Dernière modification le 23-10-2026 à 10:33:10
Après « Sorcières » et « Réinventer l’amour », la journaliste et essayiste genevoise Mona Chollet s’attaque à une voix que beaucoup connaissent : celle qui, de l’intérieur, nous juge, nous rabaisse et nous déclare fautifs. Un livre féministe d’abord, mais qui parle aussi à celles et ceux qui s’épuisent à vouloir être des militant·es irréprochables, écologistes compris.

Résister à la culpabilisation. Sur quelques empêchements d'exister
Mona Chollet
Zones / La Découverte, collection « Zones », 19 septembre 2024
272 pages, 20 €
ISBN 978-2-35522-214-6
Couverture : © Zones / Éditions La Découverte
L’ennemi intérieur
Le point de départ est intime. Dans un entretien à Livres Hebdo, Mona Chollet explique que le livre est né de la prise de conscience d’une voix intérieure durement critique. Elle en cherche les racines, notamment dans l’héritage chrétien, que l’on retrouve jusque chez les non-croyant·es : le prologue revient sur saint Augustin. Elle évoque aussi son enfance à Genève, la « Rome protestante » de Calvin.
Selon la présentation de l’éditeur reprise par Fabula, cette voix pèse d’autant plus lourd que l’on appartient à un groupe dominé : femmes, enfants, minorités sexuelles ou racisées. Le livre suit ce fil à travers cinq domaines : la parole des femmes, y compris des victimes de violences sexuelles, la diabolisation des enfants, la culpabilité imposée aux mères, le culte de la productivité au travail et, enfin, les logiques punitives dans les luttes sociales.
Une illusion de contrôle
Une thèse traverse l’ouvrage : la culpabilité donne l’illusion d’avoir prise sur des situations où, en réalité, nous sommes souvent impuissant·es. « Quand on se sent coupable de quelque chose, il y a une forme de mégalomanie », résume l’autrice à la RTS. S’en vouloir de tout, c’est aussi s’attribuer un pouvoir que l’on n’a pas.
Le dernier chapitre, consacré au militantisme, intéresse directement les mouvements écologistes. Chollet y décrit une « pureté militante » où l’examen de conscience permanent s’est imposé, comme elle l’expliquait dans l’émission Au Poste de David Dufresne. Auto-surveillance, jugement des autres, honte de ne jamais en faire assez : ces logiques peuvent épuiser les personnes engagées et fracturer les collectifs. Interrogée par Reporterre, elle le formule à propos de l’écologie : « Sous le capitalisme, être l’écolo parfaite n’est pas vraiment possible ».
Limites et portée
Le livre n’est pas un essai d’écologie et la question environnementale n’y occupe qu’une place secondaire : les recensions consultées, de Livres Hebdo à L’Éclaireur de la Fnac, le présentent avant tout comme un essai féministe. Notre avis : c’est justement en déplaçant le regard qu’il éclaire le débat écologique. En montrant comment la faute se reporte sur les individus, il aide à comprendre pourquoi la culpabilisation des consommateurs et consommatrices est si confortable pour un système qui, lui, ne change pas. On peut regretter que ce lien ne soit pas davantage développé.
Éclairage suisse
La Suisse offre une illustration frappante de ce décalage entre responsabilité individuelle et structures. Selon une étude réalisée pour l’Office fédéral de l’environnement (OFEVOffice fédéral de l’environnement : Administration fédérale suisse responsable des politiques environnementales. Publie les statistiques officielles sur les émissions de CO₂, ACV, qualité de l’air, etc. More) en 2022, la part de l’empreinte environnementale totale de la Suisse générée à l’étranger est passée de 61 % en 2000 à 68 % en 2018. Le transport aérien représente à lui seul environ un cinquième de l’empreinte de gaz à effet de serre du pays, et les auteurs recommandent de réduire celle-ci d’au moins 89 % d’ici 2040.
Autrement dit, l’essentiel de notre impact se joue dans des chaînes de production mondiales sur lesquelles le tri des déchets ou la gourde réutilisable n’ont guère de prise. Ce n’est pas une raison de renoncer aux gestes du quotidien, mais c’en est une de ne pas s’en vouloir de leur insuffisance et de porter l’effort sur les choix politiques. Voir notre page Plan climat suisse.
Pourquoi le lire
Parce que la culpabilité est un carburant militant qui finit souvent par épuiser. Ce livre aide à distinguer la responsabilité, qui pousse à agir, de la culpabilisation, qui paralyse. À lire pour soi, et pour prendre soin des collectifs engagés.
Sources et revue de presse
- Zones / La Découverte, « Résister à la culpabilisation. Sur quelques empêchements d’exister », 19 septembre 2024 (présentation reprise par Fabula)
- Livres Hebdo, Lauren Malka, « Mona Chollet : « On se heurte forcément à la question de la culpabilité quand on traite du vécu des femmes » », 28 juin 2024
- RTS, Tribu, Julien Magnollay, « Mona Chollet : « Il y a une forme de mégalomanie dans la culpabilité » », septembre 2024
- Au Poste, David Dufresne, « Mona Chollet : « J’ai un chef tyrannique dans la tête » », 24 septembre 2024
- Reporterre, « Mona Chollet : « Sous le capitalisme, être l’écolo parfaite n’est pas vraiment possible » », 2024
- L’Éclaireur Fnac, « Culpabilité : Mona Chollet de retour avec un nouvel essai féministe », 14 octobre 2024
- OFEV (EBP / Treeze), « Empreintes environnementales de la Suisse. Évolution de 2000 à 2018 », 2022



