Géo-ingénierie : promesses, risques et qui décide

Dernière modification le 28-10-2026 à 13:19:23

Refroidir la planète en renvoyant une partie de la lumière du Soleil vers l’espace, ou retirer du CO₂ de l’atmosphère à grande échelle : la géo-ingénierie revient régulièrement dans le débat climatique. Pour le GIEC, la modification du rayonnement solaire ne peut pas remplacer la réduction des émissions et comporte des risques encore mal connus. Aucun cadre international dédié n’en régit l’usage. État des connaissances au 28 octobre 2026.

Les bases en 2 minutes

Reprenons l’image de la baignoire qui déborde. Réduire les émissions, c’est fermer le robinet. Retirer du CO₂, c’est pomper l’eau. La géo-ingénierie solaire, c’est autre chose : tendre un parasol au-dessus de la baignoire pour que l’eau chauffe moins, sans toucher au robinet. Si l’on retire le parasol, l’eau se réchauffe d’un coup.

À retenir

  • Deux familles très différentes : retirer du CO₂ de l’atmosphère agit sur la cause du réchauffement ; renvoyer une partie du rayonnement solaire n’en masque que l’effet.
  • Pas un plan B : selon le GIEC, la géo-ingénierie solaire ne peut être, au mieux, qu’un complément à la réduction des émissions1.
  • Le risque de l’arrêt : son effet cesse dès qu’on l’interrompt ; un arrêt brutal ferait remonter rapidement les températures2.
Vrai ou faux ? « Les traînées blanches des avions sont de la géo-ingénierie secrète. »

Faux. Ce sont des traînées de condensation : la vapeur d’eau rejetée par les moteurs gèle en altitude. En 2016, 76 des 77 spécialistes de chimie atmosphérique et de géochimie interrogés n’avaient trouvé aucune trace d’un programme secret d’épandage3. Ces traînées ont en revanche un effet réel sur le climat, qui s’ajoute à celui du CO₂ de l’aviation (voir La Suisse en questions).

L’essentiel en 7 points

  1. Définition : la géo-ingénierie désigne une intervention délibérée et à grande échelle sur le système climatique de la Terre pour en limiter le réchauffement4.
  2. Retirer le CO₂ : forêts, sols, captage sur la biomasse ou dans l’air avec stockage durable. Ces techniques agissent sur la cause, mais restent très loin des volumes nécessaires (notre fiche).
  3. Renvoyer la lumière du Soleil : aérosols dans la stratosphère, éclaircissement des nuages marins, surfaces plus réfléchissantes. Les modèles montrent qu’un refroidissement est possible, comme après les grandes éruptions volcaniques5.
  4. Pas un substitut : ni le GIEC ni le PNUE ne la voient remplacer la réduction des émissions67. Elle ne réduit pas le CO₂ et n’empêche pas l’acidification des océans8.
  5. Des risques mal connus : refroidissement inégal selon les régions, perturbation possible des moussons, pluies acides et atteinte à la couche d’ozone pour les aérosols soufrés, et réchauffement brutal en cas d’arrêt9.
  6. Aucune règle dédiée : il n’existe pas de gouvernance internationale formelle de la géo-ingénierie solaire10. La Convention sur la diversité biologique demande depuis 2010 de ne pas y recourir, hors recherche à petite échelle11.
  7. La Suisse en première ligne : elle a proposé en 2019 puis en 2024, à l’Assemblée des Nations unies pour l’environnement, d’évaluer ces techniques. Faute de consensus, elle a retiré ses textes les deux fois1213.

1. De quoi parle-t-on ?

Qu’est-ce que la géo-ingénierie ?

En 2009, la Royal Society britannique l’a définie comme une intervention délibérée et à grande échelle sur le système climatique, destinée à limiter le réchauffement14. Le terme regroupe deux familles qui n’ont presque rien en commun : le retrait du CO₂ de l’atmosphère et la modification du rayonnement solaire.

Retirer le CO₂, est-ce de la géo-ingénierie ?

Certaines techniques sont anciennes et naturelles, comme le reboisement ou le stockage de carbone dans les sols. D’autres sont industrielles, comme le captage direct dans l’air. Toutes agissent sur la cause du réchauffement : la quantité de CO₂ dans l’atmosphère. Leurs capacités réelles, leurs coûts et leurs limites sont détaillés dans nos pages Captage et stockage du CO₂ et Captage direct du CO₂ dans l’air : promesses, chiffres réels et limites.

2. La géo-ingénierie solaire

Comment fonctionnerait-elle ?

