Dernière modification le 23-10-2026 à 10:32:56
Une semaine après l’acquittement, à Renens, des douze militant·es qui avaient joué au tennis dans une succursale de Credit Suisse, la désobéissance civile n’a jamais été une question aussi concrète en Suisse romande. Le sociologue Albert Ogien et la philosophe Sandra Laugier lui ont consacré en 2010 un essai qui reste une boussole. Leur thèse : désobéir, en démocratie, n’est pas une menace pour l’État de droit, mais une manière de le prendre au sérieux.

Pourquoi désobéir en démocratie ?
Albert Ogien et Sandra Laugier
La Découverte, collection « Textes à l'appui / Philosophie pratique », 16 septembre 2010
216 pages, 20 €
ISBN 978-2-7071-6540-4
Couverture : © Éditions La Découverte
Désobéir sans héroïsme
Le livre part d’une définition classique : la désobéissance civile est une action non violente, collective et publique, par laquelle des citoyen·nes refusent une obligation légale qu’ils et elles jugent illégitime. Mais les auteurs ne s’attardent pas sur les grandes figures. Ils partent de cas ordinaires observés en France à la fin des années 2000, dans les écoles, les hôpitaux, les universités et les entreprises, là où des professionnel·les refusent d’appliquer des réformes qu’ils estiment contraires au sens même de leur métier.
Dans sa recension pour La Vie des idées, la philosophe Hourya Bentouhami résume la démarche : inscrire la désobéissance dans le fonctionnement normal de la démocratie plutôt que d’en faire un geste d’exception. Les auteurs refusent l’idée selon laquelle l’ère des grandes causes serait close.
Contre le gouvernement par les résultats
La thèse centrale est politique. Pour Ogien et Laugier, ces refus répondent à un mode de gouvernement fondé sur la performance et la mesure. La recension de La Vie des idées distingue trois cibles : l’exigence de transparence, la quantification fine de l’activité et l’impératif de rentabilité. Face à un vocabulaire managérial (qualité, autonomie, équité) qui ne correspond plus à ce que vivent les personnes, naît ce que les auteurs appellent une expérience de dépossession : de son métier, de sa langue, de sa voix.
Dans un entretien accordé à La Libre Belgique en 2011, Albert Ogien précise ce qui distingue cette désobéissance d’une résistance à la dictature : l’action directe non violente vise une question ponctuelle, comme la sortie du nucléaire, et non un régime entier. Les désobéissant·es cherchent à maintenir un sujet dans le débat public, et l’acte illégal leur paraît le seul moyen d’y parvenir. Le sociologue ne cache pas le paradoxe : contester une loi votée démocratiquement heurte l’idée qu’une majorité a tranché.
Les angles morts
Hourya Bentouhami juge l’analyse sociologique la partie la plus convaincante, mais formule plusieurs réserves. La généalogie proposée, centrée sur Emerson et Thoreau, oublie selon elle W. E. B. Du Bois. Le livre expliquerait trop la désobéissance par la psychologie des acteurs, au détriment de sa dimension de justice sociale. Elle relève enfin une tension : présenter la désobéissance comme ordinaire, tout en confiant à l’intellectuel·le le rôle de porte-parole, risque de couvrir la voix des personnes directement concernées.
Notre avis : écrit avant l’essor des grèves et des actions pour le climat, l’essai ne parle pas d’écologie. Sa grille de lecture s’y applique pourtant remarquablement. Les militant·es qui occupent une banque ou un chantier ne cherchent pas à renverser les institutions : ils et elles veulent forcer l’inscription à l’agenda d’un problème que ces institutions traitent trop lentement. C’est exactement la logique de la question ponctuelle décrite par Ogien.
Éclairage suisse
Le 13 janvier 2020, la justice vaudoise a acquitté les douze militant·es qui, en novembre 2018, avaient improvisé un match de tennis dans les locaux de Credit Suisse à Lausanne pour dénoncer les investissements de la banque dans les énergies fossiles. Selon la revue de presse publiée par swissinfo, le juge Philippe Colelough a retenu l’état de nécessité licite, estimant l’urgence climatique « indéniable » et l’action « nécessaire et proportionnée ». Il a toutefois précisé que sa décision ne valait pas autorisation pour d’autres actions du même type.
La NZZ y a vu un verdict susceptible de marquer l’histoire de la justice suisse, tandis que La Liberté rappelait que « le match ne fait que commencer ». Ce jugement donne une traduction juridique inédite à la question posée par Ogien et Laugier : lorsque la loi tarde face à un péril reconnu, un acte illégal peut-il être légitime ? Pour mesurer l’écart entre les engagements climatiques de la Confédération et la réalité, voir notre page Plan climat suisse : objectifs, lois et réalité.
Pourquoi le lire
Parce qu’il donne des outils précis pour répondre à l’objection qu’entendent toutes les personnes engagées : désobéir serait antidémocratique. L’essai montre que le refus public et non violent d’une règle peut être une exigence démocratique. À lire avec la recension critique de Hourya Bentouhami, qui en élargit utilement l’horizon vers les luttes pour la justice sociale.
Sources et revue de presse
- La Découverte, « Pourquoi désobéir en démocratie ? », 2010 (notices Livres Hebdo et Portail universitaire du droit)
- La Vie des idées, Hourya Bentouhami, « Résister aujourd’hui », 29 avril 2011
- La Libre Belgique, Perrinne Willamme, « La désobéissance civile est-elle légitime? », 8 août 2011
- swissinfo.ch, Katy Romy, « Les activistes pour le climat gagnent un match », 14 janvier 2020



