« Comment bifurquer », de Cédric Durand et Razmig Keucheyan : planifier pour sortir de l’impasse

Dernière modification le 20-10-2026 à 15:55:32

Le mot « planification » avait presque disparu du vocabulaire politique ; la crise écologique l’a ramené au premier plan. L’économiste Cédric Durand et le sociologue Razmig Keucheyan, tous deux universitaires, en proposent une version démocratique et sobre. Leur thèse : ni le marché ni les subventions massives aux entreprises ne suffiront à engager la bifurcation, il faut décider collectivement de ce que l’on produit.

Couverture du livre « Comment bifurquer » de Cédric Durand et Razmig Keucheyan (La Découverte)

Comment bifurquer. Les principes de la planification écologique
Cédric Durand et Razmig Keucheyan
La Découverte, collection « Zones », 14 mars 2024
256 pages, 20,50 €
ISBN 978-2-35522-191-0
Couverture : © Éditions La Découverte / Zones

L’échec annoncé du capitalisme vert

Le point de départ est un constat d’impasse. Selon la recension d’Olivier Doubre dans Politis, les auteurs jugent le capitalisme productiviste incompatible avec la préservation des écosystèmes. Depuis la crise de 2008, puis avec le Covid, les économies vivent sous « perfusion publique », sans que cet argent soit orienté selon des priorités écologiques : le capital n’investit que là où il escompte un profit.

Les plans industriels récents, de l’Inflation Reduction Act américain de 2022 au règlement européen pour une industrie « zéro net » de 2024, relèvent selon eux d’un « néo-industrialisme vert », explique Étienne Goron dans La Vie des idées. Subventions, prêts et commandes publiques sont accordés à des entreprises privées presque sans contreparties, qui restent maîtresses du rythme de la transition. Les auteurs critiquent aussi la monétisation de la nature par l’économie dominante, qui laisse croire que les technologies, comme la capture du carbone, peuvent se substituer aux écosystèmes.

Trois piliers pour une planification démocratique

Le livre revisite l’histoire de la planification au XXe siècle et le vieux débat entre partisans du signal-prix et du calcul en nature. Il en tire trois principes, selon La Vie des idées. D’abord un « calcul écologique » : piloter l’économie à l’aide d’indicateurs physiques et d’une comptabilité environnementale détaillée, dans la lignée du philosophe Otto Neurath. Ensuite un « gouvernement par les besoins » : des délibérations citoyennes, notamment locales, pour fixer les priorités collectives dans le respect des limites planétaires. Enfin des commissions « post-croissance » associant les différentes parties prenantes, chargées de traduire ces choix en leviers budgétaires et réglementaires soumis au vote du Parlement.

Le projet est explicitement social. La planification « sera sociale ou ne sera pas », écrivent les auteurs, cités par Politis : elle suppose la constitution d’un « bloc social-écologique » capable de gagner le soutien des classes populaires.

Un modèle encore théorique

La recension de La Vie des idées salue l’ancrage démocratique et libéral des propositions, ainsi que la volonté de traiter la transition comme une question technique autant que politique. Elle souligne toutefois le caractère « assez idéal-typique » du modèle : la faisabilité et la mise en œuvre concrète ne sont pas abordées de front. Les auteurs écartent par ailleurs l’imaginaire d’une « économie de guerre climatique », tout en admettant qu’une période de sacrifices de consommation à court terme pourrait être nécessaire, un point qui mériterait davantage de développement.

Éclairage suisse

La Suisse s’est dotée d’une forme de planification climatique, mais minimale. La loi sur le climat et l’innovation, acceptée par 59,1 % des votant·es le 18 juin 2023, fixe la neutralité carbone en 2050 et des valeurs indicatives de réduction par secteur (bâtiments, transports, industrie). Elle ne crée cependant ni taxe ni interdiction et repose sur des incitations financières : environ deux milliards de francs sur dix ans pour remplacer les chauffages fossiles et 1,2 milliard pour les technologies climatiques des entreprises.

Le 14 mars 2024, le jour même de la parution du livre, le Parlement a adopté la loi sur le CO2 révisée pour 2025-2030, en renonçant à plusieurs mesures, comme l’obligation d’incorporer des carburants renouvelables. Ces trajectoires sont fixées, mais leur réalisation reste confiée aux subventions et aux acteurs privés, exactement la méthode que Durand et Keucheyan jugent insuffisante. Voir notre page Plan climat Suisse : objectifs, lois et réalité.

Pourquoi le lire

Parce qu’il sort la planification du placard des vieilles lunes et en fait un outil démocratique au service de la sobriété et de la justice sociale. Clair et documenté, il donne des repères précieux pour juger les politiques climatiques actuelles, suisses comprises, et pour imaginer ce que pourrait être une transition réellement décidée en commun.

Sources et revue de presse