Dernière modification le 6-10-2026 à 20:12:51
L’été 2026 a pulvérisé tous les records en Suisse. Un seul été ne fait pas le climat, mais la tendance est connue depuis longtemps. Les projections qu’on qualifiait d’« alarmistes » se réalisent, parfois plus vite que prévu. Combien de temps avant que la Suisse vive en moyenne 4 °C au-dessus de l’époque préindustrielle ? Les données permettent une estimation.
L’été de tous les records
Avec une température moyenne de 17,2 °C, l’été 2026 (juin-août) est le plus chaud depuis le début des mesures en 1864. Il dépasse de 3,4 °C la normale 1991-2020. Il bat aussi de 0,3 à 0,4 °C le record de 2003, qu’on présentait il y a vingt ans comme un été « du siècle ». Dans le nord-ouest du pays, l’écart atteint 4 °C.1
Quelques chiffres suffisent à mesurer l’anomalie :
- 39,7 °C à Bâle-Binningen le 30 juillet
- 58 jours de caniculeLes canicules, périodes de quelques jours à quelques semaines voire mois de chaleur anormale sur une large zone géographique, avec une diminution de la différence de température jour-nuit. Elles peuvent se caractériser par une forte humidité atmosphérique, dans des régions océaniques, ou par une forte sécheresse dans les régions continentales.
La canicule est provoquée par un blocage météorologique qui maintient cette situation sur une longue période. More (30 °C ou plus) dans la même station, soit 17 de plus qu’en 2003 - 35,1 °C à Scuol, à 1304 mètres d’altitude
Septembre a suivi : 3,3 °C au-dessus de la normale, deuxième plus chaud jamais mesuré.2
Un été n’est pas le climat, mais il en dit long
Il faut distinguer deux choses. Une saison exceptionnelle mélange la météo du moment et le réchauffement de fond. En avril-septembre 2026, le semestre d’été a dépassé la normale de 2,9 °C. Selon MétéoSuisse, cet excédent vient pour moitié environ de la météo, et pour moitié du réchauffement des deux dernières décennies : la moyenne climatique a déjà gagné 1,4 °C depuis la période 1991-2020.3
Pour l’état du climat, le chiffre de référence est différent : la Suisse est aujourd’hui environ 2,9 à 3 °C plus chaude qu’à l’époque préindustrielle (1871-1900).4 C’est près de deux fois la moyenne mondiale, qui atteignait 1,37 °C de réchauffement d’origine humaine en 2025 et progresse d’environ 0,27 °C par décennie.5 Comme tous les territoires continentaux, et a fortiori montagneux, la Suisse se réchauffe plus vite que la planète, dont les deux tiers sont couverts d’océans qui absorbent la chaleur.
Autrement dit, cet été n’était pas une anomalie isolée : c’est un aperçu de la normale de demain.
+3,96 °C en 2026 : une année, pas encore le climat
Prenons les mois de janvier à septembre 2026 mesurés par MétéoSuisse et complétons octobre à décembre avec la moyenne des dix dernières années. L’année 2026 s’annonce alors environ 2 °C au-dessus de la normale 1991-2020, soit +3,96 °C par rapport à la moyenne préindustrielle 1864-1900 au nord des Alpes, sous 1000 mètres d’altitude, là où vit la majorité de la population. Les bulletins mensuels de MétéoSuisse donnent un ordre de grandeur comparable pour l’ensemble du pays (entre +3,9 et +4 °C).6 Si cette estimation se confirme, 2026 sera de loin l’année la plus chaude jamais mesurée en Suisse, environ 0,4 °C au-dessus du record de 2022 (+3,6 °C).
Ce chiffre ne doit pas être confondu avec le réchauffement du climat. Une année isolée mélange le réchauffement de fond et la météo du moment : un été caniculaire ou un hiver doux la poussent vers le haut, une année fraîche vers le bas. Le réchauffement réel se mesure sur la tendance longue. Selon MétéoSuisse, la Suisse est aujourd’hui environ 3 °C plus chaude qu’à l’époque préindustrielle (fourchette de 2,6 à 3,4 °C).7 C’est ce chiffre qui décrit le climat ; les +3,96 °C décrivent une seule année.
La moyenne des 30 dernières années (environ +2,2 °C) correspond à la définition classique du climat. Mais en période de réchauffement rapide, elle reflète la situation d’il y a une quinzaine d’années plutôt que celle d’aujourd’hui. C’est pourquoi MétéoSuisse s’appuie sur une ligne de tendance pour estimer le niveau actuel.
Une année à +4 °C ne signifie donc pas que la Suisse vit déjà dans un climat à +4 °C. C’est en revanche un avant-goût : dans un tel climat, une année comme 2026 deviendrait une année ordinaire.

Quand la Suisse atteindra-t-elle +4 °C ?
