« Nature et préjugés », de Marc-André Selosse : remettre l’humain dans l’histoire du vivant

Dernière modification le 20-10-2026 à 15:55:37

« La nature est bien faite », « il nous faut une transition », « on peut douter des faits scientifiques » : nous pensons le vivant avec des idées reçues héritées de l’Antiquité, du Moyen Âge ou de la publicité. Biologiste au Muséum national d’histoire naturelle, spécialiste des sols et des champignons, Marc-André Selosse les passe au crible dans un gros livre illustré, préfacé par Erik Orsenna. Son but : nous rappeler que l’humanité fait partie de la nature, et en tirer des conséquences.

Couverture du livre « Nature et préjugés » de Marc-André Selosse (Actes Sud)

Nature et préjugés. Convier l'humanité dans l'histoire naturelle
Marc-André Selosse
Actes Sud, 6 mars 2024
448 pages, 25 €
ISBN 978-2-330-19034-7
Couverture : © Éditions Actes Sud, illustrations Arnaud Rafaelian

Dix préjugés au banc d’essai

Selon la présentation publiée par le portail Planet-Terre de l’ENS de Lyon, le livre compte dix chapitres construits sur le même modèle : une idée reçue est posée, examinée à la lumière des connaissances scientifiques, puis reformulée. C’est le quatrième ouvrage grand public de l’auteur, après Jamais seul, Les goûts et les couleurs du monde et L’origine du monde. Les dessins d’Arnaud Rafaelian, à l’humour souvent mordant, ponctuent le texte.

La thèse centrale est que la culture humaine obéit à des mécanismes comparables à ceux de l’évolution biologique, nouveauté et sélection, et qu’elle façonne en retour le biologique. Interrogé par le magazine de l’Université de Fribourg Alma&Georges, Marc-André Selosse prend l’exemple du lait : sa consommation a sélectionné des adultes capables de le digérer. Le livre aborde aussi des sujets sensibles, comme les différences entre femmes et hommes et le risque de leur renforcement culturel, ou encore la prise en compte du sexe dans le dosage des médicaments.

Quand l’ignorance du vivant coûte cher

Pour l’auteur, ces préjugés ne sont pas anodins : en éloignant les citoyen·nes de la nature, ils contribuent aux crises sanitaires et environnementales. Dans Alma&Georges, il cite des exemples frappants. Les tailles minimales de capture imposées à la pêche finissent par sélectionner des poissons adultes plus petits, comme les sardines du golfe du Lion, plus petites qu’il y a dix ans. Associer ou alterner les traitements limiterait les résistances des bactéries et des insectes, une connaissance pourtant peu appliquée. Et dans certains comtés des États-Unis, la disparition des chauves-souris a coïncidé avec une hausse de 8 % de la mortalité infantile, liée à un recours accru aux insecticides.

Sa réponse est double. D’abord, décloisonner les savoirs et donner une vraie place à l’écologie dans la formation. Ensuite, faire confiance au vivant en créant des réserves intégrales sur 30 % des eaux et des territoires, pour laisser la faune et la flore se régénérer. Le dernier chapitre défend la démarche scientifique et distingue le doute légitime du doute systématique qui nourrit le déni.

Notre avis

Les présentations consultées sont favorables et ne formulent pas de critique de fond. Le livre est copieux et parfois plus philosophique que les précédents, ce qui peut dérouter. Son approche, qui part de la biologie pour éclairer la société, a ses limites : elle dit peu de choses des rapports de pouvoir et des intérêts économiques qui entretiennent les monocultures, les pesticides et les fossiles. Mais comme arsenal contre les idées fausses, il est précieux.

Éclairage suisse

Le débat a aussi gagné la Suisse romande. En mars 2025, l’Université de Fribourg a invité Marc-André Selosse à présenter Nature et préjugés lors d’une conférence publique et gratuite, le 19 mars, à l’auditoire de biologie végétale, selon son magazine en ligne Alma&Georges. Dans l’entretien qui l’annonçait, il défend l’idée de réserves intégrales couvrant 30 % des territoires et des eaux.

Ce plaidoyer résonne en Suisse, où la protection de la biodiversité reste un sujet disputé, entre surfaces agricoles, urbanisation et production d’énergie. Le livre rappelle que la question n’est pas seulement de protéger « la nature » à côté de nous, mais de comprendre que nos sociétés en dépendent directement. Sur la place de la science dans le débat public, voir notre page La science.

Pourquoi le lire

Parce qu’il fournit, chapitre par chapitre, des réponses solides aux idées reçues qu’on entend tous les jours sur la nature, le progrès ou la science. Un livre de référence à garder sous la main, écrit par l’un des meilleurs vulgarisateurs du vivant, avec humour et sans jargon.

Sources et revue de presse