vendredi , 23 janvier 2026

Bois de Ballens : un choix de société

Dernière modification le 23-1-2026 à 15:11:00

Quand on rase une forêt, c’est aussi l’eau que l’on met en danger

Cette forêt, certains la connaissent sur une carte. D’autres la traversent sans vraiment la regarder. Pour Julien (voir vidéo), elle fait partie de l’enfance. À huit ou dix ans, sa mère l’y emmenait pour observer la ponte des grenouilles rousses, une loge de pic noir, un terrier de blaireau. Des souvenirs simples, fondateurs. Aujourd’hui, ce même massif forestier est menacé d’être rasé pour laisser place à une méga gravière.

Ce n’est pas une image, ni une exagération militante. Ce qui est prévu dans le Bois de Ballens, dans le canton de Vaud, c’est la destruction d’environ 90 hectares de forêt, creusée sur plusieurs dizaines de mètres de profondeur, en plusieurs étapes, pour alimenter la production de gravier et de sable destinés au béton.

Un massif forestier majeur… et discret

Le Bois de Ballens est l’un des massifs forestiers de plaine les plus étendus du canton de Vaud. Il abrite une biodiversité riche, avec de nombreuses espèces rares et protégées. Mais son rôle dépasse largement la seule question de la faune et de la flore.

L’un des derniers corridors écologiques permettant la circulation de la faune entre le Jura et le Plateau…

Ce massif constitue l’un des derniers corridors écologiques permettant la circulation de la faune entre le Jura et le Plateau. Dans une région déjà soumise à une très forte pression sur les milieux naturels, sa disparition représenterait une rupture écologique majeure.

Le béton contre le climat : une absurdité contemporaine

Raser une forêt pour produire des milliers de tonnes de béton pose une question simple : est-ce encore défendable à l’heure du dérèglement climatique ?

Les forêts jouent un rôle central dans le stockage du carbone, la régulation des températures locales et la résilience des territoires face aux événements extrêmes. Détruire un tel massif pour répondre à une demande croissante en béton revient à aggraver un problème que l’on prétend pourtant combattre par ailleurs.

Camions, bruit, pollution : trente ans d’impact quotidien

Pour les habitantes et habitants de la région, l’impact serait aussi très concret. Le projet implique un trafic supplémentaire estimé à au moins 230 camions par jour, pendant plusieurs décennies.

230 camions par jour, pendant plusieurs décennies…

Sur certaines routes secondaires, cela représenterait plus de 100 camions supplémentaires par jour. Bruit, pollution de l’air, insécurité routière, dégradation du cadre de vie : ces effets sont bien connus et largement documentés dans d’autres régions confrontées à des projets similaires.

L’enjeu central : l’eau potable

C’est toutefois sur la question de l’eau que les inquiétudes sont les plus profondes.

Gabriel, riverain et membre actif de l’Association pour la sauvegarde des Bois de Ballens (ASBBE), habite juste en contrebas du massif. Comme beaucoup d’autres, il boit chaque jour une eau qui provient directement de cette forêt.

Sous le sol forestier se trouve un immense réservoir naturel. Le sol et le sous-sol sableux fonctionnent comme une double éponge : ils absorbent, stockent et restituent l’eau, alimentant sources et ruisseaux pour toute la région.

Le sable convoité pour le béton est précisément celui qui permet aujourd’hui à l’eau de circuler, d’être filtrée et stockée.

Creuser des gravières revient à éventrer cette éponge. Une fois le sol forestier et le sous-sol sableux retirés, une question s’impose : que restera-t-il pour retenir l’eau ? Et quels seront les impacts sur l’hydrologie régionale, dans un contexte déjà marqué par des sécheresses répétées et un stress hydrique croissant ?

Le sable convoité pour le béton est précisément celui qui permet aujourd’hui à l’eau de circuler, d’être filtrée et stockée.

Un projet longtemps passé sous les radars

Le projet de méga gravière est resté largement méconnu pendant des années. Dans les villages concernés, très peu de personnes en avaient connaissance.

C’est notamment l’occupation des Bois de Ballens par les Grondements des Terres, en juin 2024, qui a servi de déclencheur. Cette action a mis en lumière un projet avancé, mais peu débattu publiquement.