L’idée est de renvoyer vers l’espace une petite partie de la lumière du Soleil. La méthode la plus étudiée consiste à injecter des particules dans la stratosphère, comme le font naturellement les grandes éruptions volcaniques. D’autres propositions visent à rendre les nuages marins plus brillants ou les surfaces plus réfléchissantes. Les modèles montrent qu’un refroidissement est possible15, mais il serait inégal : forte baisse des températures dans certaines régions, hausse dans d’autres16.

Que dit le GIEC ?

Le GIEC relève que cette approche ne peut pas être la réponse principale au changement climatique et constitue, au mieux, un complément. Elle introduit de nouveaux risques pour les populations et les écosystèmes, et un arrêt brutal des injections entraînerait une hausse rapide des températures17. Le PNUE conclut de son côté qu’elle n’est pas une solution à la crise climatique, car elle ne réduit pas les émissions et n’inverse pas le changement climatique18.

Quels sont les risques ?

  • Effets régionaux inégaux : modification possible des moussons, des cyclones et des grands régimes climatiques19.
  • Effets chimiques : les aérosols soufrés pourraient provoquer des pluies acides et appauvrir la couche d’ozone20.
  • Choc terminal : l’effet ne dure que tant que l’on injecte ; un arrêt soudain provoquerait un réchauffement rapide, avec des pertes de biodiversité et des événements extrêmes21.
  • Risque moral : la promesse d’une solution technique pourrait détourner des efforts de réduction des émissions22. Toutes les études ne confirment pas cet effet23.
  • Tensions géopolitiques : un État ou un acteur privé pourrait agir seul, avec des effets sur d’autres pays24.

Où en est la recherche ?

Les connaissances reposent surtout sur des modèles. Le PNUE se dit préoccupé par le manque de données empiriques sur les risques. Il demande un examen scientifique complet, transparent et ouvert aux pays du Sud et aux peuples autochtones, largement absents du débat25. Des essais à grande échelle en plein air pourraient eux-mêmes causer des dommages26.

3. Qui décide ?

Existe-t-il des règles internationales ?

Pas de cadre dédié : le GIEC constate l’absence de gouvernance internationale formelle de la géo-ingénierie solaire27. En 2010, les Parties à la Convention sur la diversité biologique ont décidé qu’aucune activité de géo-ingénierie climatique ne devait être entreprise tant qu’une base scientifique et une évaluation des risques adéquates font défaut, à l’exception d’études de recherche à petite échelle en environnement contrôlé28.

En 2022, la start-up américaine Make Sunsets a lâché au-dessus de la Basse-Californie des ballons chargés de dioxyde de soufre, sans autorisation. Le Mexique a annoncé en janvier 2023 vouloir interdire ces expériences sur son territoire29.

Quel rôle joue la Suisse ?

La Suisse a porté la question à deux reprises devant l’Assemblée des Nations unies pour l’environnement. En 2019, une première résolution a été retirée après des négociations bloquées30. En 2024, à Nairobi, elle proposait de créer un groupe d’experts chargé d’un rapport sur les applications possibles, les risques et les questions éthiques de la modification du rayonnement solaire, sans lancer de programme de recherche. Plusieurs pays, notamment africains et insulaires du Pacifique, ont exprimé de fortes réserves, et la Suisse a retiré son texte faute de consensus3132.

4. Modifier la météo localement

L’ensemencement des nuages fonctionne-t-il ?

L’ensemencement consiste à disperser des particules dans les nuages pour favoriser la pluie ou la neige, ou limiter la grêle. Selon l’Organisation météorologique mondiale, les preuves les plus solides concernent l’ensemencement des nuages d’hiver en montagne. Les résultats dépendent fortement du site et restent souvent difficiles à vérifier. Les expériences contre la grêle ne suffisent pas à valider la méthode, et rien ne montre qu’on puisse modifier les cyclones, les tornades ou la foudre33.

Point de vue : Marine de Guglielmo Weber

Chercheuse en environnement, énergie et matières premières stratégiques à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM, Paris), Marine de Guglielmo Weber étudie les pratiques de modification de la météo et du climat. Elle est coautrice, avec Rémi Noyon, de Le Grand Retournement. Comment la géo-ingénierie infiltre les politiques climatiques (Les Liens qui libèrent, 2024)34.

Dans le podcast « Sur le front climatique » de l’IRIS, elle analyse comment la géo-ingénierie a gagné du terrain dans les négociations climatiques à la faveur du « paradigme de la compensation », et ce qu’elle implique pour la défense et la sécurité35. Elle y plaide pour un débat démocratique sur ces technologies, pour le principe de précaution face aux expérimentations à grande échelle, et pour que la géo-ingénierie ne serve jamais d’alibi au statu quo : la priorité reste la réduction des émissions et l’adaptation.

