqu’on met ces données scientifiques en regard des quelques secondes que nous avons passées assis sur la route pour alerter de ces dangers?

Et pourtant… c’est bien nous qui sommes ici, jugés comme des délinquants pour ces quelques secondes, et amenés à nous justifier de nos petits gestes en faveur du climat, alors que les véritables pollueurs, responsables de l’émission de milliards de tonnes de CO2 dans l’atmosphère, ne sont pas inquiétés. C’est un peu le monde à l’envers, non?

Comme beaucoup, vous me répondrez sans doute qu’il y avait d’autres moyens de nous faire entendre…

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On nous renvoie en général à la politique. Mais la politique et les outils démocratiques suisses sont beaucoup trop lents!! Dans sa conférence à l’EPFL, Sonia Seneviratne, l’a rappelé: à ce stade déjà très avancé du réchauffement, il nous reste très peu de temps.

«Notre avenir dépend des décisions qui seront prises dans les 2 à 3 ans à venir», a-t-elle dit.

Ce qui – entre parenthèses – questionne les conclusions du Tribunal fédéral qui, dans plusieurs affaires liées au climat, a refusé l’imminence du danger, alors qu’en n’agissant pas maintenant, nous garantissons que le danger sera absolument imminent demain!

Ce n’est pas faute d’avoir utilisé les initiatives ces dernières décennies. Or, il faut environ 5 ans pour que l’une d’elles soit soumise en votation, et là, 80% d’entre elles sont refusées. Pour les rares acceptées, il faut parfois 3 ans de plus pour qu’elles soient mises en application. Et tout au long du processus, leur proposition de départ est diluée, transformée, notamment par les débats aux chambres, par les contre-projets du CF., etc. Et ceux qui arrivent à des postes clés sont pris dans un hiatus, car prendre des décisions pour le long terme est souvent impopulaire et pénalise ses chances de réélection.

Beaucoup ont également endossé le rôle d’élus. Mais grimper les échelons et parvenir aux niveaux qui ont un impact prend énormément de temps. De plus, ceux qui arrivent à des postes clés se trouvent confrontés à un hiatus: ils hésitent à prendre des décisions dont le bénéfice n’est visible que sur le long terme, car elles sont souvent impopulaires dans l’immédiat et ont donc pour risque de pénaliser leur réélection.

La culture suisse du consensus rend l’adoption de mesures fortes très très difficiles, voire impossibles. Nous sommes très méfiants à l’égard du changement. Notre système, dans son essence, favorise le statu quo, même lorsque celui-ci nous mène à notre perte.

Les outils politiques suisses actuels sont issus du 19e siècle, et donc d’un temps où nous n’avions aucune idée de tels enjeux. Ils ne sont plus du tout adaptés aux nécessités du 21e siècle, et à l’urgence climatique. Je plaide personnellement pour davantage de démocratie, pour l’intégration de populations qui n’ont actuellement pas accès aux structures politiques traditionnelles, par exemple par le biais d’assemblées citoyennes.

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Les médias devraient également être un moyen vers plus de conscience. J’y ai travaillé et suis actuellement aux premières loges, par ma profession, pour voir comment la science est reprise et traduite par les médias. Pour de nombreux domaines, cela fonctionne. En revanche, la structure des médias et les principes qui les guident sont en contradiction avec la nature, l’importance et la temporalité du problème climatique. Car ils…

– suivent la règle de l’actualité brûlante. Les gigantesques feux qui se sont déclenchés en Australie, en Californie, en Turquie, etc., ont été largement suivis… tant qu’ils étaient en cours. À peine éteints, qui a parlé des puits de carbone ainsi disparus, ou des particules toxiques disséminées dans l’atmosphère, etc?

– mettent les infos dans des catégories. Or ce sont les liens entre elles qui révèlent toute l’importance du climat.

– traitent ce thème comme un «sujet comme un autre», alors qu’il sous-tend tous les autres. C’est un peu comme si, sentant une odeur de fumée, on en cherchait la source derrière tous les meubles d’une pièce pour voir lequel brûle, sans penser à aller voir la cave, sous le plancher, qui est déjà ravagée par les flammes.

Il y a un exemple qui, selon moi, montre particulièrement bien le décalage entre l’idée qu’on se fait de ce qui nous attend, et la réalité de ce qui nous attend: c’est celui des pics de chaleur à 50 degrés, de plus en plus fréquents dans le monde, et systématiquement illustrés par des photos de gens sur des plages, buvant des bières les pieds dans l’eau ou un surf sous le bras. Alors que ce qu’il se passe le plus probablement dans ces cas-là, c’est que vous allez chercher un peu de fraîcheur dans les sous-sols et les caves, comme peut-être aussi tous les insectes et rongeurs du quartier.

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Nous n’avons pas, dans la société telle qu’elle est aujourd’hui, de structures qui permettent d’informer et de réagir à la juste mesure de l’enjeu. Un enjeu totalement inédit à l’échelle de l’histoire humaine et pour lequel nos cerveaux, nos sens, nos croyances, nos récits, l’organisation de nos sociétés… ne sont pas préparés ni adaptés.

Tous, autant que nous sommes actuellement sur cette Terre, n’avons connu que le monde actuel. Nous sommes nés, avons grandi dans le terreau de cette société productiviste et consumériste. Nous avons appris et intégré que le «toujours plus» était ce qui constitue notre base de sécurité.

Or, il serait grand temps de troquer la CONFIANCE en ce système pour la CONSCIENCE qu’il nous mène à notre perte…

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Nous asseoir sur la route, en ce 14 décembre 2019, était le fruit d’un élan collectif. Y participer, le soutenir, l’accompagner semblait la meilleure chose à faire pour nous faire entendre, nous, personnes profondément concernées et inquiètes pour notre avenir et celui de nos enfants. C’était comme ouvrir une fenêtre de dialogue avec la population, et d’espoir.

Je pense que ce genre d’actions a fait bouger quelques lignes et ouvert des consciences. Même si, maintenant, je pense que nous devons sûrement trouver d’autres manières de nous faire entendre, j’estime avoir, ce jour-là, sur la place St-François, fait mon devoir et pris ma responsabilité de citoyenne – et de mère – vis-à-vis des dangers à venir, et que mes enfants, plus que moi-même, auront à affronter.

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