« Rendre l’eau à la terre », de Baptiste Morizot et Suzanne Husky : le castor, allié contre le chaos climatique

Dernière modification le 20-10-2026 à 15:55:35

Et si l’un des meilleurs remèdes aux sécheresses et aux crues était un rongeur bâtisseur ? Le philosophe Baptiste Morizot et l’artiste Suzanne Husky ont passé deux ans au bord des rivières, notamment dans la Drôme, pour comprendre comment le castor façonne les cours d’eau. Leur livre, mêlant textes et aquarelles, propose de cesser de corseter les rivières et de nouer des alliances avec les vivants qui savent les soigner.

Couverture du livre « Rendre l'eau à la terre » de Baptiste Morizot et Suzanne Husky (Actes Sud)

Rendre l'eau à la terre. Alliances dans les rivières face au chaos climatique
Baptiste Morizot et Suzanne Husky
Actes Sud, collection « Mondes sauvages », 9 octobre 2024
352 pages, 28 €
ISBN 978-2-330-19418-5
Couverture : © Éditions Actes Sud, aquarelle Suzanne Husky

Deux siècles à évacuer l’eau

Le constat de départ est sévère. Interrogé par Reporterre, Baptiste Morizot attribue l’aggravation des sécheresses et des inondations à deux siècles d’aménagements pensés pour évacuer l’eau le plus vite possible : drainage des terres, rectification des cours d’eau, bétonnage des berges. Sur la RTBF, il parle d’un « corsetage » des rivières au service de l’agriculture, de l’industrie et de l’urbanisme, qui les réduit à un simple trait bleu sur la carte.

Cette histoire est aussi celle d’une extermination. Selon Suzanne Husky, toujours dans Reporterre, la destruction du castor s’est étalée sur environ huit siècles en Europe, alors qu’en Amérique du Nord elle s’est jouée en deux siècles à peine, pour la fourrure, le castoréum et l’accaparement des terres. Morizot rappelle que la fortune de John Jacob Astor s’est bâtie sur le commerce des peaux. Résultat, selon lui : une amnésie environnementale, nous ne savons même plus à quoi ressemble une rivière en bonne santé.

Ralentir, plutôt que bloquer

Le castor construit des ouvrages qui ralentissent l’eau, la diffusent dans les sols, la dépolluent et la gardent disponible pendant les sécheresses. Sur la RTBF, Morizot insiste sur une nuance : contrairement aux barrages en béton qui arrêtent l’eau, les digues de castors l’accompagnent. Il parle de « ralentissement dynamique » et cite le chercheur Joe Wheaton, pour qui une certaine inefficacité dans l’acheminement de l’eau est souvent un signe de santé. Une critique en creux de nos sociétés obsédées par l’efficacité des flux.

Les auteurs refusent pourtant d’en faire une solution miracle. Ni interventionnisme technique ni laisser-faire : il s’agit d’aider le vivant à se régénérer, avec des structures en matériaux naturels, et de rendre aux rivières de l’espace là où c’est possible. Il ne s’agit pas de remplacer les villes et les champs par des forêts et des castors, précise Morizot, mais de faire bifurquer les territoires. Dans Reporterre, il salue d’ailleurs les mobilisations des Soulèvements de la Terre et de la Confédération paysanne contre l’accaparement de l’eau.

Notre avis

Les recensions consultées ne formulent pas de réserve. On peut toutefois regretter que le livre, très fort sur le changement de regard et superbement illustré, reste plus discret sur les conflits concrets que suscite le retour du castor : champs inondés, arbres abattus, ouvrages agricoles menacés. Morizot les reconnaît, en opposant des nuisances visibles et locales à des bienfaits diffus mais massifs. Reste à construire les règles de cohabitation, et le rapport de force face à une agriculture intensive qui a besoin de terres sèches.

Éclairage suisse

La Suisse est un terrain d’observation idéal. Le castor y a été réintroduit dans les années 1950 et il est protégé par la loi fédérale sur la chasse depuis 1962. Selon le recensement national publié par info fauna en 2023, la Suisse et le Liechtenstein comptaient environ 4900 castors à l’hiver 2022, soit trois fois plus qu’en 2008. Ils occupent quelque 2460 kilomètres de cours d’eau, et 1316 barrages ont été recensés, contre 185 en 2008.

Le même rapport souligne les effets positifs de l’espèce sur la biodiversité, la rétention et la qualité de l’eau, mais aussi la hausse des conflits, surtout en zone agricole. Près de 40 % des castors vivent sur des ruisseaux de moins de cinq mètres de large, ceux-là mêmes qui ont été canalisés pour drainer les champs. Le débat soulevé par Morizot et Husky est donc très concret ici. Pour situer ces enjeux dans la politique climatique fédérale, voir notre page Plan climat Suisse.

Pourquoi le lire

Parce qu’il transforme une question d’ingénieur en question politique et philosophique : que se passe-t-il quand on cesse de traiter l’eau comme un flux à évacuer ? Beau, accessible et engagé, le livre donne envie de regarder autrement le moindre ruisseau, et fournit des arguments à celles et ceux qui défendent la renaturation contre la fuite en avant des bassines et du béton.

Sources et revue de presse