Dernière modification le 20-10-2026 à 15:55:38
On aime croire que les enfants aiment spontanément la nature et qu’il suffirait de les emmener en forêt pour former une génération écologiste. Le sociologue Julien Vitores montre que c’est plus compliqué : dès trois ans, le rapport au vivant est déjà façonné par la classe sociale et le genre, et l’école tend à récompenser ceux qui arrivent avec le bon bagage. Un livre précieux pour qui veut une écologie qui ne laisse personne sur le bord du chemin.

La nature à hauteur d'enfants. Socialisations écologiques et genèse des inégalités
Julien Vitores
La Découverte, collection « SH / L'envers des faits », 21 août 2025
256 pages, 22 €
ISBN 978-2-348-08448-5
Couverture : © Éditions La Découverte
Trois écoles, trois mondes
Issu d’une thèse de sociologie soutenue à Toulouse en 2023, selon la recension de Christophe Meunier pour La Cliothèque, le livre repose sur une enquête ethnographique menée entre 2019 et 2021 dans trois écoles maternelles : une école publique du nord de Paris, une école privée d’un quartier aisé de la capitale et une école d’une commune rurale du sud de la France. D’après l’éditeur, l’auteur a suivi des enfants de trois à six ans et leurs familles, en combinant observations en classe et en sortie, entretiens avec les parents et activités comme des dessins.
Le premier constat porte sur l’accès. Selon Julien Vitores, interrogé par le Café pédagogique, la nature n’est pas un espace neutre ouvert à tout le monde : en profiter suppose du temps libre, de l’équipement, des moyens de transport et des lieux adaptés. Les familles aisées disposent souvent d’une maison à la campagne et valorisent une nature préservée, contemplée ou parcourue avec effort. Les familles populaires urbaines cherchent d’abord à être dehors, tout simplement. Et les familles populaires rurales, qui vivent près des espaces naturels, n’en retirent pas pour autant d’avantage scolaire.
Quand l’école trie sans le vouloir
Le cœur du livre est là. En maternelle, savoir nommer un animal ou une plante devient une petite compétence scolaire. Les enfants dont les parents ont transmis ce vocabulaire brillent, les autres sont plus souvent corrigés. L’auteur parle, dans l’entretien au Café pédagogique, d’une forme de violence symbolique au sens de Pierre Bourdieu. Le savoir naturaliste fonctionne alors comme un capital culturel que l’école récompense sans compenser les écarts de départ.
Même logique pour les petits gestes écologiques enseignés en classe. Selon la recension de La Cliothèque, les enfants peuvent finir par juger les « bons » et les « mauvais » comportements environnementaux, au risque de stigmatiser leur propre famille. Julien Vitores souligne que les ménages précaires ont souvent des pratiques sobres de fait, sans correspondre aux normes de l’écocitoyenneté valorisée. Le livre montre aussi des usages genrés dès quatre ou cinq ans : les garçons s’orientent vers la maîtrise, l’outil et la compétition, les filles vers l’esthétique et le soin du vivant.
Notre avis
Les recensions consultées sont élogieuses et ne formulent pas de critique de fond. On notera que l’enquête porte sur trois écoles seulement, ce qui en fait une étude qualitative fine plutôt qu’un portrait représentatif. Ses pistes restent prudentes : ne pas sacraliser « la Nature », s’inspirer de la pédagogie Freinet et de l’exploration du milieu proche, et surtout accompagner l’école par des politiques redistributives. C’est peut-être sa leçon la plus radicale : sans justice sociale, l’éducation à l’environnement risque de reproduire les inégalités qu’elle prétend dépasser.
Éclairage suisse
La question se pose aussi en Suisse romande, où l’éducation en vue d’un développement durable fait partie des objectifs de l’école obligatoire et où les classes dehors et les sorties en forêt se multiplient. Le livre invite à regarder ces initiatives avec une question simple : qui en profite vraiment ? Une sortie en forêt ne compense pas l’absence d’espaces verts près de chez soi, ni le manque de temps et de moyens des familles.
Le constat rejoint un enjeu plus large, celui de la justice climatique : les normes de l’écocitoyenneté sont souvent fixées par les milieux qui ont le plus de moyens, alors que la sobriété contrainte des ménages modestes passe inaperçue. Pour situer ces enjeux dans la politique fédérale, voir notre page L’essentiel en questions.
Pourquoi le lire
Parce qu’il démonte une idée confortable : celle d’une écologie naturelle chez l’enfant, qu’il suffirait de réveiller. Rigoureux sans être jargonneux, le livre donne aux enseignant·es, aux éducateur·rices et aux parents des clés pour une éducation au vivant qui ne transforme pas les inégalités sociales en mérite écologique.
Sources et revue de presse
- La Découverte, « La nature à hauteur d’enfants. Socialisations écologiques et genèse des inégalités », fiche éditeur
- Café pédagogique, Djéhanne Gani, « Julien Vitores : La nature à hauteur d’enfants… et à distance sociale », 29 septembre 2025
- La Cliothèque (Les Clionautes), Christophe Meunier, « La nature à hauteur d’enfants. Socialisations écologiques et genèse des inégalités », 7 novembre 2025



