Dernière modification le 6-11-2026 à 14:14:37
Et si la question agricole commençait par celle des outils ? Écrit collectivement par des sociétaires de L’Atelier Paysan, coopérative iséroise qui forme les paysannes et les paysans à construire eux-mêmes leurs machines, ce manifeste montre comment la course à l’équipement a endetté les fermes et vidé les campagnes. Il propose une rupture : soustraire l’alimentation à la seule logique du marché et rendre aux paysan·nes la maîtrise de leurs techniques.

Reprendre la terre aux machines. Manifeste pour une autonomie paysanne et alimentaire
L'Atelier Paysan
Seuil, collection « Anthropocène », 6 mai 2021
288 pages, 20 €
ISBN 978-2-02-147817-4
Couverture : © Éditions du Seuil
Une machine qui ne se résume pas au tracteur
Le livre part d’une expérience de terrain. Depuis une dizaine d’années, L’Atelier Paysan conçoit avec des agriculteurs et des agricultrices des outils adaptés aux petites fermes, en publie gratuitement les plans et forme à la soudure. Le manifeste, conçu pendant le premier confinement, élargit ce travail à une critique d’ensemble : la machine n’y est pas seulement l’engin agricole, c’est aussi la machine économique, industrielle et administrative qui structure le système alimentaire.
Le diagnostic remonte à l’après-guerre. Selon les auteurs, l’objectif central de la modernisation agricole, produire une alimentation au plus bas coût, a poussé les fermes à s’agrandir, à s’équiper et à s’endetter, tandis que le nombre de paysans s’effondrait. D’après la recension de Reporterre, le livre soutient que ce modèle nourrit mal la population sans pour autant faire vivre ceux qui produisent.
Pas contre les machines, contre la dépossession
La coopérative insiste sur ce point : elle ne rejette pas les machines en soi. Dans un entretien accordé à Basta!, Hugo Persillet, qui a coordonné la rédaction, explique que la critique vise les équipements conçus sans leurs usagers, dont le but est de se passer du travail paysan. L’escalade technologique, avec ses robots, ses capteurs et ses logiciels, accroît la dépendance aux constructeurs et prive les paysannes et les paysans de leurs savoir-faire.
D’où une proposition originale : ne pas se contenter de l’autoconstruction, mais pratiquer aussi l’autoconception, et ouvrir des espaces de délibération où les usagers décident des technologies agricoles. L’introduction du livre, publiée par la revue Terrestres, résume l’ambition : arrêter la course aux plus bas coûts de production, soustraire une part importante de l’alimentation au marché mondial et aller vers une socialisation de l’alimentation.
Les alternatives ne suffisent pas
C’est l’apport le plus dérangeant du manifeste, y compris pour son propre public. Les auteurs saluent le bio, les circuits courts et les AMAP, mais refusent d’y voir une solution : tant qu’elles restent des niches, souvent réservées aux classes aisées, ces alternatives ne menacent pas le complexe agro-industriel. Il faut, selon eux, relier ces initiatives à des luttes plus larges et à un projet politique, par exemple une sécurité sociale de l’alimentation.
Notre avis : le livre est un manifeste, pas une étude chiffrée. Il s’appuie sur l’expérience de la coopérative et sur une lecture critique de l’histoire agricole française, davantage que sur une évaluation détaillée du coût et de la faisabilité de ses propositions. Et il porte presque exclusivement sur la France : le lecteur suisse devra faire lui-même la transposition.
Éclairage suisse
La transposition n’est pas difficile. Selon l’Office fédéral de la statistique, la Suisse comptait 49’363 exploitations agricoles en 2020, soit 1,3 % de moins qu’un an plus tôt ; 15 % d’entre elles étaient bio. La part du bio progresse, mais le nombre de fermes continue de reculer : exactement la situation que décrit le livre, où les alternatives grandissent sans inverser la disparition des paysannes et des paysans.
Les initiatives existent aussi de ce côté de la frontière, des micro-fermes en traction animale aux coopératives de paniers. Pour prolonger la réflexion sur les ressources et leur usage, voir notre page Ressources.
Pourquoi le lire
Parce qu’il déplace le débat agricole là où on l’attend le moins : sur la question de savoir à qui appartiennent les outils. Écrit par celles et ceux qui fabriquent ces outils de leurs mains, ce manifeste militant et concret montre pourquoi l’autonomie alimentaire passe aussi par l’autonomie technique, et pourquoi elle ne se gagnera pas seulement dans nos assiettes.
Lire aussi la chronique de Raphaël Goblet : Reprendre la terre aux machines, l’Atelier Paysan.
Sources et revue de presse
- Éditions du Seuil, « Reprendre la terre aux machines. Manifeste pour une autonomie paysanne et alimentaire », fiche de l’ouvrage, 6 mai 2021
- Terrestres, L’Atelier Paysan, « Reprendre la terre aux machines. Manifeste de la coopérative L’Atelier paysan » (extrait de l’introduction), 29 juillet 2021
- Reporterre, Maxime Lerolle, « L’agriculture malade de la technologie », 24 août 2021
- Basta!, Nolwenn Weiler, « Modèle agricole : On ne peut pas faire porter la responsabilité des ravages du capitalisme aux paysans », 7 septembre 2021
- Office fédéral de la statistique, « En 2020, 15% des exploitations agricoles étaient bio en Suisse », 11 mai 2021




