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36 – On trottine lentement derrière un climat qui change vite

Dernière modification le 26-7-2022 à 12:36:52

Le Monde, 17 juillet 2022, « Il va falloir changer d’échelle dans l’action », « Planète », p. 7.

Deux autres semaines de passées et quelle moisson de nouvelles bien peu rassurantes ! Voyons plutôt.

10 juillet

En mer d’Arabie, pour les centaines de navires chinois venus de Ningde, Fuzhou ou Zoushan – soit à 10 000 kilomètres de là –, la ruée effrénée vers l’or blanc protéiné qu’est devenu le calamar a commencé. Une ponction halieutique à la frontière de la légalité, relevant d’une pêche dite « non régulée », destinée à durer neuf mois et répondant à l’engouement croissant des consommateurs pour les céphalopodes – poulpes et seiches compris. Selon l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) de l’Organisation des Nations unies, ce genre de prélèvement totaliserait, à travers le monde, 3,6 millions de tonnes par an – dix fois plus qu’en 1950. À la clé : un marché pesant 12 milliards de dollars. Dans la même édition du Monde, faisant écho à ce type de ponction délirante, les pages 6 et 7 attirent l’attention sur le fait suivant : « L’humanité dépend de 50 000 espèces sauvages » dont certaines sont toujours plus exploitées… menaçant ainsi le bien-être de milliards de personnes. Selon le récent rapport de la Plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (Ipbes), il devient donc pressant d’opérer des « changements transformateurs » visant à progresser vers des « usages durables ». Sept pistes d’action favorisant des pratiques vertueuses sont déclinées, au nombre desquelles « mettre en place des politiques inclusives et participatives, instaurer des outils et des réglementations permettant d’assurer une distribution juste et équitable des coûts et bénéfices, améliorer la surveillance et l’évaluation des pratiques, adapter les mesures aux contextes locaux. » Quant à la volonté politique de les mettre en pratique – quitte à les imposer…

12 juillet

Selon le dernier rapport de l’ONU sur la population mondiale, à compter du 15 novembre prochain la planète Terre abritera huit milliards d’humains. Un milliard de plus donc qu’en 2010, deux de plus qu’en 1998 et cinq et demi de plus qu’en 1950. Une progression d’autant plus affolante que le cap des dix milliards pourrait être atteint dès 2059 « pour se stabiliser ensuite d’après un scenario “moyen” autour de 10,4 milliards d’humains dans les années 2080 ». On imagine les casse-têtes qui ne sauraient manquer de s’ensuivre, s’agissant de nourrir cette population, de l’hydrater, de la loger au détriment des terres cultivables et des forêts, etc. Encore s’agirait-il de compter avec une explosion démographique en rien uniforme. Si l’Inde, dès l’an prochain, deviendra le pays le plus peuplé au monde (détrônant une Chine qui « devrait connaître un déclin absolu de sa population »), l’Europe orientale devrait – émigration et faiblesse de la natalité aidant – voir sa démographie continuer de fortement chuter.

­13 juillet

Pour la première fois, l’Agence nationale de sécurité sanitaire française (Anses) reconnaît le lien entre la consommation des additifs utilisés dans les charcuteries et le cancer colorectal. « Réduire l’exposition de la population aux nitrates et nitrites par des mesures volontaristes » devient donc une urgence. De leur côté, redoutant une pure et simple interdiction de tels composants, la Fédération des industriels charcutiers-traiteurs (FICT) monte au créneau, assurant que « la France est, avec le Danemark, le pays au monde où il y a le moins de nitrates dans les charcuteries ». Un message qui ne passe pas auprès de la Ligue contre le cancer et l’ONG Foodwatch dont la pétition lancée fin 2019 réclame l’interdiction des additifs nitrés.

14 juillet

Aux Pays-Bas, pays où l’élevage intensif est tourné vers l’exportation, la grogne des exploitants agricoles atteint des pics inquiétants face au gouvernement déterminé à appliquer son plan anti-azote. Opérations escargot sur les grands axes, blocages de supermarchés, manifestations qui s’enveniment… rien ne va plus face à la décision de diminuer les cheptels d’environ 30% en sorte de réduire de 50% les émissions d’azote d’ici à 2030. N’empêche, le plan drastique est maintenu – engrais azotés et effluents d’élevage étant à l’origine de 46% des émissions de protoxyde de carbone, d’ammoniac ou de nitrates. Avec pour résultat des sols « gorgés de ces polluants qui détruisent la biodiversité et constituent une menace pour la santé humaine ». Et gare aux trop nombreux agriculteurs récalcitrants : ils pourraient être expropriés !

Pendant ce temps, la grande affaire reste bien sûr les affolantes conséquences des diverses vagues de chaleur qui, ces temps, cumulent avec des épisodes de canicules. Et là, c’est peu dire que l’urgence climatique n’est pas une vaine expression !

14 juillet toujours

En Picardie, suite à l’assèchement des champs, le battage des moissonneuses suffit à faire partir des feux ensuite très difficiles à maîtriser. « Il suffit de résidus de paille et d’un patin qui heurte un caillou pour provoquer un “effet silex” : une simple étincelle et le feu se propage ». Si bien que depuis le 15 juin, les pompiers comptabilisent quinze départs de ces incendies. En pleine période de moisson, ils ont d’ores et déjà ravagé une centaine d’hectares.