Depuis un an et demi, une mobilisation locale s’est structurée. L’association compte aujourd’hui plus de 400 membres, avec un comité d’une quinzaine de personnes engagées sur les volets juridiques et de sensibilisation. La mise à l’enquête est attendue pour le printemps 2026.

L’ASBBE est membre d’Objectif Climat qui soutien activement cette lutte.

Non au « tout béton », oui aux alternatives

Contrairement à ce que certains discours laissent entendre, les opposantes et opposants ne défendent pas un refus dogmatique de toute construction.

Le message est clair : ce n’est pas le béton en soi qui est contesté, mais son usage systématique et exclusif.

Des alternatives existent, éprouvées, parfois millénaires : bois, terre crue, paille, chanvre, ou des combinaisons de matériaux. Même en milieu urbain dense, ces solutions sont viables. La ville de Lyon compte par exemple de nombreux immeubles en pisé atteignant plusieurs étages.

Ces approches sont aujourd’hui soutenues par des professionnelles et professionnels du bâtiment, y compris en Suisse, notamment au sein de fédérations d’architectes qui promeuvent une sortie progressive du tout béton.

Alternatives au béton ?

Éléments factuels

Les forêts ne sont pas seulement des ensembles d’arbres. Elles constituent des systèmes hydrologiques complexes. Le sol forestier, riche en matière organique, agit comme un filtre et un réservoir. Il ralentit le ruissellement, favorise l’infiltration et recharge les nappes phréatiques.

La destruction du couvert forestier et du sol entraîne une baisse de la capacité de rétention d’eau, une augmentation des écoulements rapides, une dégradation de la qualité de l’eau et une vulnérabilité accrue aux sécheresses comme aux crues. Dans les régions de plaine déjà soumises à un stress hydrique croissant, la perte de ces fonctions naturelles est particulièrement critique.

La production de ciment, composant clé du béton, représente environ 7 à 8 % des émissions mondiales de CO₂ (Vaud 4%). Ces émissions proviennent à la fois de la combustion nécessaire à la fabrication et de la réaction chimique intrinsèque à la transformation du calcaire.

À l’échelle locale, extraire du sable et du gravier en détruisant des forêts ajoute un double impact : émissions liées aux matériaux et perte de puits de carbone.

Cette combinaison est aujourd’hui identifiée par le consensus scientifique comme incompatible avec les objectifs climatiques.

Les matériaux biosourcés et géosourcés présentent des bilans carbone nettement plus favorables, tout en offrant de bonnes performances thermiques et une meilleure adaptation aux climats plus chauds et plus secs. Ces techniques sont documentées, normées et déjà mises en œuvre à grande échelle, y compris en contexte urbain dense.

Références

Ministère de la Transition Écologique (France) – Expliquant que les matériaux biosourcés et géosourcés présentent des performances thermiques reconnues et contribuent au stockage de carbone dans les bâtiments, tout en améliorant le confort thermique et hygrométrique. (Ministère de la Transition écologique)

Construction21 – Dossier thématique sur les matériaux biosourcés qui indique que ces matériaux ont une très longue durée de vie, une capacité à stocker du carbone et peuvent réduire l’impact environnemental des constructions. (construction21.org)

Étude et bilan thermique (2025) – Donne des exemples de matériaux biosourcés stockant du CO₂ (211 000 tonnes stockées en 2023), ce qui illustre leur potentiel climatique positif. (etude-et-bilan-thermique.fr)

ScienceDirect (revue sur matériaux bio-basés) – Revue scientifique qui note que l’utilisation de matériaux de construction biosourcés est considérée comme une solution prometteuse pour réduire les impacts environnementaux de la construction, y compris les émissions de gaz à effet de serre via des méthodes comme l’analyse du cycle de vie. (ScienceDirect)

Wikipedia – Écomatériaux – Résumé technique montrant que les matériaux biosourcés et géosourcés contribuent à diminuer l’empreinte environnementale des bâtiments tout en répondant aux critères techniques attendus (durabilité, isolation, etc.). (fr.wikipediaorg)

Cadre légal et responsabilités publiques

La protection des eaux souterraines et de l’eau potable repose en Suisse sur un principe de précaution fort, inscrit dans la Loi fédérale sur la protection des eaux (LEaux). Les captages, zones d’alimentation et nappes phréatiques bénéficient de périmètres de protection destinés à prévenir toute activité susceptible de compromettre la qualité ou la quantité de l’eau.

