mercredi , 19 janvier 2022
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De l’extrême ou du juste milieu, où est la vraie démesure?

Dernière modification le 30-11-2021 à 7:59:06

Extrême: Qui est tout à fait au bout, à la limite d’un espace, d’une durée. Qui dépasse les limites ordinaires, qui est très éloigné du juste milieu, de la moyenne. Qui pousse les choses à leur dernière limite, qui ne sait se modérer…

«Extrême». Quel beau mot. Beau… mais pas tout à fait franc. De plus en plus récurrent dans le discours commun sur la pensée, les actions et les propositions écologistes, ce qualificatif instille le malaise, car il cache de l’ambiguïté derrière un habit d’évidence. L’air de rien, il prend l’interlocuteur en otage et met de la violence passive dans la discussion.

Quand on définit l’extrême, c’est toujours depuis soi, sa position, sa vision d’une situation. Impossible d’utiliser ce mot sans poser immédiatement dans le débat un point d’ancrage, qui s’impose sans négociation préalable comme la norme, l’évidence. Parler de ce point-là, c’est se présenter comme faisant forcément usage de sagesse, de raison, d’équilibre et de modération, et confère à celui qui l’emploie une forme de légitimité à porter un jugement. Les actes, la personne ou le groupe qualifiés d’«extrêmes» apparaissant donc comme illégitimes.

L’extrême qualifie ce qui se trouve au point le plus éloigné du juste milieu, une notion très ancrée dans l’imaginaire helvétique. Lors d’élections par exemple, les candidats revendiquent volontiers cette position, au «centre de l’échiquier politique», se définissant de la sorte comme garants de la stabilité, champions du raisonnable, tenants de l’art du compromis, art qui donne l’illusion de la prise en compte de tous les points de vue, alors même qu’il en exclut une large partie.

Et si le milieu n’était pas toujours juste, ni forcément rassurant?

En fait, la vraie question est ailleurs. Elle est surtout: de QUOI est-il réellement le milieu? Une question que nous semblons allègrement oublier, le «centre» étant toujours posé comme évident, entendu, naturel, s’épargnant donc de toutes tergiversations.

Dans ces débats réprouvant l’écologie, le point de repère, c’est en général ce à quoi nous sommes habitués, soit notre mode de vie actuel et la société dans laquelle nous vivons. Toutes et tous, autant que nous sommes sur cette Terre, sommes nés dedans. Bien qu’il prenne des formes différentes selon les lieux et les époques, ce modèle, issu de la révolution industrielle, tend à s’imposer en nous comme le seul possible. Nous n’avons jamais rien connu d’autre. Or, le connu, même lorsqu’il est source d’injustices et de souffrances, a le goût de la sécurité. Qualifier d’extrême ce qui en diffère ne trahit-il pas alors à la fois notre attachement à ce qui nous est familier et notre crainte de l’inconnu?

Or, dans ce monde, la norme, le connu, c’est notamment:

l’extraction et la combustion de 96 millions de barils de pétrole par jour, soit plus de mille barils par seconde, ainsi que plus de 4 milliards de tonnes de charbon par an. Une évolution en constante augmentation et qui semble impossible à freiner, ceci bien qu’il n’y ait plus de doutes sur les dangers que représentent, pour la stabilité du climat et nos conditions de survie sur cette planète, le passage à l’état de gaz dans notre atmosphère de ces matières naturellement vouées à rester dans les tréfonds de la Terre.

l’utilisation d’une partie de ce pétrole – résultat de millions d’années de lente et patiente transformation de la biomasse – pour créer une profusion d’objets en plastique inutiles et à usage unique, dont la consommation effrénée créée de gigantesques bancs de déchets flottant sur les océans tout en tuant largement la vie qui s’y trouve.

l’abattage de plus de 2’000 animaux par seconde pour fournir de la viande à ceux qui veulent en manger tous les jours, soit plus de 65 milliards de têtes tuées chaque année. Des êtres créés le plus souvent expressément pour notre consommation et mis à mort à la chaîne et sans considération aucune.

En 2020, 1% de la population possédant à lui seul près de la moitié de toute les richesses mondiales et un écart entre les plus riches et les plus pauvres continuant de s’agrandir.

Et bien d’autres exemples de disproportions plus inconcevables et absurdes les unes que les autres, qu’il s’agissent d’exploitation des ressources, de perte de biodiversité, d’étendue des discriminations ou de pollutions en tout genre…

Le milieu, dans ce monde, c’est précisément la plus totale démesure.

Pourquoi nous accrochons-nous tant à faire de ce monde de la surexploitation et de la consommation notre absolu centre de référence? Qu’est-ce qui nous empêche de le questionner en profondeur? Pourquoi avons-nous si peur de le mettre à l’épreuve d’autres visions du monde, et surtout de ce que nous disent – nous crient, nous hurlent! – les évolutions actuelles du climat?

Notre notion du juste milieu est en décalage grandissant avec celui qui est nécessaire au respect de l’équilibre planétaire et des conditions de la vie sur Terre. Vu de ce point d’ancrage là, nos modes de vie nous menant à la destruction et à la mort apparaissent comme explosant largement tous les extrêmes, et les tentatives désespérées des personnes sensibles à la préservation de l’environnement pour se faire entendre comme bien sensées et raisonnables.

La définition du juste milieu, et donc de ses extrêmes, est un enjeu. Elle est notre zone de sécurité commune, et ce n’est assurément plus le centre de ce monde-ci qui peut nous l’apporter. Pour survivre, nous devons en trouver un nouveau et l’habiter autrement. Qui vient le chercher avec moi?

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