Les scénarios climatiques officiels Climat CH2025, publiés par MétéoSuisse et l’ETH Zurich, relient le réchauffement suisse au réchauffement mondial8 :
- +1,5 °C global → +2,9 °C en Suisse, attendu dans 5 à 15 ans
- +2 °C global → +3,6 °C en Suisse, vers 2050
- +3 °C global → +4,9 °C en Suisse, d’ici la fin du siècle avec les politiques actuelles
Par interpolation, une Suisse à +4 °C correspond à un réchauffement mondial d’environ 2,3 °C. Au rythme actuel de 0,27 °C par décennie, ce seuil serait atteint vers 2060.
Mais la Suisse affiche déjà +2,9 °C alors que la planète n’a pas encore franchi +1,5 °C : elle est en avance sur ce que prévoient les scénarios. Elle se réchauffe aujourd’hui environ 2,1 fois plus vite que la moyenne mondiale. Si ce rapport se maintient, les +4 °C arriveraient plutôt vers le milieu des années 2040.
L’estimation raisonnable se situe donc entre le milieu des années 2040 et les années 2060, si rien ne change. C’est une extrapolation, pas une prévision officielle. Elle repose sur deux hypothèses : un rythme de réchauffement constant et des émissions qui ne baissent pas. Or le déséquilibre énergétique de la Terre (l’écart entre l’énergie solaire absorbée et celle renvoyée vers l’espace) a plus que doublé depuis 2000, ce qui plaide plutôt pour une accélération.
La trajectoire mondiale va dans ce sens. Selon le PNUE, les politiques actuelles mènent à environ 2,8 °C de réchauffement global d’ici 21009, soit bien plus que +4 °C pour la Suisse. En août 2026, une étude de l’ETH Zurich et de l’Université de Leipzig, publiée dans Earth’s Future, a revu le budget carbone restant à la baisse d’environ 20 %. Elle juge désormais le scénario à +3 °C global le plus probable, ce qui signifierait près de +5 °C en Suisse.10
Dernière nuance, mais elle compte : bien avant que la moyenne n’atteigne +4 °C, des saisons et des années isolées dépasseront régulièrement ce seuil. Cet été, certaines régions ont déjà eu 4 °C de plus que la normale 1991-2020, une normale elle-même nettement plus chaude que la fin du XIXe siècle.
« Ils sont alarmistes » ? Les faits disent le contraire
L’accusation revient à chaque vague de chaleurLes canicules, périodes de quelques jours à quelques semaines voire mois de chaleur anormale sur une large zone géographique, avec une diminution de la différence de température jour-nuit. Elles peuvent se caractériser par une forte humidité atmosphérique, dans des régions océaniques, ou par une forte sécheresse dans les régions continentales.
La canicule est provoquée par un blocage météorologique qui maintient cette situation sur une longue période. More. Elle ne résiste pas à l’examen. Notre FAQ sur la crise climatique y répond aussi.
Les projections se sont révélées justes. Une étude publiée en 2020 dans Geophysical Research Letters a comparé les projections des modèles climatiques publiés entre 1970 et 2007 avec les températures observées par la suite. La majorité de ces projections ont correctement anticipé le réchauffement.11
Exxon le savait aussi. Les projections internes de la compagnie pétrolière, réalisées entre 1977 et 2003 et longtemps gardées secrètes, étaient aussi précises que celles des scientifiques indépendants.12 Au lieu d’infléchir sa stratégie, l’entreprise a investi dans la négation du problème. Elle a réalisé un bénéfice record d’environ 56 milliards de dollars en 2022.13
En Suisse, le réchauffement suit la fourchette haute des projections. En 2007, le rapport de l’Organe consultatif sur les changements climatiques (OcCC) anticipait pour 2050 un réchauffement d’environ 2 °C en automne, en hiver et au printemps, et de près de 3 °C en été.14 À un quart de siècle de l’échéance, la moyenne climatique a déjà gagné 1,4 °C depuis la seule période 1991-2020, et l’été 2026 a dépassé de 3,4 °C cette même normale.
Le vrai biais est inverse. Les rapports du GIECLe GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat) est une organisation qui a été créée en 1988 par l'OMM et le PNUE, à la demande du G7 (groupe de sept grandes économies industrialisées : USA, Japon, Allemagne, France, Royaume-Uni, Canada, Italie). La version anglaise de cet acronyme est IPCC (The Intergovernmental Panel on Climate Change). More sont rédigés par consensus et validés ligne par ligne par les gouvernements : ils ont plutôt tendance à pécher par prudence. Il faut toutefois rester rigoureux sur les scénarios extrêmes parfois relayés dans la presse, comme les +7 °C à l’échelle mondiale d’ici 2100 issus de certains modèles climatiques du CNRS en 2019. Ces modèles avaient une très forte sensibilité climatique, et le GIEC lui-même les a jugés trop chauds dans son dernier rapport.15 Pas besoin d’exagérer : la trajectoire réaliste est déjà suffisamment grave.
Ce que +4 °C veut dire
Une Suisse à +4 °C n’est pas une Suisse avec des étés « un peu plus chauds ». Selon Climat CH2025, dans un monde à +3 °C, les jours extrêmement chauds qui survenaient une fois tous les 50 ans entre 1991 et 2020 deviendraient environ 17 fois plus fréquents.16 Les étés seront plus secs, les précipitations extrêmes plus intenses, la neige plus rare, et les glaciers continueront de disparaître. Les canicules tuent déjà : elles sont parmi les événements climatiques les plus meurtriers en Suisse, en particulier pour les personnes âgées et isolées.
