« Introduction à la pensée complexe », d’Edgar Morin : relier ce que l’on a séparé

Dernière modification le 23-10-2026 à 10:32:59

Pourquoi tant de savoirs et si peu de lucidité face à la crise écologique ? Edgar Morin répond depuis des décennies : parce que notre manière de connaître découpe en morceaux ce qui, dans le réel, est lié. Ce petit recueil, paru en 1990 et régulièrement réédité, est la meilleure porte d’entrée dans sa « pensée complexe ». Relu après le printemps 2020, il prend des airs de diagnostic.

Couverture du livre « Introduction à la pensée complexe » de Edgar Morin (Points)

Introduction à la pensée complexe
Edgar Morin
Points, collection « Points Essais », 4 septembre 2014
192 pages, 8,95 €
ISBN 978-2-7578-4200-3
Couverture : © Points

Le paradigme de la simplification

Le livre réunit six textes écrits dans les années 1980. Leur fil conducteur, selon la recension du géographe René-Éric Dagorn pour EspacesTemps.net, est un constat : les progrès des connaissances s’accompagnent de nouvelles formes d’erreur et d’aveuglement. Morin en attribue la cause à ce qu’il appelle le paradigme de la simplification, fondé sur la disjonction (séparer les disciplines, le sujet et l’objet) et sur la réduction (expliquer le tout par ses parties). Descartes en est la figure emblématique.

Ce mode de pensée a permis des avancées immenses, reconnaît l’auteur. Mais il mutile désormais notre compréhension du monde, car il ne sait plus voir les interactions, les rétroactions et les effets imprévus. D’où une critique de la raison réduite à son usage instrumental, et d’une science qui morcelle le réel en territoires étanches.

Ce que propose la pensée complexe

Pour construire une alternative, Morin mobilise la thermodynamique, dont le deuxième principe décrit la tendance au désordre, et la contraste avec la capacité d’organisation du vivant. Il convoque aussi la théorie de l’information, la cybernétique et des penseurs comme Heisenberg, Gödel ou Kuhn, relève une critique publiée sur Critiques libres. Il en tire une pensée systémique qui s’intéresse aux relations plutôt qu’aux éléments isolés.

Complexité ne signifie pas complétude : la pensée complexe assume ses limites et l’incertitude. René-Éric Dagorn en retient trois leçons : toute théorie de la connaissance est aussi une théorie de la société ; la pensée complexe reste inachevée, et c’est sa force ; il est possible de penser et d’agir malgré l’incertitude.

Un texte inachevé, assumé comme tel

Les critiques portent sur la forme autant que sur le fond. EspacesTemps.net trouve l’ensemble parfois « fourre-tout » et irritant par sa tendance à aligner des évidences ; ce n’est pas un manuel, et qui veut approfondir doit se tourner vers les volumes de La Méthode. Sur Critiques libres, un lecteur juge le propos davantage affirmé que démontré, ce que Morin concède lui-même en se présentant comme un précurseur plutôt qu’un aboutissement.

Notre avis : ces faiblesses comptent moins que l’outil. Le livre ne parle presque pas d’écologie, mais il fournit la grammaire qui manque à nos politiques environnementales : penser ensemble le climat, la biodiversité, l’économie et la santé, plutôt que de traiter chaque crise dans son silo. Dans un entretien au Monde du 19 avril 2020, Morin reliait la pandémie à la dégradation de la biosphère et regrettait un mode de connaissance qui sépare ce qui ne peut l’être. Sa maxime : « Attends-toi à l’inattendu ».

Éclairage suisse

La Suisse offre un cas d’école de ce que Morin appelle la disjonction. Selon une étude publiée par l’Office fédéral de l’environnement le 10 septembre 2018, l’impact environnemental par habitant a diminué entre 1996 et 2015, surtout grâce aux progrès réalisés sur le territoire national. Mais l’impact causé à l’étranger par nos importations a continué de croître, au détriment du climat, de la biodiversité et de la disponibilité de l’eau. Au total, l’empreinte suisse est plus de trois fois supérieure à ce que la planète peut supporter à long terme.

La même année, des chercheurs genevois (Dao, Peduzzi et Friot, dans la revue Global Environmental Change) ont transposé le cadre des limites planétaires à l’échelle de la Suisse et désigné quatre priorités : le climat, l’acidification des océans, la perte de biodiversité et les pertes d’azote. Regarder uniquement ce qui se passe à l’intérieur des frontières, c’est précisément simplifier ce qui est complexe. Voir notre page Ressources.

Pourquoi le lire

Parce que la crise écologique est d’abord une crise de la manière de penser : on ne résout pas un problème systémique avec des réponses en silos. Court et dense, ce recueil donne les concepts pour comprendre pourquoi nos sociétés savent tant et agissent si peu. Une lecture exigeante, mais qui change durablement le regard.

Sources et revue de presse