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29 – Dernières nouvelles du désastre amorcé.

Dernière modification le 1-6-2022 à 15:25:26

Le Monde, 14 avril-13 mai 2022. « La dégradation des terres, un péril majeur » et autres faits saillants.

Décidément, le petit mois que je viens de passer à l’étranger aura eu don de justifier – s’il en était encore besoin – ce qui, à l’origine, motivait mon entreprise baptisée « Un air de famille ». Souvenez-vous : dans les « Raisons d’une chronique d’un désastre amorcé », j’annonçais : « En vérité, il ne se passe de jour – ou peu s’en faut – sans que les pages “Planète” du Monde qu’anime l’inlassable Stéphane Foucart ne fassent état d’une de ces avancées susceptibles de plus encore compromettre les conditions de vie sur terre. De ruiner ce bien commun propre à l’ensemble du Vivant ». Et de préciser : « L’avancée triomphale des dégradations de toutes sortes imposées au Vivant finit par constituer une suite de plan-séquence qui, prises ensemble et au long cours, ne traduisent rien moins que le film en temps réel de ce qui advient à notre monde sans espoir de retour ».

On voudra bien me pardonner de me citer, car il se trouve que ces dernières semaines ont déposé dans leur sillage une sorte d’inventaire que l’on dirait « à la Prévert » si les faits qui s’y trouvent consignés, plutôt que de prêter à rire ou à sourire, ne renforçaient certains effrois. Et la nécessité d’alerter à propos d’un pillage tant massif que létal du bien commun.

Quelques faits :

– 14 avril.

En France, dans le Morbihan, l’on s’emploie à remédier aux conséquences de l’édification, dès 1963, de la digue du Boucau, cette avancée de 1250 mètres facilitant l’entrée des navires dans le port mais dont la conséquence a été de faire disparaître à Saint-Pierre-Quiberon, et de manière irréversible, le banc de sable en même temps qu’elle compromettait le jeu des vagues porteuses d’oxygène et de sédiments pour la faune et la flore ;

– 16 avril.

Dans la région de Durban, en Afrique du Sud, 341 personnes ont péri suite à des pluies torrentielles liées à la Grande Dérive climatique. Au même moment, confronté à la sécheresse, Santiago du Chili se prépare à un rationnement d’eau ;

– 20 avril.

En Australie, soit le premier exportateur mondial de charbon, réagissant aux coupables « négligences » gouvernementales, nombre de citoyens se joignent désormais aux scientifiques qui s’efforcent de développer des outils de survie et de gestion en sorte de sauver la Grande Barrière de corail en passe d’être inscrite sur la liste de sites en péril de l’UNESCO ;

– 20 avril,

toujours. Les contraintes liées à la guerre en Ukraine poussent l’Europe à se convertir à marche forcée au gaz naturel liquéfié (GNL). Soit. Encore doit-on savoir que si les propriétaires de méthaniers – navires chargés de transporter le très précieux GNL depuis les États-Unis, l’Algérie, le Qatar, le Nigeria ou la Norvège – se frottent les mains, comparée au gaz naturel, l’empreinte carbone associée à ce GNL est beaucoup plus élevée, tant pour la production que pour le transport ;

– 23 avril.

Selon le Rapport sur l’état du climat du service Copernicus, en Europe, l’été 2021 a été le plus chaud jamais enregistré. Qu’en va-t-il être de l’été qui s’approche ?

– 27 avril.

Un rapport des Nations unies alerte sur la consommation effrénée de sable (quelque 50 milliards de tonnes par an utilisées dans la composition de l’asphalte, du verre, de l’électronique et surtout du béton) et ses graves conséquences pour l’environnement : sécheresse accrue des cours d’eau, modification de la nature des sols, affaissement des rivages… C’est particulièrement le cas en Asie où le boom de la construction a entraîné une ruée vers les granulats des rivières, des lacs et des zones côtières de la Chine et de l’Inde ;

– 28 avril.

