mercredi , 1 décembre 2021

Les chroniques de Sarah Perrin

Dernière modification le 6-11-2021 à 10:48:02

Derrière les mots

Quand l’évidence évide la danse de la vie

Une chronique sur les mots, notions et expressions qui marquent le débat sur les bouleversements climatiques et environnementaux.

« Les mots sont notre plus inépuisable source de magie. Ils peuvent à la fois infliger des blessures et y porter remède. »
Dumbledore (Harry Potter et les reliques de la mort – 1ère partie).

Lorsque des frictions agitent notre collectivité, les mots en sont les premiers véhicules. Ils deviennent des enjeux, et leur définition un champ de bataille. On le constate dans les débats actuels sur les chamboulements climatiques et environnementaux en cours et à venir. Qu’ils aient lieu aux repas de famille, à la pause-café du travail, dans les médias ou sur les réseaux sociaux, les échanges se font vite à coups de notions carrées et trop simplistes, de sens commun facile, de rétorques défensives et d’évidences assénées avec assurance. Nous ne savons pas trop faire autrement. Nous n’avons bien souvent à disposition, dans notre arsenal de réactions aux sujets sensibles, que ces armes automatiques fournies par le monde dans lequel nous vivons. Un monde de l’excès et de la surchauffe, qui nous mène à notre perte, mais fait tout, maintenant plus que jamais, pour se légitimer et continuer à exister. Y compris au travers des mots.

Pourtant, si nous voulons envisager une suite et offrir un avenir aux générations futures, inventer un autre monde est indispensable. Et cela ne pourra pas se faire sans revoir radicalement les mots qui le porteront et leurs usages qui lui donneront vie. Si, plutôt qu’un champ de bataille, nous faisions de nos paroles le champ de tous les possibles? Si, au lieu de chercher à imposer nos définitions définitives, nous écoutions l’espace de liberté qui se cache derrière l’évidence qu’elles semblent si naturellement porter?

Un mot est une entité intrinsèquement élastique. Chacun d’eux porte un morceau d’histoire humaine, avec ses résidus de vies, d’organisations et de luttes passées, mais aussi la totalité du présent et un élan vers l’avenir. Il est dépositaire de sens socialement admis à l’instant T, qui change peu ou prou à l’Instant F, ou également selon les lieux et au fil des générations. Et chaque personne y met aussi un peu de sa propre sauce, en fonction de son vécu, de son parcours, de son milieu, de ses petits oignons et de ses intentions du moment. Un mot, c’est comme une cellule, base de la vie: en mouvance constante et forcément relié à tous les autres, sans lesquels il ne peut prendre pleinement son sens.

Nous faisons pourtant au quotidien tacitement comme si cette élasticité n’existait pas et qu’en prononçant le même mot, nous étions tous d’accord sur l’idée qu’il exprime et comptons sur le fait que cela suffise pour nous faire pleinement comprendre. Or, c’est là, dans le flottement généré par cette élasticité, que viennent souvent se loger les enjeux de communication les plus complexes et bon nombre de malentendus.

Ce flottement n’est qu’un petit espace nu, un interstice. Si on l’intègre davantage à nos représentations mentales, il peut nous en dire long et nous donner bien des clés de compréhension de nos interactions. Mais en général, on ne l’aime pas trop. On préfère les choses tangibles et claires, les définitions de dictionnaires. Nous n’avons jamais appris à apprivoiser et à vivre avec l’incertitude et les souffles d’air, qui nous sortent de nos zones de confort et nous plongent dans l’insécurité. De plus, en tenir compte est vite perçu comme compliquant encore plus nos relations, que l’on souhaiterait déjà tellement plus limpides. Alors, pour l’oublier, on le remplit. On le bourre d’un bon sceau d’évidence. Ainsi, l’air de rien, nos paroles s’identifient mieux à la vérité et posent d’emblée comme saugrenue toute velléité de les discuter.

Ce faisant, ce ne sont pas uniquement des termes et des notions que l’on s’accapare. En éliminant tout ce qu’un mot peut être d’autre que ce qu’on veut absolument lui faire dire, on fige et on enferme la pensée. On s’empêche, soi-même et son interlocuteur, de réfléchir le monde autrement. On réduit drastiquement le champ des possibles. C’est pourquoi les mots sont de vrais enjeux politiques et sociaux, d’autant plus dangereux qu’ils avancent silencieux sous une cape d’invisibilité.

Chaque épisode de cette chronique se penchera sur un mot ou une notion qui revient régulièrement dans le discours sur le climat et l’environnement. Il essayera de retrouver cette part de flottement intrinsèque qui l’entoure, de mettre au jour et de questionner l’évidence dont, collectivement, nous la remplissons. Sans prétention ni exhaustivité, Il s’agit d’offrir des pistes de réflexion, histoire de laisser à nouveau notre pensée danser dans le flot de la vie plutôt que la figer.

Sarah Perrin

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