Il s’agit de son analyse, pas d’un consensus scientifique.

Fait, estimation ou débat ?

  • Établi : la géo-ingénierie solaire ne réduit pas le CO₂ ; son effet cesse à l’arrêt ; aucun cadre international dédié n’existe.
  • Incertain : l’ampleur et la répartition régionale de ses effets ; l’efficacité de l’ensemencement des nuages.
  • Débat : faut-il financer la recherche et des essais en plein air, ou conclure un accord international de non-utilisation ?

Pour aller plus loin

Sources et notes

Sources consultées en octobre 2026. Une erreur, une source à ajouter ? Écrivez-nous via la page de contact.

  1. GIEC, Climate Change 2022: Mitigation of Climate Change, chapitre 14 « International Cooperation », Cross-Working Group Box 4 « Solar Radiation Modification » et section 14.4.5.1, 2022. ipcc.ch Aller à la note de bas de page 1
  2. GIEC, Climate Change 2022: Mitigation of Climate Change, chapitre 14 « International Cooperation », Cross-Working Group Box 4 « Solar Radiation Modification » et section 14.4.5.1, 2022. ipcc.ch Aller à la note de bas de page 2
  3. Shearer C., West M., Caldeira K., Davis S. J., « Quantifying expert consensus against the existence of a secret, large-scale atmospheric spraying program », Environmental Research Letters, 2016. carnegiescience.edu Aller à la note de bas de page 3
  4. The Royal Society, Geoengineering the climate: science, governance and uncertainty, Londres, septembre 2009. royalsociety.org Aller à la note de bas de page 4
  5. PNUE, One Atmosphere: An Independent Expert Review on Solar Radiation Modification Research and Deployment, 2023 ; présentation en français : « Un nouveau rapport explore les questionnements relatifs à la modification du rayonnement solaire », 28 février 2023. unep.org Aller à la note de bas de page 5
  6. GIEC, Climate Change 2022: Mitigation of Climate Change, chapitre 14 « International Cooperation », Cross-Working Group Box 4 « Solar Radiation Modification » et section 14.4.5.1, 2022. ipcc.ch Aller à la note de bas de page 6
  7. PNUE, One Atmosphere: An Independent Expert Review on Solar Radiation Modification Research and Deployment, 2023 ; présentation en français : « Un nouveau rapport explore les questionnements relatifs à la modification du rayonnement solaire », 28 février 2023. unep.org Aller à la note de bas de page 7
  8. Conseil consultatif scientifique du Secrétaire général de l’ONU (Scientific Advisory Board), Brief on Solar Radiation Modification, 2025. un.org (PDF) Aller à la note de bas de page 8
  9. Conseil consultatif scientifique du Secrétaire général de l’ONU (Scientific Advisory Board), Brief on Solar Radiation Modification, 2025. un.org (PDF) Aller à la note de bas de page 9
  10. GIEC, Climate Change 2022: Mitigation of Climate Change, chapitre 14 « International Cooperation », Cross-Working Group Box 4 « Solar Radiation Modification » et section 14.4.5.1, 2022. ipcc.ch Aller à la note de bas de page 10
  11. Convention sur la diversité biologique, décision X/33, paragraphe 8 w) (Nagoya, 2010), citée dans la note du Secrétaire exécutif « Géo-ingénierie climatique », UNEP/CBD/SBSTTA/19/7, 14 septembre 2015. cbd.int (PDF) Aller à la note de bas de page 11
  12. swissinfo.ch, « Nations fail to back Swiss proposal to examine solar geoengineering tech », 1er mars 2024. swissinfo.ch Aller à la note de bas de page 12
  13. sgdeliberation.org, « A Controversial SRM Resolution Was Withdrawn at UNEA-6: Here’s Our Takeaway », 2024. sgdeliberation.org Aller à la note de bas de page 13
  14. The Royal Society, Geoengineering the climate: science, governance and uncertainty, Londres, septembre 2009. royalsociety.org Aller à la note de bas de page 14
  15. PNUE, One Atmosphere: An Independent Expert Review on Solar Radiation Modification Research and Deployment, 2023 ; présentation en français : « Un nouveau rapport explore les questionnements relatifs à la modification du rayonnement solaire », 28 février 2023. unep.org Aller à la note de bas de page 15
  16. Conseil consultatif scientifique du Secrétaire général de l’ONU (Scientific Advisory Board), Brief on Solar Radiation Modification, 2025. un.org (PDF) Aller à la note de bas de page 16