En France ont eu lieu des manifestations contre de futures routes, entrepôts ou centres commerciaux prolixes en béton et pollution et très peu en emplois. Simple exemple : le projet de la Métropole européenne de Lille ; un entrepôt géant à même la ZAC Illies-Salomé. 100 000 m2. 16 terrains de football. Ceci sur des sols agricoles. « Les meilleures terres ! ».

– 28 avril toujours.

Tandis que le nord de l’Inde et le Pakistan se retrouvent écrasés par une canicule précoce, des chercheurs identifient 151 molécules chimiques dans huit lacs de montagne de l’Ariège, des Hautes-Pyrénées et des Pyrénées-Atlantiques. Parmi elles, le diazinon et la perméthrine – insectifuges appliqués aux moutons, bovins et chevaux visant à les débarrasser des insectes piqueurs. D’où la disparition de microcrustacés dont la fonction est le nettoyage d’une eau qui pourrait donc ne plus être potable ;

– 29 avril.

Selon un rapport des Nations unies, 40% des terres de la planète sont désormais épuisées. Autant dire : un constat synonyme de pauvreté. De faim. D’émergence de zoonoses. De migrations. De conflits. Dans le collimateur de l’ONU : l’agriculture moderne. Les modèles de monocultures intensives dopées aux intrants chimiques dévoreurs d’espaces naturels ;

– 3 mai.

En France, alors que les décès d’enfants en bas âge décroissaient depuis le début du XXe siècle, ils s’accroissent de manière inquiétante depuis dix ans. La cause du phénomène n’est pas encore clairement établie, mais les hypothèses circulent : augmentation continue de l’âge des mères – part de femmes fumeuses pendant la grossesse – femmes en surpoids ou obèses ;

– 5 mai.

À une large majorité, le Parlement européen renonce à bannir des aires protégées le chalutage de fond, une technique de pêche que l’on sait ravageuse. Du côté des États-Unis, en dépit des promesses du président Biden, la relance des énergies fossiles qui fait pourtant l’objet de fortes contestations va bon train. Motif : contenir la hausse du produit des carburants. Quant à l’urgence climatique…

– 7 mai.

En Alsace, et plus précisément à Wittelsheim, quelque 420 000 tonnes de déchets dangereux (arsenic, amiante, chrome, résidus d’incarcération…) sont désormais stockés sous terre, menaçant la nappe phréatique. Le fait n’empêche pas les prospectus émis par Stocamine, cette « poubelle toxique de l’Alsace » qui les distribue aux habitants, de vanter une « mine au service de l’environnement » ;

– 12 mai.

En Côte d’Ivoire, résultat d’aléas climatiques devenus la norme, sécheresse et désertification aidant, l’avancée du désert menace la sécurité alimentaire et la concorde communautaire. De fait, 60 % des terres productives du territoire national sont concernées. Conséquence pour les jeunes : l’attrait d’un orpaillage illégal contribuant à la dégradation de sols ;

– 13 mai.

Nouveau rebondissement dans la saga des cycles de réévaluation par les autorités réglementaires : face aux nombreuses critiques émanant de la société civile à l’endroit du rapport d’évaluation préliminaire, l’expertise sur le glyphosate conduite par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) est tout bonnement reportée à 2023 – ce en dépit des nombreuses études alertant sur les risques liés à l’usage de cet herbicide génotoxique. Le bouquet !

– 19 mai.

Bien sûr, à travers le monde, toujours plus de personnes s’emploient à alerter et à contrer la Grande Ruée vers le désastre. Mais que font les autorités, sinon la sourde oreille ? Et que fait la justice ? À l’heure où j’écris ces lignes, Sonja Hediger, médecin généraliste en Suisse romande et infatigable activiste d’Extinction-Rébellion, s’offre une deuxième comparution devant un tribunal – cette fois au motif d’avoir, avec d’autres militants de X-R, interpellé les membres du Conseil communal lausannois dans le cadre du projet « Ville Vivante ». Donc d’avoir obstrué la voie publique !

