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Les limites de l’adaptation

Dernière modification le 13-6-2022 à 10:08:40

Ou l’illusion de l’humain hors sol et surpuissant

« Bah, l’humain s’est toujours adapté, et il continuera à le faire ». S’adapter. Ce mot s’invite partout. Il surgit dans presque tous les discours concernant le climat, qu’il s’agisse de discussions de bistrot ou d’ébauches de plans de transition gouvernementaux. Il s’impose comme une évidence ; comme si ce qu’il porte et signifie était d’emblée clair pour toutes et tous.

Bien sûr, nous devrons nous adapter. Et nous pourrons le faire… dans une certaine mesure. Mais jusqu’où exactement ? Quelle fourchette, quelle marge, quelle souplesse avons-nous ? Quand les limites de nos capacités à nous adapter se rappelleront-elles à nous ? Le deuxième volet du dernier rapport du GIEC, sorti le 28 février – passé pratiquement inaperçu dans les médias – est précisément consacré à ces questions. Il en ressort qu’à +2 degrés de réchauffement global, notre capacité d’adaptation est déjà largement compromise. Or, nous sommes aujourd’hui à 1,2 degré et sans modifications drastiques, nos modes de vie actuels nous mettent sur une trajectoire allant vers +4 degrés au minimum d’ici la fin du siècle.

Impossible n’est pas humain… Vraiment ?

Dans les récits que se font nos sociétés, nos facultés d’adaptation semblent toujours assurées et infinies. Il n’y a pas vraiment d’espace laissé au doute à ce sujet. Nous vivons encore largement dans un système de pensées basé sur l’anthropocentrisme et les principes patriarcaux, qui place l’humain comme un être surpuissant, trouvant toujours des solutions à tout. Croyance largement incarnée aujourd’hui dans la conviction que la technologie arrivera bien, d’une manière ou d’une autre, à nous sauver de la catastrophe climatique, à l’image du superhéros débarquant pile-poil au moment du film où tout semble totalement perdu. Les films et fictions en disent décidément long sur les conceptions que nous avons de nous-mêmes et de nos possibles à un moment donné…

Symptomatiquement, toutes les citations portant sur la notion d’adaptation disent la même chose : elle semble illimitée. Aucune de ces phrases n’évoque ne serait-ce qu’une prudence à l’égard de nos capacités :

« Personne n’est à l’abri d’un désastre, mais tout le monde a la capacité de s’adapter »

« On mesure l’intelligence d’un individu à sa capacité à s’adapter à un environnement hostile »

« Si l’on est capable de s’adapter à tous genres de souffrances, tout malheur n’est rien pour nous »

« Qui veut vivre doit s’adapter aux conditions nouvelles de la vie »

Or, ces phrases qui forgent aujourd’hui encore nos imaginaires sont issues du passé, d’un temps où la catastrophe climatique et environnementale n’était juste absolument pas envisageable.

Résolument terriens, terriennes

L’idée d’être capable de s’adapter à tout est évidemment rassurante. Elle conjure notre impuissance face à un avenir incertain et aux éléments qui nous dépassent. Elle nous redonne le sentiment de nos pleins pouvoirs, de la possibilité de prendre en main notre destin, quel que soit ce qui viendra le ballotter.

Aujourd’hui, ces croyances sont particulièrement dangereuses. L’idée qu’« on s’est toujours adapté » fait référence à une échelle de temps totalement différente de celle à laquelle nous confrontent les défis propres au XXIe siècle. Les adaptations passées se sont faites sur des centaines, voire des milliers d’années. Or, le rythme du changement climatique nous demandera de nous adapter à des conditions extrêmes en quelques années, au mieux deux ou trois décennies. Un délai inédit dans toute l’histoire géologique de la Terre ! Croire que nous pourrons nous adapter, c’est encore une fois une façon de nier la réelle ampleur des évolutions climatiques en cours et de ses conséquences à moyen et long terme.

Ce faisant, nous oublions à quel point la communauté humaine est en fait résolument terrienne. Nous aimons nous penser comme totalement dégagé·e·s de toutes contingences extérieures et nous considérer comme des entités en soi et pour soi, fonctionnant en autosuffisance. Combien de films ou séries de nos enfances ont nourri cette illusion, en montrant des humains débarquant sur une planète lointaine, et évoluant exactement comme ils le feraient sur la nôtre ? C’est tout juste si on se demandait alors, dans ces fictions, si ces explorateur·trice·s pouvaient ou non respirer sans casque.