Références :
www.fedlex.admin.ch/eli/cc/1992/1860_1860_1860/fr
www.bafu.admin.ch/bafu/fr/home/themes/eaux/info-specialistes/protection-des-captages.html

Ces périmètres de protection (zones S1, S2, S3) sont définis sur la base de critères hydrogéologiques précis et doivent être respectés par les cantons et les communes afin de garantir la sécurité de l’approvisionnement en eau potable à long terme.

Référence :
www.vd.ch/environnement/eaux/eaux-souterraines/secteurs-et-zones-de-protection-des-eaux-souterraines

Toute atteinte durable à la capacité de stockage naturel des sols et du sous-sol pose donc une question de compatibilité avec les objectifs de sécurité de l’approvisionnement en eau potable, en particulier dans un contexte de changement climatique explicitement reconnu par les autorités fédérales, notamment dans la Stratégie d’adaptation aux changements climatiques.

Référence :
www.bafu.admin.ch/bafu/fr/home/themes/climat/info-specialistes/adaptation-au-changement-climatique.html
www.bafu.admin.ch/fr/types-daquiferes

La législation forestière suisse repose sur un principe clair : la surface forestière doit être conservée. Ce principe est inscrit dans la Loi fédérale sur les forêts (LFo, RS 921.0). Les défrichements ne sont autorisés qu’à titre exceptionnel, lorsque aucune alternative raisonnable n’existe et que l’intérêt public prépondérant est démontré, avec obligation de compensation.

Référence :
www.fedlex.admin.ch/eli/cc/1992/2521_2521_2521/fr

Dans le cas du Bois de Ballens, la question centrale devient alors politique autant que juridique : peut-on encore considérer l’extraction massive de matériaux pour alimenter le béton comme un intérêt public supérieur, face aux enjeux cumulés de biodiversité, d’eau potable, de climat et de qualité de vie, alors même que les autorités reconnaissent la nécessité de préserver les fonctions écologiques des forêts et des sols ?

La mise à l’enquête publique prévue au printemps 2026 constitue à cet égard un moment clé

La mise à l’enquête publique prévue au printemps 2026 constitue à cet égard un moment clé. Elle permet aux citoyennes et citoyens, aux communes et aux associations de faire valoir leurs objections, tant sur le fond que sur les impacts cumulés du projet, conformément aux mécanismes de participation prévus par le droit de l’aménagement du territoire et de l’environnement.

Les oppositions et, le cas échéant, les recours juridiques ne sont pas des entraves arbitraires, mais des instruments démocratiques essentiels pour garantir que les décisions prises aujourd’hui ne compromettent pas durablement l’accès à l’eau, la résilience des territoires et les conditions de vie futures.

Consulter les avis de mise à l’enquête – État de Vaud
www.vd.ch/territoire-et-construction/permis-de-construire/consulter-les-avis-de-mise-a-lenquete

Comment soutenir la mobilisation

Trois leviers principaux existent pour celles et ceux qui souhaitent s’engager.

Devenir membre de l’Association pour la sauvegarde des Bois de Ballens.

Signer les oppositions lors de la mise à l’enquête publique prévue au printemps 2026.

Soutenir financièrement l’association afin de couvrir les futurs frais juridiques liés aux recours.

Un enjeu local, une responsabilité collective

Le Bois de Ballens n’est pas un cas isolé. Il illustre une tension croissante entre un modèle d’extraction hérité du XXᵉ siècle et les limites écologiques désormais clairement identifiées.

Ce qui se joue ici dépasse largement une forêt ou une commune. Il s’agit de savoir si les politiques publiques, l’aménagement du territoire et les choix économiques intègrent enfin la réalité physique des sols, de l’eau et du climat, ou s’ils continuent à les traiter comme des variables secondaires.

Le débat est désormais ouvert. Continuer à détruire des forêts, des sols et des réserves d’eau pour maintenir un modèle de construction dépassé, ou engager enfin une transition cohérente avec les limites planétaires.

Pour une autre perspective accessible sur ce dossier, voir l’article « L’avenir du Bois de Ballens : forêt ou méga gravière » publié par La Salamandre.

 

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