17 juillet

En dépit d’une urgence climatique qui, parmi bien d’autres pays, touche durement la France, le gouvernement tarde à mettre en œuvre des mesures de transformations radicales. C’est ainsi que, dans son discours de politique générale, la première ministre Élisabeth Borne se fait épingler pour n’avoir évoqué cette urgence qu’en troisième position, après le pouvoir d’achat et le plein emploi. Dans l’éditorial du même jour, je lis : « L’exhortation à la sobriété énergétique lancée par Emmanuel Macron le 14 juillet est certes salutaire, mais il est regrettable qu’elle soit plus le produit des tensions sur les approvisionnements en énergies fossiles de la France du fait de l’invasion de l’Ukraine que celui d’un volontarisme climatique assumé ».

19 juillet

En Gironde, où il a ravagé 14 000 hectares de forêt en moins d’une semaine et où il progresse « tantôt sur un flanc, tantôt sur l’autre, obligeant les pompiers à se repositionner en permanence », le feu fait désormais figure de « monstre ». Simultanément, dans la péninsule Ibérique, des dizaines d’incendies apparus aux quatre coins du pays ont provoqué la destruction de plus de 25 000 d’hectares de forêt. Quant à la Grande-Bretagne, l’Office météo national a, pour la première fois de son existence, publié une « alerte rouge » à la canicule, signifiant un danger pour la vie des personnes. Le gouvernement a donc décidé de renforcer son système d’appels d’urgence.

20 juillet

S’agissant de températures qui battent des records, la Chine n’est pas en reste. Au terme d’un mois de juin étouffant, 84 villes ont lancé mi-juillet des alertes rouges à la canicule pour des températures dépassant les 40o C. Outre la santé et le confort des Chinois, pareille vague de chaleur risque d’affecter l’économie. « Le 17 juillet, la ville de Hangzhou, capitale du Zhejiang, a même tiré soixante roquettes pour “ensemencer” des nuages, une technique censée faire tomber la pluie artificiellement. »

21 juillet

Deux jours plus tôt, les habitants de Paris et sa banlieue affrontaient des températures montant jusqu’à 40,5o C. Au Service d’appel médical urgence (Samu), un conducteur raconte : « Il faisait 46 degrés dans la cabine. Je n’avais qu’une bouteille d’eau et elle était bouillante. Quand j’ai relevé la tête, je voyais tout en noir »,

22 juillet

En France encore, interrogé par Clémence Apetogbor, Grégory Alione, président de la fédération nationale des sapeurs-pompiers, déclare que « l’exceptionnel sera sans doute notre quotidien en 2023 ». S’il est surpris ? Nullement. Et d’ajouter : « On parle de feux de forêts en été, or l’utilisation de ce terme est obsolète parce que, désormais, l’ensemble du pays est concerné par les feux de forêts du 1er janvier au 31 décembre ». Or pour faire face à cet accroissement, « nous sommes passés de 7 500 casernes il y a quinze ans à 6 800 aujourd’hui et avons des ressources humaines limitées, qui ne sont pas toutes formées aux feux de forêts ».

L’épilogue de cette trente-sixième chronique, je l’offre à la climatologue Valérie Masson-Delmotte. Dans une interview parue le 17 juillet, celle-ci déclare :

a – « Je vois une prise de conscience croissante partout dans le monde et surtout dans les pays en développement (…) Mais de nombreux obstacles persistent et freinent l’action, comme sur la rénovation thermique des logements ou l’aménagement des villes » ;

b – « Le climatoscepticisme existe encore mais a changé de forme. Il réside moins dans la négation du changement climatique et de son origine humaine que dans un déni de la gravité des enjeux et de l’urgence à agir » ;

c – « On trottine lentement derrière un climat qui change vite, L’action se met en place et monte en puissance, mais elle n’est pas encore à la hauteur. (…) Au final, les conditions ne sont pas encore réunies pour parvenir à doubler le rythme des baisses des émissions de gaz à effet de serre dans les années à venir » ;

d – « Ce qui pèse le plus dans les émissions en France, ce sont les transports (30%) et en particulier la voiture individuelle. Une partie des déplacements sont contraints, mais beaucoup pourraient être réalisés autrement. (…) Il faut aussi faire en sorte que nos infrastructures, nos activités agricoles, notre gestion de l’eau soient pensées pour être résilientes face aux caractéristiques climatiques à venir. »

e – « Ni l’expérience d’évènements extrêmes ni l’information scientifique ne sont suffisantes pour conduire à des modifications profondes des pratiques. Ce qui compte, c’est d’être dans un cadre familial, associatif, professionnel ou territorial qui engage des transformations sociétales, ce qui permettra d’entraîner une évolution des styles de vie. Améliorer le bien-être et la qualité de vie permet aussi de renforcer l’engagement de tous sur la durée ».

Ainsi, face au pire, toujours davantage de voix s’élèvent – individuelles ou collectives. Toujours plus de mesures sont élaborées, testées, préconisées. Dès lors ? Tandis qu’au niveau « familial, associatif, professionnel ou territorial » les engagements se multiplient, finira-t-on par voir les instances dirigeantes quitter leurs chimères conjuguant croissance, retours sur investissement, confiance aveugle en la technologie et soucis de réélections pour prendre enfin les mesures radicales que la situation exige ?

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