Une puissante harmonie

Nous n’aimons pas voir notre profonde dépendance à l’égard de notre environnement terrestre et à toute la biosphère pour notre survie. Pourtant, en raison – précisément – d’adaptations successives réalisées sur le très long terme, nos corps sont minutieusement réglés pour les conditions existant sur cette planète, et pas une autre. Plutôt que le subir comme une vulnérabilité – ou pire, une faiblesse -, ne pourrions-nous pas réaliser l’incroyable force que cela dénote : celle de l’harmonie que nous offre le système Terre ? Ne devrions-nous pas en ce sens l’honorer plutôt que vouloir s’en dédouaner et le « dompter » à tout prix, au risque de nous faire payer le plus cher : celui de tous nous condamner ?

L’une des illustrations les plus frappantes de cette harmonie intrinsèque à la Terre et inscrite au plus profond de nos cellules est la transformation que subissent, en seulement quelques semaines, les corps des astronautes lors de séjours dans la Station spatiale internationale (ISS). Rapidement, l’absence de gravité entraîne une perte de densité des muscles et les os, obligeant les habitants temporaires de cette capsule évoluant en orbite à 400 kilomètres d’altitude à de longues heures d’entraînement sportif. Moins connus encore sont les effets sur la circulation sanguine, dont la pression est en réalité minutieusement réglée sur celle de la surface de notre planète. Dans l’espace, le sang tend à s’accumuler dans le haut du corps, notamment dans la tête, où il presse à l’arrière des yeux et sur le nerf optique. Plusieurs astronautes sont ainsi revenus sur Terre avec des problèmes de vue souvent irréversibles.

Cocktail mortel

Il en sera de même avec les bouleversements climatiques annoncés, qui arriveront bien trop vite pour que nos corps puissent développer les réponses nécessaires. Les extrêmes de chaleur qui vont nous frapper en sont un bon exemple.

Aujourd’hui, entendre parler de thermomètres montant allégement dans les 40 degrés ici ou là dans le monde nous semble déjà presque banal. Nous avons quelque peu oublié que, durant la célèbre canicule de l’été 2003, les températures enregistrées étaient de l’ordre de 36-37 degrés sur deux semaines entières, avec des pics au-delà de 40 degrés (et notamment un record à 44,1 degrés dans le Gard, en France). Cette vague de chaleur alors sans précédent a causé plus de 70’000 décès en Europe. Que se passera-t-il donc lorsqu’on verra des pics à plus de 50 degrés, ceci sur plusieurs jours ?

De plus, avec la chaleur augmente également le taux d’humidité dans l’air. Or, l’organisme régule sa température grâce à la sueur. En cas de chaleur humide, l’air étant déjà saturé en eau, le corps a beaucoup plus de difficulté à se réguler par la transpiration. Cela peut aller jusqu’à des organes qui se mettent à lâcher… et à la mort. D’ailleurs, les spécialistes annoncent que plusieurs régions du monde, notamment au niveau de l’équateur, deviendront tout simplement invivables plusieurs dizaines de jours par année. Il s’agira entre autres des zones situées au niveau de l’équateur, mais l’Italie et le sud de la France seront également touchés.

Sans oublier que notre adaptation dépend très largement de celle des plantes, qui nous nourrissent, nous habillent, nous fournissent nos médicaments. Or, tous les jardiniers le savent bien : les végétaux vivent et se développent au rythme des saisons, dans certains créneaux de températures, de précipitations et selon les conditions précises d’une région spécifique, et il suffit de peu, dans le fragile équilibre de ces paramètres, pour stopper ou compromettre leurs croissances, fructification et survie. Lesquels pourront encore pousser et nous offrir leurs précieux services ?

L’humilité, seule « technologie » possible

La meilleure façon de nous adapter est de réaliser dès maintenant que nous ne nous adapterons pas. Du moins pas au-delà d’une certaine limite, qui sera rapidement atteinte concernant les conditions de base de notre survie sur Terre.

S’adapter, aujourd’hui, ce n’est en tout cas pas compter sur quelques miracles technologiques qui n’auront pas lieu. C’est reconnaître notre profond attachement à la stabilité climatique et affirmer une volonté sans faille de la maintenir. C’est comprendre à quel point les conditions qui ont régné depuis 11’000 ans sur cette planète, qui ont notamment permis l’avènement de l’agriculture, sont exceptionnelles et précieuses, et tout faire pour les préserver. Pour cela, nous n’avons pas d’autres choix que de changer radicalement de paradigme et d’inverser les termes en optant pour une réelle sobriété matérielle et une abondance relationnelle.

Dans cette optique, si l’idée de l’adaptation peut être rassurante, celle de la pleine conscience et de la connaissance de nos limites l’est encore plus. Car seule l’humilité qu’automatiquement cela inspire nous permettra d’agir à la hauteur de ce qui est nécessaire.

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