« Désarmer le béton », de Léa Hobson : sortir du tout-béton pour ré-habiter la terre

Dernière modification le 20-10-2026 à 15:27:03

Le béton est partout, au point d’en devenir invisible. Dans Désarmer le béton, l’architecte et scénographe Léa Hobson, membre des Soulèvements de la Terre, propose de le regarder autrement : non comme un simple matériau, mais comme une norme économique et politique qui façonne nos villes, nos sols et nos manières d’habiter. L’essai figure parmi les livres sélectionnés pour le Prix du livre d’écologie politique 2026.

Couverture du livre « Désarmer le béton » de Léa Hobson (Éditions Zones)

Désarmer le béton. Ré-habiter la terre
Léa Hobson
Éditions Zones (La Découverte), 9 octobre 2025
208 pages, 20 € (numérique 14,99 €)
ISBN 978-2-35522-229-0
Couverture : © Éditions Zones

Le texte intégral est aussi lisible gratuitement en ligne, dans la version Lyber de l’éditeur.

Du sable à la ruine

Le livre suit d’abord le parcours physique du matériau : sable prélevé dans les rivières, roche extraite des carrières, cuisson du ciment, centrales à béton, puis déchets de démolition. L’autrice rappelle quelques ordres de grandeur : environ 150 tonnes de béton coulées chaque seconde dans le monde, et une production de ciment qui émet près de trois fois plus de CO₂ que le transport aérien. Ces chiffres concordent avec l’estimation de référence du centre de recherche britannique Chatham House, qui attribue au ciment environ 8 % des émissions mondiales de CO₂.

Une norme plus qu’un matériau

La deuxième partie élargit la focale. Pour Léa Hobson, le béton est un pilier du système économique : l’État en est le premier client et le protège, la métropolisation en dépend, et la démolition-reconstruction l’emporte trop souvent sur la rénovation. Elle range le « béton vert » du côté de l’écoblanchiment et résume : avec le béton, « on a inventé le bâtiment jetable ».

Ce sont des thèses, assumées comme militantes. Elles rejoignent toutefois des constats scientifiques solides : selon l’IPBES, le changement d’usage des terres est le premier facteur de perte de biodiversité dans le monde, et la décarbonation du ciment reste lente, car la majeure partie de ses émissions provient de la réaction chimique de cuisson du calcaire, et non de l’énergie utilisée.

Reprendre le bâtir

La dernière partie esquisse une sortie : réparer et réhabiliter l’existant avant de construire, repolitiser l’architecture, nouer des alliances entre bâtisseurs et naturalistes, reconstituer des filières de matériaux et assumer une « décroissance sélective », qui passe aussi par le refus de certains chantiers. Le livre ne se veut pas un manuel technique ; sa force est de relier les échelles, du sac de ciment à la planification urbaine.

Éclairage suisse

En Suisse, le sujet n’a rien d’abstrait. Holcim, l’un des leaders mondiaux du ciment, né de la fusion avec Lafarge en 2015, a son siège à Zoug. Dans le canton de Vaud, la colline du Mormont, à Éclépens, a accueilli la première ZAD du pays contre l’extension d’une carrière du groupe ; elle a été évacuée le 30 mars 2021 (voir Sauvons le Mormont et Alternatives durables au béton ou greenwashing ?).

Sur le plan judiciaire, quatre habitant·e·s de l’île indonésienne de Pari, menacée par la montée des eaux, ont déposé plainte contre Holcim en janvier 2023 devant la justice zougoise, avec le soutien de l’EPER. En décembre 2025, le tribunal cantonal a jugé la plainte recevable, une première en Suisse. Holcim a annoncé faire recours : la procédure n’est pas tranchée sur le fond.

La menace qui pèse sur les Bois de Ballens, où une gravière destinée à alimenter la production de béton pourrait détruire environ 90 hectares de forêt, montre enfin que la question commence souvent par celle des sols et des matériaux extraits près de chez nous (voir Bois de Ballens : un choix de société et Construire avec la terre).

Pourquoi le lire

Pour comprendre pourquoi la construction reste un angle mort des politiques climatiques, et pourquoi la sobriété dans le bâti ne se résume pas à changer de matériau. Un livre engagé, documenté et accessible, qui donne des arguments à celles et ceux qui s’opposent à des projets de bétonnage.

Sources et revue de presse