Certes, nous ne sommes pas toutes et tous des Sonja : pour autant, confrontés à la somme des dégâts en grande partie irréparables qui compromettent toujours plus sûrement notre maison commune la Terre, nous aussi avons le devoir de faire savoir. De partager. D’agir à notre mesure.

En prime, le témoignage de Sonja Hediger :

Rendez-vous au Tribunal de Montbenon mercredi 25 mai à 11h pour la lecture du verdict.

En attendant, voici à peu près ce que j’ai dit au juge Bruttin hier matin:

« Comme vous le savez, nous sommes dans une urgence absolue. Nous le savions en 2019, nous le savons encore plus maintenant après la parution du dernier rapport du GIEC dont une des autrices est dans la salle (Julia Steinberger).

Les scientifiques alertent depuis 50 ans mais on ne les écoute pas. Les émissions de gaz à effet de serre de la Suisse n’ont cessé d’augmenter. Elle se targue qu’elles diminuent, mais en ne tenant compte que des émissions internes. Elle a exporté ses émissions de gaz à effet de serre. Quand on fait le bilan de ce qui est importé en Suisse, on voit qu’elles continuent d’augmenter.

Nous vivons dans une démocratie, une démocratie dans laquelle les citoyens peuvent s’exprimer et prendre des décisions. Mais pour pouvoir prendre ces décisions, ils doivent être informés correctement. Lorsque nous avons des votations, nous recevons toujours un bulletin, nous avons des articles, nous pouvons nous renseigner. Dans ce cas précis, le Conseil Fédéral ne fait pas son travail. Le Conseil Fédéral rassure la population en disant qu’il prend les mesures nécessaires. Il ne fait pas la même chose qu’il a fait avec le Covid, en disant qu’il y a une urgence absolue et qu’on doit prendre des mesures contraignantes, désagréables pour la population, pour sauver la population.

Les activistes climatiques qui participent à des manifestations non-autorisées, savent très bien pourquoi ils participent à des manifestations NON-AUTORISEES et pas AUTORISEES. Nous voulons faire pression sur les journalistes, sur la population et sur les élu.e.s, mais pour cela, nous devons avoir l’attention des médias. Cette attention est très, très difficile à avoir.

100’000 personnes

Je vous donne un exemple : En septembre 2019, à l’appel de l’Alliance climatique, qui regroupe des dizaines d’ONG actives dans l’environnement, le climat et la justice sociale, nous étions 100’000 personnes à manifester à Berne, pour une manifestation autorisée. Il y a eu un entre-filet dans le 24 Heures. 100’000 personnes.

Un an plus tard, en septembre 2020, nous étions 300 activistes à occuper la place fédérale, dans une manifestation non-autorisée. Nous avons eu les premières pages de tous les journaux du pays, nous avons eu la radio, nous avons eu les plateaux de télévision.

300 personnes à la place de 100’000 personnes

Je fais également partie des Doctors for Extinction Rebellion Switzerland, qui est un mouvement de professionnel.les de la santé qui soutient Extinction Rebellion. Nous organisons des manifestations autorisées. Nous étions l’année passée, en mai 2021, à Genève, pendant l’Assemblée Mondiale de la Santé (OMS). Nous demandions à être reçu.e.s par le Secrétaire Général, Dr Tedros Ghebreyesus, qui nous a reçu.e.s pendant plus d’une heure.

Nous étions 300 manifestant.e.s, il nous a reçu pendant plus d’une heure pour écouter le message que nous voulions faire passer à tous les ministres de la santé qui étaient réunis à Genève pour cette assemblée. Nous demandions à ces ministres de déclarer l’urgence sanitaire, et nous avions des propositions pour mitiger les effets de cette urgence. Le Dr Tedros nous a dit qu’il était l’un des nôtres (je vous ai mis dans mon dossier de preuves les images de cette manifestation). Il est même reparti avec un pin’s des Doctors4XR avec le symbole d’Extinction Rebellion.

Lors de la cérémonie de fermeture de cette assemblée, il a présenté nos demandes et il a demandé à tous les ministres de la santé du monde de déclarer l’urgence sanitaire.

