« Pourquoi l’écologie perd toujours », de Clément Sénéchal : l’autocritique d’un ancien de Greenpeace

Dernière modification le 20-10-2026 à 15:55:34

Des décennies d’alertes, de campagnes et de sommets, et pourtant les émissions continuent de grimper. Clément Sénéchal, formé en sociologie et en philosophie politiques, a été pendant plusieurs années porte-parole climat de Greenpeace France. Dans cet essai, il ne cherche pas les coupables chez les climatosceptiques, mais dans le camp écologiste lui-même : selon lui, l’environnementalisme dominant s’est construit comme une cause d’élites, mise en scène plutôt que conquise.

Couverture du livre « Pourquoi l'écologie perd toujours » de Clément Sénéchal (Seuil)

Pourquoi l'écologie perd toujours
Clément Sénéchal
Seuil, collection « Documents (H. C.) », 11 octobre 2024
224 pages, 19 €
ISBN 978-2-02-150820-8
Couverture : © Éditions du Seuil

Une « écologie du spectacle »

Le cœur du livre est une critique de la stratégie des grandes ONG. Dès les années 1970, explique l’auteur à Politis, Greenpeace aurait misé sur la sensibilisation par l’image : une action spectaculaire, une photo forte, une couverture médiatique. La visibilité devient alors une fin en soi, et la victoire se mesure à l’écho obtenu plutôt qu’aux reculs imposés aux pollueurs.

Ce choix aurait eu un coût politique majeur : séparer l’écologie de la question sociale. La recension de Socialter résume le diagnostic : certaines ONG historiques auraient instauré « une écologie de l’image et du renoncement », et les défenseurs de l’environnement auraient toujours composé avec le capitalisme, au gouvernement comme dans les COP, que l’auteur décrit comme des foires commerciales.

Sénéchal vise aussi la récupération du vocabulaire écologiste par les industriels et les économistes. Il cite, dans l’entretien à Politis, la popularisation de l’empreinte carbone individuelle, qu’il attribue à une campagne de BP dans les années 2000, ou encore le glissement vers le thème de l’« adaptation », qui détourneraient l’attention des causes structurelles.

La lutte des classes plutôt que les petits gestes

La thèse est assumée : l’écologie perd parce qu’elle refuse le conflit. En se présentant comme une cause consensuelle, au-dessus des clivages, elle s’est coupée des classes populaires, à qui l’on demande des efforts tout en épargnant les plus riches. L’auteur range la taxe carbone, défendue en France dès le Grenelle de l’environnement de 2007, dans la catégorie d’une « écologie punitive » qui pèse surtout sur les ménages modestes.

D’où une lecture provocatrice des gilets jaunes : pour Sénéchal, ce mouvement a posé frontalement la question de la répartition des ressources, et les ONG s’en sont détournées. Son titre d’entretien à Politis en fait même « le meilleur mouvement écolo de l’histoire récente ». Le remède proposé est une écologie anticapitaliste et « du clivage », alliée aux luttes ouvrières, féministes et décoloniales, avec la rue comme levier.

Un diagnostic partagé, un remède discuté

Le livre a le mérite de la franchise : il vient de l’intérieur et ose nommer les impasses d’un milieu que l’auteur connaît bien. Mais il ne fait pas l’unanimité, y compris chez les critiques de la croissance. Dans La Décroissance, Michel Lepesant partage le diagnostic mais se montre réservé sur la stratégie : les stratégies de rupture ont historiquement échoué, ce qui a justement relancé les approches par petits pas, et devenir anticapitaliste ne garantirait pas le succès sans une critique du « régime de croissance ». Il juge aussi le volet théorique fragile.

Notre avis : l’essai procède souvent par généralisations, en rangeant dans un même ensemble ONG, partis verts et responsables gouvernementaux, et certaines affirmations historiques mériteraient d’être sourcées plus précisément. Il reste une lecture salutaire pour qui se demande pourquoi l’accumulation de rapports scientifiques ne suffit pas à changer la politique.

Éclairage suisse

La Suisse a vécu sa propre version de ce dilemme. Le 13 juin 2021, la révision de la loi sur le CO2 a été refusée par 51,6 % des votant·es, avec une participation proche de 59 %. Selon swissinfo.ch, l’argument de la hausse du prix de l’essence « a fait mouche », et le slogan « la voiture réservée aux riches ? » a pesé, surtout dans les régions rurales dépendantes de la voiture. Seuls Genève, Vaud, Neuchâtel, Bâle-Ville et Zurich ont dit oui.

Ce fossé ville-campagne illustre la thèse de Sénéchal : une politique climatique perçue comme une taxe sur le quotidien des classes populaires se heurte à un refus, même lorsque l’urgence est reconnue. Pour approfondir les instruments en jeu, voir notre page Taxe carbone et quotas.

Pourquoi le lire

Parce qu’il oblige le mouvement climat à regarder ses propres angles morts : la tentation du spectacle, la peur du conflit, la distance avec les classes populaires. On peut contester ses remèdes, mais difficilement ignorer ses questions, utiles à toutes celles et ceux qui militent, des ONG aux collectifs locaux.

Sources et revue de presse