  17. GIEC, Climate Change 2022: Mitigation of Climate Change, chapitre 14 « International Cooperation », Cross-Working Group Box 4 « Solar Radiation Modification » et section 14.4.5.1, 2022. ipcc.ch Aller à la note de bas de page 17
  18. PNUE, One Atmosphere: An Independent Expert Review on Solar Radiation Modification Research and Deployment, 2023 ; présentation en français : « Un nouveau rapport explore les questionnements relatifs à la modification du rayonnement solaire », 28 février 2023. unep.org Aller à la note de bas de page 18
  19. Conseil consultatif scientifique du Secrétaire général de l’ONU (Scientific Advisory Board), Brief on Solar Radiation Modification, 2025. un.org (PDF) Aller à la note de bas de page 19
  20. Conseil consultatif scientifique du Secrétaire général de l’ONU (Scientific Advisory Board), Brief on Solar Radiation Modification, 2025. un.org (PDF) Aller à la note de bas de page 20
  21. Conseil consultatif scientifique du Secrétaire général de l’ONU (Scientific Advisory Board), Brief on Solar Radiation Modification, 2025. un.org (PDF) Aller à la note de bas de page 21
  22. PNUE, One Atmosphere: An Independent Expert Review on Solar Radiation Modification Research and Deployment, 2023 ; présentation en français : « Un nouveau rapport explore les questionnements relatifs à la modification du rayonnement solaire », 28 février 2023. unep.org Aller à la note de bas de page 22
  23. Conseil consultatif scientifique du Secrétaire général de l’ONU (Scientific Advisory Board), Brief on Solar Radiation Modification, 2025. un.org (PDF) Aller à la note de bas de page 23
  24. PNUE, One Atmosphere: An Independent Expert Review on Solar Radiation Modification Research and Deployment, 2023 ; présentation en français : « Un nouveau rapport explore les questionnements relatifs à la modification du rayonnement solaire », 28 février 2023. unep.org Aller à la note de bas de page 24
  25. PNUE, One Atmosphere: An Independent Expert Review on Solar Radiation Modification Research and Deployment, 2023 ; présentation en français : « Un nouveau rapport explore les questionnements relatifs à la modification du rayonnement solaire », 28 février 2023. unep.org Aller à la note de bas de page 25
  26. Conseil consultatif scientifique du Secrétaire général de l’ONU (Scientific Advisory Board), Brief on Solar Radiation Modification, 2025. un.org (PDF) Aller à la note de bas de page 26
  27. GIEC, Climate Change 2022: Mitigation of Climate Change, chapitre 14 « International Cooperation », Cross-Working Group Box 4 « Solar Radiation Modification » et section 14.4.5.1, 2022. ipcc.ch Aller à la note de bas de page 27
  28. Convention sur la diversité biologique, décision X/33, paragraphe 8 w) (Nagoya, 2010), citée dans la note du Secrétaire exécutif « Géo-ingénierie climatique », UNEP/CBD/SBSTTA/19/7, 14 septembre 2015. cbd.int (PDF) Aller à la note de bas de page 28
  29. Climate Home News, « Mexico plans to ban solar geoengineering after rogue experiment », 18 janvier 2023. climatechangenews.com Aller à la note de bas de page 29
  30. sgdeliberation.org, « A Controversial SRM Resolution Was Withdrawn at UNEA-6: Here’s Our Takeaway », 2024. sgdeliberation.org Aller à la note de bas de page 30
  31. swissinfo.ch, « Nations fail to back Swiss proposal to examine solar geoengineering tech », 1er mars 2024. swissinfo.ch Aller à la note de bas de page 31
  32. sgdeliberation.org, « A Controversial SRM Resolution Was Withdrawn at UNEA-6: Here’s Our Takeaway », 2024. sgdeliberation.org Aller à la note de bas de page 32
  33. Organisation météorologique mondiale, « WMO Statement on Weather Modification », 14 juin 2025. wmo.int Aller à la note de bas de page 33
  34. IRSEM, fiche de Marine de Guglielmo Weber, chercheuse environnement, énergie et matières premières stratégiques. irsem.fr Aller à la note de bas de page 34
  35. IRIS, podcast « Sur le front climatique », épisode 13 : « Géo-ingénierie : les implications géostratégiques des technologies climatiques », avec Marine de Guglielmo Weber, 21 novembre 2024. iris-france.org Aller à la note de bas de page 35