Cette manifestation autorisée, on n’en a pas parlé du tout, dans aucun journal, sur aucune radio, sur aucune télévision.

300 personnes, professionnelles de la santé, reçues par l’OMS, ça n’intéresse pas les médias.

Nous devons interrompre le train-train pour être entendu.e.s.

Extinction Rebellion Switzerland est un tout petit mouvement, de quelques centaines de personnes, qui a commencé à faire des actions au printemps 2019. Un peu plus de 6 mois plus tard, en janvier 2020, j’ai été invitée sur la plateau télé d’Infrarouge, avec Madame la Présidente, nouvellement présidente, Sommaruga. Je n’aurai jamais été invité sur ce plateau télé si j’avais fait partie d’un petit groupe de 300 personnes qui fait des petites manifestations autorisées.

Madame la Présidente Sommaruga

Pourquoi je vous raconte ça ?

Parce que Mme Sommaruga elle-même nous a dit, j’étais là avec un membre de la Grève du Climat, elle nous a demandé à tous les deux, de continuer à faire de la pression dans la rue, elle nous a dit que c’était nécessaire pour pouvoir prendre de bonnes décisions au niveau du Parlement. Sans la pression de la rue, nous n’y arriverons pas. J’ai suivi son conseil.

Monsieur le juge

Aujourd’hui, vous nous avez dit plusieurs fois que si vous aviez été le Commandant de police, vous n’auriez pas fait ceci, ou que si vous aviez été le Procureur général… Vous avez une autre position. Vous êtes juge. Votre position vous donne du pouvoir, elle vous amène du respect. Vous n’êtes pas là juste pour appliquer la loi, Monsieur le Président. Vous êtes là, on vous fait l’honneur de vous nommer juge, parce qu’on pense, ou on a pensé, que vous étiez capable de prendre la mesure d’une situation, de contextualiser les faits. C’est pour ça que vous avez cette position. Vous n’êtes pas un robot. Vous avez une marge de manœuvre. Et cette marge de manoeuvre implique aussi de l’humanité.

J’en ai marre de ces procès, comme vous sûrement. J’ai été dans le public à de nombreuses reprises et j’entends parler d’articles ceci et d’articles cela… Je n’en peux plus. Nous tournons autour du pot avec des articles de loi. Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose de plus important que ces procès climatiques ? Si vous acquittiez tous ces activistes, vous enverriez un signal au procureur général, lui disant peut-être de s’occuper de poursuivre les vrais criminels.

Du courage ?

Mais il faut du courage pour envoyer ce signal. Comme l’a déjà dit Etienne ( Schaufelberger), face à cette urgence absolue, nous avons tous besoin de faire preuve de courage. Tous et toutes.

Lors de ma première action qui était le Pont Bessières (historique XR-Lausanne) je n’avais pas du tout l’intention de m’asseoir sur ce pont. J’avais peur. Et puis j’ai vu tous ces jeunes, qui étaient portés par l’espoir, portés par le groupe, et qui avec courage, s’asseyaient les uns après les autres devant les policiers. Leur courage m’a portée. Et j’ai décidé de moi aussi m’asseoir devant les policiers. La première fois, ça demande beaucoup de courage. Après, c’est plus facile. Je vous demande ce courage, Monsieur le Président.

Dans cette salle sont assis mon mari et ma maman, et plusieurs autres personnes venues me soutenir, je suis sûre que ces personnes aussi attendent de vous ce courage.

Qui condamnez-vous ?

Et si malgré tout, vous me condamnez comme tous les autres avant, sachez que ce n’est pas moi que vous condamnez, ce sont les personnes qui sont déjà en train de mourir, dû aux sécheresses, dû aux inondations, dû à la chaleur… La semaine passée, plus de 50° en Inde. Combien de morts ? Nous ne le savons pas. Et ce sont les jeunes. Ce n’est pas moi, c’est cette personne (j’ai mis une photo grandeur nature de mon fils de 16 ans regardant droit devant lui, au-devant de mon visage). C’est mon fils. Regardez-le bien dans les yeux. C’est lui que vous condamnez aujourd’hui.

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