« Limitarisme », d’Ingrid Robeyns : et si l’on fixait un plafond à la fortune ?

Dernière modification le 20-10-2026 à 15:55:41

On parle beaucoup de seuil de pauvreté, presque jamais de seuil de richesse. La philosophe et économiste néerlandaise Ingrid Robeyns propose de combler ce vide : au-delà d’un certain montant, accumuler davantage n’apporte plus rien à qui possède, mais coûte cher à la société et à la planète. Paru en néerlandais en 2023, puis en anglais, son plaidoyer arrive en français chez Actes Sud, traduit par Mathilde Van Roy.

Couverture du livre « Limitarisme » de Ingrid Robeyns (Actes Sud)

Limitarisme. Contre l'extrême richesse
Ingrid Robeyns
Actes Sud, 2 septembre 2026
352 pages, 23 €
ISBN 978-2-330-22487-5
Couverture : © Actes Sud

Une limite haute, comme il existe un plancher

Le limitarisme part d’une idée simple : il existe un niveau de fortune au-delà duquel l’argent supplémentaire n’améliore plus la qualité de vie. Interrogée par la radio-télévision publique flamande VRT lors de la sortie de l’édition originale, l’autrice situait autour d’un million d’euros par personne le patrimoine permettant de vivre confortablement et en sécurité, et proposait un plafond absolu d’environ dix millions. Sa formule résume le projet : chacun peut être riche, personne ne doit l’être de manière extrême.

Robeyns distingue plusieurs limites, explique-t-elle à Basta! : une limite de bien-être, au-delà de laquelle l’argent n’apporte plus rien ; une limite politique, à partir de laquelle la fortune devient une menace pour la collectivité ; enfin une limite éthique, que chacun peut s’appliquer dès maintenant. Elle insiste pour que le seuil soit fixé démocratiquement par la population, par exemple au moyen d’une assemblée citoyenne, plutôt que décrété par des expert·es.

Ce que l’extrême richesse fait au monde

Le livre, qui s’appuie selon l’éditeur sur des portraits de super-riches et sur des données relatives à l’héritage, à la fiscalité et aux émissions de CO2, instruit le procès de la grande fortune sur plusieurs plans. D’abord la démocratie : dons aux partis, lobbying et rachat de médias permettent à une poignée de personnes de peser sur les décisions de toutes et tous. L’autrice cite à Basta! le cas de Jeff Bezos et du Washington Post.

Ensuite l’écologie. Quelques millions suffisent déjà, souligne-t-elle, à produire une empreinte sans commune mesure avec celle d’un ménage de la classe moyenne, en raison des vols fréquents et des résidences multiples. Elle conteste aussi l’idée que les grandes fortunes seraient méritées : la VRT rapporte, en citant un économiste de l’université de Gand, qu’environ 70 % du patrimoine personnel en Belgique proviendrait d’héritages.

Pour atteindre ces limites, Robeyns mobilise des outils classiques : impôt progressif sur la fortune, plafonnement des héritages, encadrement des écarts de salaires et des dividendes. Elle juge la philanthropie utile mais insuffisante, car non démocratique et parfois utilisée pour transmettre un patrimoine.

Notre avis : une boussole plus qu’un programme

La force du livre est de déplacer le débat : il ne s’agit plus seulement de lutter contre la pauvreté, mais de nommer le « trop ». Robeyns prend soin de préciser que le limitarisme n’implique ni l’abolition du marché ni une économie planifiée, ce qui le rend audible bien au-delà de la gauche radicale.

Cette prudence est aussi sa limite. Le chiffre de dix millions reste une indication, et la mise en œuvre suppose une coordination fiscale internationale que l’autrice reconnaît elle-même difficile. Sur le plan climatique, un plafond aussi élevé laisserait intactes des empreintes très supérieures aux limites planétaires. Le livre ouvre la discussion plus qu’il ne la tranche, et c’est sans doute ce qu’il vise.

Éclairage suisse

La Suisse a tranché une variante de cette question il y a moins d’un an. Le 30 novembre 2025, l’initiative de la Jeunesse socialiste « Pour une politique climatique sociale financée de manière juste fiscalement (initiative pour l’avenir) » proposait de taxer à 50 % la part des successions et donations dépassant 50 millions de francs, et d’affecter les recettes à la protection du climat, selon le document de présentation d’easyvote. Le texte a recueilli 21,7 % de oui, d’après l’analyse VOX de gfs.bern, qui note que l’électorat l’a jugé « trop extrême ».

Le seuil retenu était pourtant cinq fois supérieur au plafond suggéré par Robeyns. Ce rejet massif montre combien la limitation des grandes fortunes reste difficile à faire accepter, même lorsqu’elle est liée au financement de la transition. Pour situer ces débats dans la politique climatique fédérale, voir notre page Plan climat Suisse : objectifs, lois et réalité.

Pourquoi le lire

Parce qu’il donne des mots et des arguments à une intuition largement partagée : certaines fortunes sont devenues incompatibles avec la démocratie et avec le climat. Accessible, nuancé, il offre une base solide pour débattre de la fiscalité des plus riches, en Suisse comme ailleurs, sans caricature.

Sources et revue de presse