Dernière modification le 20-10-2026 à 15:55:36
Paysan·nes endetté·es, cultures qui ne résistent plus aux sécheresses, pollutions généralisées : et si le problème n’était pas un manque de technologie, mais le modèle lui-même ? Agronome et ethnologue, Jacques Caplat signe un petit livre incisif, paru à la veille du Salon de l’agriculture de Paris, qui démonte l’idée selon laquelle seule l’agriculture industrielle pourrait nourrir le monde.

Agriculture industrielle, on arrête tout et on réfléchit !
Jacques Caplat
Rue de l'échiquier, collection « On arrête tout et on réfléchit ! », 21 février 2025
144 pages, 13,90 €
ISBN 978-2-37425-490-6
Couverture : © Éditions Rue de l'échiquier
Une histoire, pas une fatalité
Jacques Caplat coordonne les campagnes agriculture et alimentation de l’association Agir pour l’environnement, partenaire de la collection. Dans l’entretien qu’il a accordé à Reporterre le lendemain de la parution, il présente l’industrialisation agricole comme le fruit d’une histoire précise : les enclosures de l’Angleterre du XVIe siècle, l’arrivée du chemin de fer, puis la grande modernisation de l’après-guerre. Rien de naturel, donc, ni d’inévitable.
Le cœur de sa thèse tient en une inversion. Pendant environ 10 000 ans, explique-t-il, les paysan·nes ont adapté les plantes et les animaux à leur milieu. Depuis environ 150 ans, l’agro-industrie tente l’inverse : adapter les milieux aux variétés standardisées, à coups d’engrais, de pesticides et d’irrigation. Une stratégie qui, selon lui, échoue désormais face aux extrêmes climatiques, parce qu’une monoculture homogène est par définition fragile.
Qui profite du système ?
L’auteur désigne les gagnants : les multinationales des semences, des pesticides et de l’agroalimentaire. Les paysan·nes, eux, sont pris en étau entre les fournisseurs d’intrants en amont et les industriels et la grande distribution en aval. Toujours selon Reporterre, il estime que la nourriture bon marché a été payée par la ruine des agriculteur·rices, les dégâts environnementaux et les dépenses publiques de dépollution de l’eau et de santé. Il juge aussi que les trois quarts de l’élevage actuel, surtout hors-sol, n’ont aucune justification.
Sur AirZen Radio, Jacques Caplat décrit un cercle vicieux : l’agriculture conventionnelle subit de plein fouet le dérèglement climatique tout en y contribuant. Il conteste l’argument de la faim : le monde produit selon lui environ une fois et demie ce dont l’humanité a besoin, et la faim est d’abord une affaire de pauvreté et d’accès, aggravée par le modèle industriel lui-même. La transition, conclut-il, peut se faire « en douceur ou dans le chaos ».
Notre avis
Court et pédagogique, le livre assume son rôle de pamphlet argumenté et fait le choix de la clarté plutôt que de l’exhaustivité. On n’y trouvera pas de feuille de route chiffrée de la transition, et certaines affirmations fortes, comme celle sur l’élevage, mériteraient d’être étayées plus longuement. Sa force est ailleurs : redonner confiance dans les alternatives techniques et économiques qui existent déjà, et dans la minorité de paysan·nes qui les pratiquent, plutôt que d’attendre un grand soir agricole.
Éclairage suisse
La Suisse n’échappe pas à la concentration. Selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), le pays comptait 48 864 exploitations agricoles en 2021, un nombre qui avait encore reculé par rapport à l’année précédente. Derrière l’image de cartes postales des petites fermes de montagne, la logique d’agrandissement et de spécialisation décrite par Jacques Caplat est à l’œuvre ici aussi.
Le débat a été tranché dans les urnes, pour l’instant. Le 25 septembre 2022, l’initiative « Non à l’élevage intensif en Suisse » a été rejetée par 62,9 % des votant·es et par la quasi-totalité des cantons, selon les résultats officiels. Le livre fournit des arguments pour rouvrir la discussion, en montrant que la question n’oppose pas consommateurs et paysan·nes, mais un modèle à un autre. Pour aller plus loin, voir notre page Croissance et décroissance.
Pourquoi le lire
Parce qu’en 144 pages, il donne les bases historiques, économiques et agronomiques pour répondre à l’argument massue « il faut bien nourrir le monde ». Idéal pour qui veut comprendre la colère paysanne sans tomber dans le piège de ceux qui l’instrumentalisent au profit de l’agro-industrie.
Sources et revue de presse
- Rue de l’échiquier, « Agriculture industrielle, on arrête tout et on réfléchit ! », fiche éditeur
- Reporterre, « Jacques Caplat : “Le Salon de l’agriculture présente une vision fantasmée” », 22 février 2025
- AirZen Radio, Camille Tribet, « Jacques Caplat : “Une autre agriculture est à notre portée” », 18 mars 2025
- Office fédéral de la statistique, « La Suisse a cultivé plus de céréales en 2021 », communiqué, 17 mai 2022
- Swissvotes, Arrêté du Conseil fédéral constatant le résultat de la votation du 25 septembre 2022 (élevage intensif), 20 février 2023



