Dernière modification le 20-10-2026 à 15:27:03
Économiste, professeur à Sciences Po et codirecteur du World Inequality Lab, Lucas Chancel signe une vaste histoire politique de l’énergie, de la maîtrise du feu à nos jours. Sa question : comment la manière de produire et de posséder l’énergie façonne-t-elle la répartition des richesses, et inversement ? L’ouvrage figure parmi les livres sélectionnés pour le Prix du livre d’écologie politique 2026.

Énergie et inégalités. Une histoire politique
Lucas Chancel
Seuil, collection « Éco-Histoires », 3 octobre 2025
448 pages, 25 € (numérique 17,99 €)
ISBN 978-2-02-151612-8
Couverture : © Éditions du Seuil
Une histoire longue, des données ouvertes
Le livre croise histoire économique, archéologie et sciences du climat. Il traverse le Néolithique, la révolution industrielle et le rôle des colonies et de l’esclavage dans l’essor énergétique européen, jusqu’aux années 2020, avec des études détaillées sur la France, le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Inde et la Chine. Les séries de données sont publiées en accès libre, avec une longue annexe méthodologique en ligne : un choix de transparence rare pour un essai grand public.
Ce que montrent les chiffres
Parmi les données mobilisées, relevées par l’économiste Philippe Quirion dans sa recension : entre 2010 et 2025, le PIB mondial par habitant a progressé d’environ 40 % alors que la consommation d’énergies fossiles par habitant est restée stable ; les émissions du Royaume-Uni sont revenues en 2025 à leur niveau de 1880 ; et les émissions de la France calculées sur sa consommation dépassent d’environ 50 % ses émissions territoriales.
Sur les inégalités, Lucas Chancel rappelle les travaux du World Inequality Lab : les 10 % les plus riches de la planète émettent près de la moitié des gaz à effet de serre, les 50 % les plus modestes environ 12 %. Il souligne aussi que, chez les plus riches, les émissions liées aux investissements pèsent plus lourd que celles liées à la consommation, ce qui déplace la cible des politiques climatiques vers le capital.
La thèse : socialiser l’énergie
L’auteur montre que le secteur énergétique peut fonctionner sous plusieurs formes (public, privé, coopératif), que chacune peut accompagner aussi bien la sortie des fossiles que leur maintien, mais que ces choix pèsent lourdement sur l’accès à l’énergie, la justice sociale et la démocratie. Il en tire une conviction : les États sortent plus facilement des fossiles lorsqu’ils contrôlent une large part du secteur, par des entreprises publiques, des régies municipales ou des coopératives. Il appelle cela la « socialisation de l’énergie » et la lie à une redistribution ambitieuse des revenus, par exemple via un fonds public d’investissement bas carbone.
Cette partie est la plus discutée. Philippe Quirion juge solides les constats historiques, mais moins démontrés le lien direct entre propriété publique et sortie des fossiles, et la redistribution comme condition préalable. Le débat est utile : il distingue ce que l’histoire établit de ce qui relève du choix politique.
Éclairage suisse
La Suisse offre un cas d’école. Une grande partie de son secteur électrique est déjà en mains publiques : Axpo, l’un des principaux producteurs du pays, appartient à 100 % aux cantons du nord-est et à leurs entreprises cantonales, et la plupart des distributeurs sont cantonaux ou communaux. Cela n’a pas suffi à sortir des fossiles : pétrole et gaz couvrent encore plus de la moitié de la consommation finale d’énergie, surtout pour le chauffage et les transports. Un exemple qui donne du poids à la nuance de Philippe Quirion : la propriété publique ouvre des possibilités, encore faut-il une volonté politique de s’en servir.
La question est d’actualité. L’accord sur l’électricité négocié avec l’Union européenne, qui implique l’ouverture complète du marché aux ménages, est en cours d’examen au Parlement ; la commission de l’environnement du Conseil des États est entrée en matière le 23 juin 2026. Le livre fournit des repères pour en débattre au-delà du seul prix du kilowattheure (voir aussi notre page Plan climat Suisse).
Pourquoi le lire
Pour sortir d’une vision purement technique de la transition et comprendre que la question « qui possède l’énergie ? » est aussi décisive que « quelle énergie ? ». Dense mais clair, le livre relie justice climatique et justice sociale sur des bases chiffrées et vérifiables.
Sources et revue de presse
- Seuil, fiche du livre
- La Vie des idées, Philippe Quirion, « L’État à la pompe », 16 février 2026
- Socialter, Clea Chakraverty, « Lucas Chancel : “La socialisation de l’énergie est clé pour penser le futur de la transition énergétique” », 17 décembre 2025
- Politis, La Midinale, « Qui contrôle l’énergie contrôle le monde », 21 novembre 2025
- L’ADN, Pierre Dezeraud, « Ceux qui contrôlent l’énergie contrôlent la société », 26 mai 2026
- Institut Avant-garde, « Dialogue avec Lucas Chancel : repenser le lien entre énergie et inégalités »
- Axpo, présentation du groupe et actionnariat
- Parlement suisse, communiqué de la CEATE-E du 23 juin 2026
- Nous sommes vivants, Prix du livre d’écologie politique 2026, septembre 2026



