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Utiliser l’IA et les GAFAM pour le militantisme climatique et social

Dernière modification le 10-1-2026 à 13:42:34

Une ligne située, pas un dogme

Je lis avec respect le manifeste de Bon Pote, qui a fait le choix clair et assumé de ne pas utiliser l’intelligence artificielle générative. Ce choix est cohérent, rigoureux et pleinement légitime dans leur cadre : celui d’un média structuré, professionnalisé, financé par ses lecteurs, revendiquant un journalisme indépendant exigeant. Mais ce choix n’est pas universellement transposable. La situation depuis laquelle j’écris est différente.

Une situation matérielle et politique spécifique

Nous ne sommes pas une structure nationale. Nous ne sommes pas une rédaction professionnelle au sens classique. Nous sommes basés en Suisse romande, une région d’environ 2,5 millions d’habitant·e·s, où les médias indépendants sont rares, les financements limités, et où l’engagement citoyen repose très largement sur du bénévolat. L’écosystème médiatique y est étroit, fragmenté, et peu propice à l’émergence de modèles économiques solides pour un journalisme indépendant de long terme.

Concrètement :

  • nous n’avons pas d’équipe,
  • pas de salarié·e·s,
  • pas de budget,
  • pas de subventions publiques,
  • pas de modèle reposant sur un abonnement.

Nous avons un ordinateur, un clavier, et une urgence : celle du climat, de la justice sociale, et de la lutte contre des discours douteux de plus en plus organisés, bien financés et activement amplifiés par des algorithmes que nous ne contrôlons pas. Dans ce contexte précis, refuser par principe certains outils numériques n’est pas un geste neutre. C’est un choix stratégique lourd de conséquences.

Pourquoi j’utilise l’IA et pourquoi je ne lui délègue rien

Soyons clairs. L’IA n’est pas une autorité. Elle n’est pas une source. Elle n’est pas une vérité. L’IA n’écrit pas à ma place. Elle ne pense pas à ma place. Elle ne décide jamais de ce qui est publié.

Qu’est-ce pour moi ?

  • un assistant (tout comme les moteurs de recherches et autres outils d’informations),
  • un outil technique (organisationnel),
  • un accélérateur ponctuel.

Dans quels buts ?

  • générer des brouillons à partir de sources identifiées,
  • structurer des idées complexes,
  • reformuler pour améliorer la clarté et l’accessibilité,
  • gagner du temps sur des tâches répétitives afin d’en consacrer davantage à la vérification, à la relecture et au doute.

Ce que je ne fais pas ?

  • je ne publie pas sans relecture humaine,
  • je ne publie pas sans croisement des sources,
  • je ne publie pas sans vérification factuelle.

Écrire sérieusement prend du temps — avec ou sans IA

Écrire un article sur le béton, les subventions agricoles ou les émissions du secteur aérien ne prend pas cinq minutes.

Cela implique :

  • la recherche de sources fiables,
  • la consultation d’études scientifiques,
  • la vérification de données,
  • des demandes de confirmation,
  • la reformulation,
  • la contextualisation.

Ce travail prend souvent plusieurs heures, parfois plusieurs jours. L’IA ne supprime pas ce travail. Elle ne fait que réduire certaines frictions techniques. C’est un gain de temps, pas un gain de vérité.

IA, écologie et responsabilité : éviter les caricatures

Oui, les IA consomment de l’énergie. Ce serait malhonnête de le nier. Mais refuser l’IA ne réduit pas mécaniquement l’empreinte globale du numérique : cela la déplace. Un déplacement d’impact systémique. Autrement dit : Refuser l’IA ne fait pas disparaître l’empreinte du numérique : cela déplace simplement l’impact vers d’autres usages, d’autres outils ou d’autres acteurs (plus de recherches sur les moteurs, plus d’échanges de mails, plus de réunions en visioconférence, plus d’outils numériques classiques, …).

Pendant ce temps, les climatosceptiques, les lobbies industriels et certains acteurs politiques utilisent sans retenue les outils numériques pour saturer l’espace public de doute et de désinformation.

Ma réponse n’est pas la fuite, mais la sobriété et le discernement :

  • privilégier des IA locales, open source ou à faible empreinte,
  • limiter les requêtes inutiles,
  • travailler à partir de sources primaires,
  • ne jamais publier sans contrôle humain.

Il ne s’agit pas de pureté morale. Il s’agit de cohérence stratégique.

Pour les puristes : regarder la réalité en face (avec un peu d’humour)

Comment préserver l’environnement lorsqu’on est un média indépendant militant ?

