Sortie des énergies fossiles : l’Allemagne vise 2045, la Suisse reste sans feuille de route

Dernière modification le 22-10-2026 à 13:05:56

Faits établis

Le 23 septembre 2026, le ministère allemand de l’Environnement a présenté au gouvernement, puis à l’ONU à New York, sa feuille de route de sortie des énergies fossiles. Objectif affiché : la neutralité climatique en 2045, sans dépendance au pétrole, au gaz et au charbon. L’Allemagne devient ainsi le troisième pays européen à se fixer une trajectoire contraignante de ce type, après les Pays-Bas et la France, qui prévoit de sortir du charbon en 2030, du pétrole en 2045 et du gaz en 2050, avec au moins un million de pompes à chaleur installées chaque année dès 2030.

La feuille de route allemande prévoit de porter la part des renouvelables dans l’électricité de 55 % aujourd’hui à au moins 80 % en 2030, de sortir du charbon au plus tard en 2038 et de rendre les centrales à gaz compatibles avec l’hydrogène vert. Toutes les voitures neuves immatriculées devront être électriques à batterie dès 2035. En 2025, pour la première fois, l’Allemagne a vendu plus de pompes à chaleur que de chaudières à gaz. Berlin invoque la multiplication des événements météorologiques extrêmes, le coût des importations fossiles (76 milliards d’euros en 2024) et des risques géopolitiques, notamment autour du détroit d’Ormuz.

À l’échelle mondiale, les énergies fossiles représentent 68 % des émissions de gaz à effet de serre et près de 90 % des émissions de CO2. À la COP30 de Belém, une coalition d’environ 80 pays, dont la Suisse, a soutenu une feuille de route mondiale de sortie des fossiles, finalement écartée du texte final sous la pression de grands pays producteurs de pétrole. Un sommet international dédié à cette seule question s’est ensuite tenu en avril 2026 à Santa Marta, en Colombie. Le sujet devrait revenir au centre des débats de la COP31, à Antalya (Turquie), du 9 au 20 novembre 2026.

Et en Suisse ?

En Suisse, il n’existe à ce jour ni interdiction explicite des énergies fossiles, ni feuille de route nationale détaillée de sortie. Selon la statistique globale de l’énergie de l’Office fédéral de l’énergie (OFEN), les produits fossiles couvraient 58 % de la consommation finale d’énergie du pays en 2024 (45,7 % pour les produits pétroliers — essence, mazout, carburant d’aviation — et 12,3 % pour le gaz naturel), une proportion plus basse que la moyenne des pays industrialisés (65 à 85 %), mais nettement supérieure à celle des pays nordiques. La production électrique suisse, elle, ne reposait qu’à 2,3 % sur des agents fossiles en 2025, le solde provenant de l’hydraulique, du nucléaire et du solaire. La Suisse importe la totalité des combustibles fossiles qu’elle consomme, principalement via l’Union européenne pour les produits pétroliers raffinés et le gaz.

L’objectif suisse de neutralité carbone en 2050 est inscrit dans la loi sur le climat et l’innovation, acceptée en votation en 2023. Mais le conseiller fédéral Albert Rösti a déjà reconnu, en août 2026, que l’objectif intermédiaire de réduction de 50 % des émissions d’ici 2030 sera probablement manqué. Côté mobilité, la part des véhicules neufs rechargeables (électriques et hybrides rechargeables) a atteint 33,9 % des immatriculations en 2025 selon l’Office fédéral de la statistique (dont 22,7 % de voitures entièrement électriques) — environ 16 points sous l’objectif de 50 % fixé par la Feuille de route fédérale pour la mobilité électrique. À l’échelle cantonale, Glaris applique une interdiction des chauffages fossiles dans les nouvelles constructions, une mesure qui reste isolée au niveau national.

Estimations et incertitudes

Le parti des Verts chiffre à plus de 8 milliards de francs par an la facture suisse d’importation d’énergies fossiles ; ce montant n’a pas pu être recoupé de façon indépendante dans le cadre de cette vérification et doit être pris comme une estimation politique, non comme une donnée officielle consolidée.

L’Office fédéral de l’environnement (OFEV) indique qu’une feuille de route nationale est à l’examen, sans calendrier ni contenu arrêtés à ce stade. Rien ne permet donc de savoir si la Suisse suivra l’exemple allemand, ni sous quelle forme.

La faisabilité d’une sortie rapide des fossiles sans coût économique important reste disputée : l’association professionnelle Avenergy, qui représente l’industrie pétrolière suisse, doute qu’un objectif net zéro soit atteignable, même à l’horizon 2050, sans pertes économiques significatives, tandis que Greenpeace Suisse défend la faisabilité d’une sortie quasi complète des carburants fossiles dans les transports d’ici 2040, à condition que l’électrification des transports soit poussée de façon résolue.

Réactions

Au Parlement fédéral, le groupe des Verts a déposé deux motions demandant une feuille de route « claire, contraignante et socialement juste », avec une sortie rapide des énergies fossiles dans le chauffage des bâtiments et les transports.

L’OFEV estime que de telles feuilles de route renforcent la sécurité d’approvisionnement énergétique et la prévisibilité pour les acteurs économiques, et que la sortie des fossiles est déjà, selon l’office, « une réalité » en cours en Suisse.

Pour Gianfranco Guidati, directeur adjoint du Centre énergie de l’EPF Zurich, une feuille de route explicite aurait un effet d’entraînement psychologique fort et donnerait une visibilité concrète aux acteurs du marché — par exemple à un ménage qui doit choisir entre remplacer sa chaudière à mazout ou acheter une voiture diesel.

Nathan Solothurnmann, de Greenpeace Suisse, estime que la Suisse ne devrait pas se contenter de copier l’Allemagne ou la France, mais aller plus loin : interdiction nationale des chauffages fossiles, décarbonation du transport routier, renchérissement du transport aérien et renforcement des transports publics.

À l’inverse, Ueli Bamert, d’Avenergy, ne voit aucun avantage à durcir les mesures existantes. Il met en garde contre la perturbation des routes d’importation, la hausse des coûts pour les consommateurs et l’absence d’alternatives viables pour l’industrie et l’aviation.

Pourquoi c’est important

La Suisse importe la quasi-totalité de son pétrole et de son gaz depuis l’Union européenne. Que Berlin, Paris et La Haye fixent désormais des dates de sortie contraignantes pèsera donc sur l’approvisionnement suisse, indépendamment des choix de politique intérieure du Conseil fédéral. L’écart se creuse par ailleurs entre l’objectif légal de neutralité carbone en 2050 et l’absence d’étapes intermédiaires contraignantes : le gouvernement a lui-même reconnu que le palier de 2030 sera manqué, et l’électrification du parc automobile reste très en retard sur la trajectoire officielle. Ce débat arrive trois semaines avant l’ouverture de la COP31, où la sortie des énergies fossiles figurera au centre des discussions internationales.

Sources