Dernière modification le 20-10-2026 à 15:54:58
Bois, charbon, pétrole, puis renouvelables : le récit d’une succession ordonnée des énergies structure la plupart des discours climatiques. L’historien Jean-Baptiste Fressoz, chercheur au CNRS, le démonte pièce par pièce. Son constat est dérangeant : aucune énergie n’a jamais disparu, elles se sont toujours additionnées. Un livre qui oblige à reposer la question de la sortie des fossiles sur des bases moins confortables.

Sans transition. Une nouvelle histoire de l'énergie
Jean-Baptiste Fressoz
Éditions du Seuil, collection « Écocène », 12 janvier 2024
416 pages, 24 €
ISBN 978-2-02-153855-7
Couverture : © Éditions du Seuil
Des énergies qui s’empilent au lieu de se succéder
Le cœur du livre est une critique de ce que l’auteur appelle les récits « phasistes » de l’histoire de l’énergie, qui découpent le passé en âges successifs. Selon Fressoz, cette lecture masque l’essentiel : chaque énergie dépend matériellement des autres et les fait croître. Dans un entretien accordé au Grand Continent, il rappelle qu’au début du XXe siècle il fallait environ une tonne d’étais en bois pour extraire vingt tonnes de charbon, et que dans les années 1920, 8 % du charbon anglais servait à extraire du charbon.
L’image d’une modernité industrielle rapide est elle aussi relativisée : toujours selon l’entretien, 98,6 % des entreprises industrielles et agricoles françaises n’avaient pas de moteur en 1900. Le bois, que l’on croit relégué au passé, n’a jamais été autant exploité : d’après la recension de La Vie des idées, l’humanité abat aujourd’hui environ trois milliards de mètres cubes de bois par an, soit trois fois plus qu’un siècle plus tôt.
La « transition », une idée qui fait patienter
La seconde partie retrace la généalogie du mot. L’expression « transition énergétique » émerge dans les années 1950, dans le sillage du nucléaire civil, rappelle Herodote.net. Fressoz montre ensuite comment elle a circulé chez les experts, les futurologues et jusque dans les travaux du groupe III du GIECLe GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat) est une organisation qui a été créée en 1988 par l'OMM et le PNUE, à la demande du G7 (groupe de sept grandes économies industrialisées : USA, Japon, Allemagne, France, Royaume-Uni, Canada, Italie). La version anglaise de cet acronyme est IPCC (The Intergovernmental Panel on Climate Change). More. Il s’attarde sur l’économiste William Nordhaus, dont le modèle DICE aboutissait à un réchauffement « optimal » de 3,5 °C, et y voit une contribution majeure à l’attentisme climatique.
La thèse est politique : en promettant un basculement technologique à venir, la notion de transition a permis de repousser les choix difficiles. L’auteur propose plutôt de raisonner en réduction de l’intensité carbone, en décroissance de la production matérielle et en répartition des efforts. La recension de La Vie des idées relève que, parmi les quelque 3000 scénarios examinés par le groupe III du GIEC, aucun n’envisage une baisse de la croissance économique.
Les limites relevées par la critique
Le livre n’échappe pas aux objections. Dans La Vie des idées, Marius Bickhardt reproche à l’auteur de sous-estimer les usages critiques qui ont aussi été faits de la notion de transition, de ne pas expliciter le scénario de transformation qu’il défend, et de laisser de côté les conflits de classe et le travail ouvrier, pourtant au centre de l’histoire des mines.
Notre avis : la démonstration historique est solide et salutaire, mais le lecteur reste sur sa faim quant aux stratégies politiques capables d’organiser une sortie réelle des fossiles. C’est moins un défaut qu’une invitation à prolonger le débat.
Éclairage suisse
Le 18 juin 2023, le peuple suisse a accepté la loi sur le climat et l’innovation par 59,1 % de oui, selon l’Office fédéral de la statistique, inscrivant l’objectif de zéro émission nette en 2050. Le texte repose largement sur l’idée d’un remplacement progressif des fossiles. Or les chiffres fédéraux rappellent l’ampleur de la tâche : d’après les données de l’Office fédéral de l’énergie reprises par l’agence AWP en juin 2023, le mazout, le gaz et l’électricité représentaient encore ensemble un peu plus de la moitié de la consommation finale d’énergie en 2022.
L’électricité consommée en Suisse est certes renouvelable à environ 79 % (OFEN, septembre 2023), mais elle ne couvre qu’une partie des besoins. La grille de lecture de Fressoz invite à regarder la consommation totale plutôt que les seules nouvelles capacités installées. Pour aller plus loin, voir notre page Transition énergétique et notre analyse du Plan climat suisse.
Pourquoi le lire
Parce qu’il démonte un récit rassurant que l’on entend partout, des conseils d’administration aux programmes politiques. Sans nier l’utilité des renouvelables, Fressoz rappelle qu’ajouter des énergies ne suffit pas à en retirer d’autres. Un livre exigeant, très documenté, indispensable pour quiconque veut débattre sérieusement de la sortie des fossiles.
Sources et revue de presse
- Éditions du Seuil, « Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie », fiche de l’ouvrage, 12 janvier 2024
- Herodote.net, « Transition énergétique : aux sources d’une fausse promesse », 5 janvier 2024
- Le Grand Continent, Vianney Griffaton et Léandre Mandard, « Un monde sans transition ? une conversation avec Jean-Baptiste Fressoz », 22 février 2024
- La Vie des idées, Marius Bickhardt, « Le cumul des énergies », 22 avril 2024
- Office fédéral de la statistique, « Votations populaires 2023 », résultats du 18 juin 2023
- Conseil fédéral (OFEN), « Environ 80% de l’électricité consommée en Suisse en 2022 provenait des énergies renouvelables », 7 septembre 2023
- Allnews (AWP), « La Suisse a consommé 3,9% d’énergie en moins en 2022 », 22 juin 2023



