Panneaux solaires dans l’espace d’ici 2040 : un projet réaliste ?

Dernière modification le 23-10-2026 à 12:23:00

Faut-il vraiment aller chercher l’énergie solaire dans l’espace ?

Alors que plusieurs pays et entreprises développent des projets de centrales solaires orbitales, la promesse d’une énergie propre venue de l’espace divise scientifiques et écologistes. Innovation technologique ou non-sens environnemental ?

L’énergie venue de l’espace : une idée ancienne qui progresse

Capter l’énergie du Soleil directement dans l’espace, pour la transmettre sur Terre par micro-ondes ou par laser : longtemps cantonnée à la science-fiction, cette idée a franchi une étape en 2023. Une équipe du California Institute of Technology (Caltech) a lancé en janvier 2023 le démonstrateur SSPD-1. Son expérience MAPLE a transmis de l’énergie sans fil en orbite, puis dirigé vers la Terre un faisceau détectable, capté sur le toit d’un laboratoire du campus de Pasadena. La quantité d’énergie transmise était minime : l’essai a validé le principe de la transmission depuis l’espace, pas une production d’électricité à grande échelle.

L’intérêt ne tient pas à une lumière beaucoup plus intense : hors atmosphère, le rayonnement solaire atteint environ 1361 W/m², contre environ 1000 W/m² au sol par ciel clair. Le gain vient surtout de l’exposition quasi continue. En orbite géostationnaire, des panneaux ne connaissent ni la nuit, ni les nuages, ni les saisons, hormis de brèves éclipses autour des équinoxes. Sur une année, ils peuvent donc capter nettement plus d’énergie qu’une installation au sol, un écart qui dépend fortement de la latitude et du climat du site de comparaison.

Une entreprise suisse dans la course

En Suisse, la société Astrostrom, dont l’équipe est dirigée par Arthur Woods, défend le développement de telles infrastructures. Dans une étude réalisée pour l’Agence spatiale européenne (ESA) dans le cadre de son programme d’innovation ouverte OSIP (rapport final de juin 2023), elle propose la « Greater Earth Lunar Power Station » : un satellite solaire assemblé au point de Lagrange L1, entre la Terre et la Lune, et fabriqué en grande partie avec des matériaux lunaires, du régolithe pour les cellules photovoltaïques et des fibres de basalte pour la structure. Dans cette première version, l’énergie alimenterait surtout des activités sur la Lune ; des versions plus grandes pourraient, selon ses auteurs, approvisionner un jour la Terre. Le projet a été présenté lors de la Biennale solaire à Lausanne. Selon Arthur Woods, deux à trois satellites suffiraient à compenser la fermeture des centrales nucléaires suisses : il s’agit d’une estimation de l’entreprise, qui n’a pas fait l’objet d’une évaluation indépendante.

Le modèle repose sur le concept de Space-Based Solar Power (SBSP), étudié depuis la fin des années 1960. Le Royaume-Uni, la Chine et le Japon financent des recherches et des démonstrateurs. En Europe, l’ESA a lancé fin 2022 l’initiative préparatoire SOLARIS, chargée d’évaluer la faisabilité technique et économique, les risques et les questions environnementales et sanitaires, en vue d’une éventuelle décision fin 2025 sur un programme de développement complet. Les scénarios évoqués prévoyaient un démonstrateur en orbite vers 2030 et une première centrale opérationnelle vers 2040. Dans les communications de l’ESA consultées en octobre 2026, nous n’avons pas trouvé trace d’un tel programme de développement adopté lors du Conseil ministériel de novembre 2025.

Une promesse technologique… à quel prix ?

Sur le plan technique, de nombreux défis subsistent : miniaturisation, assemblage en orbite, transmission sans danger de gigawatts d’énergie, résistance des matériaux en environnement spatial, etc. Mais l’autre frein majeur est économique. Lancer des structures aussi grandes reste extrêmement coûteux et énergivore, même si les lancements spatiaux deviennent plus abordables.

Et c’est là que la critique environnementale prend tout son sens.

« Un non-sens environnemental »

Pour Volker Gass, spécialiste des questions spatiales à l’EPFL et ancien directeur de son Space Center, cette approche n’a guère de sens sur le plan écologique. À ses yeux, la priorité est ailleurs : « Les solutions sont déjà là, sur Terre. Il suffit de les développer. »

Sur le plan physique, l’énergie supplémentaire apportée par des centrales spatiales ne déséquilibrerait pas le climat : même à grande échelle, elle resterait négligeable face au forçage radiatif causé par les gaz à effet de serre, qui est la cause du réchauffement actuel. L’enjeu climatique se situe ailleurs : dans les émissions liées à la fabrication et aux lancements, et dans le temps nécessaire pour mettre ces systèmes en service.

Les émissions liées à la production des satellites et aux très nombreux lancements nécessaires doivent aussi être prises en compte ; leur ampleur dépend des technologies et des scénarios retenus. Les effets d’une transmission d’énergie par micro-ondes de forte puissance sur la santé, les écosystèmes et l’atmosphère, notamment l’ionosphère, font par ailleurs partie des questions que l’ESA a inscrites au programme d’études de SOLARIS ; elle les avait déjà fait examiner dans un rapport de l’Université de Leicester en 2004.

Des alternatives bien terrestres

Les personnes opposées aux projets spatiaux rappellent que le rayonnement solaire qui atteint la surface de la Terre dépasse de très loin la consommation énergétique de l’humanité. Le vrai défi n’est donc pas l’abondance de l’énergie solaire, mais la volonté politique et les investissements pour développer massivement le photovoltaïque au sol, le stockage, l’efficacité énergétique et la sobriété.

Une course technologique, mais dans quel sens ?

Si les projets de centrales solaires spatiales sont techniquement fascinants et géopolitiquement stratégiques, ils posent une question fondamentale : faut-il vraiment chercher l’énergie toujours plus loin, au prix de ressources, de risques et d’impacts potentiellement démesurés ?

La transition énergétique repose aussi, et surtout, sur notre capacité à réduire la demande, à mieux répartir l’existant et à faire évoluer nos modèles de consommation, de manière équitable. Or, au vu des défis techniques, des coûts et des délais, le solaire spatial ne pourrait au mieux contribuer à l’approvisionnement qu’à partir des années 2040, alors que les émissions doivent baisser fortement dès cette décennie. Les solutions terrestres, photovoltaïque, éolien, stockage, efficacité et sobriété, sont disponibles et éprouvées. C’est là, selon nous, que doivent porter les efforts prioritaires. La recherche sur le solaire spatial peut se poursuivre, à condition de ne pas détourner l’attention ni les investissements de ces leviers immédiats.

Références

Études et rapports sur le solaire spatial

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