Dernière modification le 23-10-2026 à 10:32:58
Le jeune historien néerlandais Rutger Bregman a fait de l’utopie un programme. Dans cet essai devenu un succès international, il défend quatre idées longtemps jugées irréalistes : en finir avec la pauvreté, instaurer un revenu de base, réduire fortement le temps de travail et ouvrir les frontières. Au printemps 2020, alors que l’économie mondiale est à l’arrêt, sa conviction que les crises font basculer les idées prend un relief particulier.

Utopies réalistes. En finir avec la pauvreté, un monde sans frontières, la semaine de travail de 15 heures
Rutger Bregman
Éditions du Seuil, 24 août 2017
256 pages
ISBN 978-2-02-136187-2
Couverture : © Éditions du Seuil
La pauvreté, un manque d’argent
Le point de départ est simple et dérangeant : la pauvreté ne résulte pas d’un défaut de caractère, mais d’un manque d’argent. Comme le résume la chercheuse Sara Lambert dans la revue Reflets, Bregman s’appuie sur les travaux consacrés à la rareté, qui montrent comment le manque accapare l’esprit et réduit la capacité à planifier. Il revient aussi sur la loi de Speenhamland, dans l’Angleterre du XIXe siècle, et sur la distinction tenace entre « bons » et « mauvais » pauvres.
Pour illustrer sa thèse, il cite une expérience menée à Londres en 2009 : treize personnes sans abri ont reçu 3000 livres sans condition ; un an plus tard, sept d’entre elles avaient un toit, rapporte Danièle Garet dans la revue Silence. D’où sa défense d’un revenu de base universel, présenté non comme une aumône mais comme un socle de liberté.
Travailler moins, mesurer autrement
Bregman reprend la prédiction de Keynes qui, en 1930, imaginait une semaine de travail de quinze heures pour ses petits-enfants. Il critique le produit intérieur brut comme mesure unique du progrès et plaide pour d’autres indicateurs. Selon la recension de Silence, il mentionne une étude selon laquelle diviser par deux le temps de travail diviserait par deux les émissions de CO2 du XXIe siècle.
Sur les migrations, il juge que l’ouverture des frontières serait l’outil le plus puissant contre les inégalités mondiales, car une large part du revenu dépend du pays de naissance. Sa conclusion, soulignée par Reflets, est stratégique : les idées changent le monde lorsqu’elles ont été préparées à l’avance et sont disponibles au moment où une crise ouvre une brèche.
Une utopie qui oublie les limites
Les critiques portent surtout sur ce que le livre laisse de côté. Dans Silence, Danièle Garet reconnaît l’intérêt de réhabiliter l’utopie, mais reproche à Bregman de ne pas s’attaquer frontalement au capitalisme et de gommer les conflits d’intérêts. Elle relève que son discours sur la pauvreté peut rejoindre celui de la « responsabilisation » individuelle. Surtout, le diagnostic d’un « pays d’abondance » lui paraît contestable face à la dégradation de l’air, des sols, des océans et de la biodiversité, et la confiance dans des robots qui feraient le travail ignore l’après-pétrole et l’extraction des terres rares.
Reflets, plus favorable, signale que d’autres auteurs mettent en garde : un revenu de base mal conçu pourrait servir à simplifier les politiques sociales et à décharger l’État de ses responsabilités. Notre avis : la question écologique reste le grand angle mort de l’ouvrage. Un revenu de base dans une économie qui continue de croître sans limite ne réglerait pas la crise climatique ; couplé à une réduction du temps de travail et à la sobriété, il pourrait en revanche en être un outil.
Éclairage suisse
La Suisse est l’un des rares pays à avoir soumis le revenu de base au vote populaire. Le 5 juin 2016, l’initiative « Pour un revenu de base inconditionnel » a été rejetée par 76,9 % des votant·es (1 897 528 non contre 568 660 oui), avec une participation de 46,95 %, et par tous les cantons, selon les résultats officiels. Le Parlement l’avait déjà refusée nettement : 157 voix contre 19 au Conseil national, 40 contre 1 au Conseil des États.
Ce score n’a pas enterré le débat. Bregman le dirait sans doute ainsi : une idée minoritaire, une fois sur la table, attend la crise qui la rendra crédible. Pour les liens entre croissance, temps de travail et écologie, voir notre page Croissance et décroissance.
Pourquoi le lire
Parce que l’essai est un antidote au fatalisme. Vivant, documenté, il oblige à prendre au sérieux des propositions souvent balayées d’un revers de main. À lire en gardant à l’esprit ses limites écologiques, et idéalement en regard d’auteur·es qui pensent la décroissance et les limites planétaires.
Sources et revue de presse
- Éditions du Seuil, « Utopies réalistes », 2017 (fiche bibliographique momox)
- Reflets, Sara Lambert, « Utopies réalistes » (Lu pour vous), vol. 25, n° 1, printemps 2019
- Silence, Danièle Garet, « Les utopies de Rutger Bregman et les nôtres », n° 474, 2018
- Chancellerie fédérale, via Swissvotes, résultats officiels de la votation du 5 juin 2016
- Confédération suisse, « Initiative populaire Pour un revenu de base inconditionnel »