Rien n’est encore écrit
Le seuil de +4 °C n’est pas une fatalité : c’est le résultat probable de nos choix actuels. Chaque dixième de degré évité compte. Si le réchauffement mondial plafonnait autour de +1,7 à +1,8 °C, la Suisse resterait sous les +4 °C. Mais le temps presse : début 2026, le budget carbone restant pour limiter le réchauffement à 1,5 °C ne représentait plus que 130 milliards de tonnes de CO2, soit environ trois ans d’émissions au rythme actuel.17
Les scientifiques ne sont pas alarmistes : ils sonnent l’alarme, ce qui est très différent. La question n’est plus de savoir s’ils avaient raison, mais combien de temps nous allons encore attendre pour agir en conséquence.
Le chiffre de +3,96 °C
- Série : nord des Alpes, sous 1000 m d’altitude (pas la moyenne de toute la Suisse)
- Référence : moyenne annuelle 1864-1900 = 7,39 °C
- 2026 : janvier à septembre mesurés, octobre à décembre complétés par la moyenne 2016-2025, ce qui donne +3,96 °C
- Variante : en complétant avec la moyenne 2023-2025, on obtient +4,03 °C
- Pour toute la Suisse (bulletins mensuels MétéoSuisse) : janvier-septembre 2026 = +2,3 °C par rapport à 1991-2020 ; l’année est estimée vers +2,0 °C, soit environ +3,9 à +4,0 °C par rapport à l’époque préindustrielle
- Record précédent, sur la même série : 2022 avec +3,60 °C
- Tendance lissée (LOWESS) en 2025 : +3,1 °C ; tendance MétéoSuisse pour toute la Suisse : +3,0 °C (de 2,6 à 3,4) par rapport à 1871-1900
Sources et notes
- MétéoSuisse, Bulletin climatologique été 2026 ; Watson, « L’été 2026 pulvérise les records en Suisse ». Aller à la note de bas de page 1
- MétéoSuisse, Bulletin climatologique septembre 2026. Aller à la note de bas de page 2
- Proplanta, « Wetter in der Schweiz im Sommerhalbjahr 2026 », d’après les données de MétéoSuisse. Aller à la note de bas de page 3
- MétéoSuisse et ETH Zurich, Climat CH2025 (+2,9 °C) ; MétéoSuisse, « 2025 gehört in der Schweiz zu den vier wärmsten Jahren », décembre 2025 (tendance : +3,0 °C, fourchette de 2,6 à 3,4 °C). Aller à la note de bas de page 4
- Forster et al., « Indicators of Global Climate Change 2025 », Earth System Science Data, 2026 (synthèse Copernicus). Aller à la note de bas de page 5
- Calcul etatdurgence.ch d’après la série de températures moyennes de MétéoSuisse (CHTM 1.4, nord des Alpes sous 1000 m, données au 3 octobre 2026 ; méthode : Begert et Frei, International Journal of Climatology, 2018) et les bulletins climatologiques mensuels 2026. En complétant octobre à décembre avec la moyenne 2023-2025 plutôt que 2016-2025, on obtient +4,03 °C. Aller à la note de bas de page 6
- MétéoSuisse, « 2025 gehört in der Schweiz zu den vier wärmsten Jahren », décembre 2025. Aller à la note de bas de page 7
- MétéoSuisse et ETH Zurich, Climat CH2025 ; 20 Minuten, « Was eine 3-Grad-Welt für die Schweiz bedeutet ». Aller à la note de bas de page 8
- PNUE, Emissions Gap Report 2025. Aller à la note de bas de page 9
- Gyuleva et al., Earth’s Future, août 2026 ; Swissinfo, « Le scénario climatique le plus sombre se rapproche de la Suisse ». Aller à la note de bas de page 10
- Hausfather et al. (2020), « Evaluating the performance of past climate model projections », Geophysical Research Letters. Aller à la note de bas de page 11
- Supran, Rahmstorf et Oreskes (2023), « Assessing ExxonMobil’s global warming projections », Science. Aller à la note de bas de page 12
- ExxonMobil, résultats annuels 2022 (communiqué du 31 janvier 2023, déposé auprès de la SEC) : bénéfice net de 55,7 milliards de dollars. Aller à la note de bas de page 13
- OcCC (2007), Klimaänderung und die Schweiz 2050. Attention : ces projections sont exprimées par rapport à une période de référence récente, pas par rapport à l’époque préindustrielle. Aller à la note de bas de page 14
- Hausfather et al. (2022), « Climate simulations: recognize the ‘hot model’ problem », Nature. Aller à la note de bas de page 15
- 20 Minuten, d’après Climat CH2025. Aller à la note de bas de page 16
- Copernicus, « Global warming reached 1.37°C in 2025 » (Indicators of Global Climate Change 2025). Aller à la note de bas de page 17