Faut-il :

  • éliminer toute source de pollution ?
  • refuser l’IA ?
  • refuser Google ?
  • refuser les moteurs de recherche ?
  • refuser l’informatique elle-même ?

Poussons le raisonnement jusqu’au bout :

  • faut-il renoncer aux livres et aux bibliothèques pour éviter l’abattage d’arbres ?
  • aller vivre dans une grotte et graver nos articles sur des tablettes de pierre, comme au temps des civilisations antiques ?
  • ou revenir aux pigeons voyageurs pour diffuser nos chroniques ?

Évidemment non. La vraie question n’est pas la pureté. C’est la ligne. Et surtout : où la tracer, face à des adversaires qui, eux, ne se privent de rien.

À noter d’ailleurs que, engagé dans des mouvements qui confrontent régulièrement des politicien·ne·s et des élu·e·s de droite opposé·e·s aux mesures climatiques, nous nous faisons régulièrement sermonner pour des détails absurdes du type : « Imprimer vos flyers en couleur, ça pollue… » (article sur ce sujet à venir…).

Une position située, assumée et discutable

Ce texte ne vise pas à invalider le choix de Bon Pote. Il vise à expliquer pourquoi ce choix n’est pas universellement transposable, en particulier dans le contexte spécifique de la Suisse romande et du militantisme bénévole. Pour moi, utiliser l’IA et certains outils numériques n’est pas un choix de confort. C’est un choix stratégique et pragmatique, qui me permet de faire entendre une voix qui, sans ces outils, resterait marginale ou inaudible par manque de temps et de ressources.

Je ne suis donc pas un puriste, je suis un pragmatique engagé et j’utilise les outils modernes avec vigilance, rigueur et conscience. Parce que la justice climatique et sociale ne peut pas attendre des technologies parfaites, elle a besoin de voix et je choisis de les amplifier.

FAQ IA

Cet article a-t-il été écrit par une IA ?

Non. Cet article a été rédigé par un humain, avec l’aide ponctuelle d’une IA utilisée comme outil d’assistance (structuration, reformulation, clarification). Toutes les décisions éditoriales, la vérification des faits, le ton et le fond relèvent exclusivement de l’auteur.

Utiliser l’IA, n’est-ce pas incompatible avec un travail rigoureux ?

Non, à condition de ne jamais déléguer la responsabilité éditoriale. L’IA ne remplace ni la recherche, ni la vérification, ni le jugement critique. Elle peut en revanche faire gagner du temps sur des tâches techniques, ce qui permet d’en consacrer davantage au travail de fond.

Pourquoi ne pas suivre la ligne de Bon Pote et refuser totalement l’IA ?

Le choix de Bon Pote est cohérent dans leur cadre : média structuré, professionnalisé, financé par ses lecteurs. Ce texte explique pourquoi ce choix n’est pas universellement transposable à des médias militants bénévoles, sans équipe ni budget.

L’IA ne favorise-t-elle pas la désinformation ?

Oui, lorsqu’elle est utilisée sans contrôle. C’est précisément pour cette raison que l’IA n’est jamais utilisée ici comme source, ni comme producteur autonome de contenu. Chaque information est vérifiée à partir de sources primaires identifiables.

Qu’en est-il de l’impact écologique de l’IA ?

L’impact est réel et ne doit pas être minimisé. Mais refuser l’IA ne supprime pas l’empreinte écologique du numérique : cela la déplace, tandis que d’autres acteurs l’utilisent massivement sans retenue. Le choix fait ici est celui d’un usage sobre, limité et conscient.

Pourquoi utiliser des outils proches des GAFAM tout en les critiquant ?

Parce que nous vivons dans un système que nous combattons, sans pouvoir nous en extraire totalement. Utiliser certains outils dominants ne signifie pas les approuver, mais les détourner temporairement pour défendre des causes d’intérêt général, faute d’alternatives pleinement fonctionnelles à petite échelle.

Est-ce encore du journalisme ?

Ce travail ne prétend pas se substituer au journalisme professionnel. Il s’inscrit dans le champ du média militant, de la vulgarisation rigoureuse et de l’éditorial engagé, assumé comme tel.

Où tracez-vous la ligne ?

La ligne est simple :

  • pas de soumission à l’outil,
  • pas de publication sans relecture humaine,
  • pas de faits non vérifiés,
  • pas de délégation de l’analyse,
  • pas de course à la productivité,

L’IA est un moyen. La responsabilité reste humaine.

Peut-on débattre de cette position ?

Oui. Ce texte n’est pas un dogme, mais une prise de position située, ouverte à la discussion et à la contradiction argumentée.

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