Dernière modification le 20-10-2026 à 15:55:33
Mégabassines, carrières, béton, accaparement des terres : en trois ans, Les Soulèvements de la Terre sont devenus l’un des mouvements écologistes les plus visibles et les plus réprimés de France. Plus d’un an après Sainte-Soline, le collectif publie un livre écrit à plusieurs dizaines de mains. Il y fait le bilan de ses actions, expose ses stratégies et assume ses contradictions.

Premières secousses
Les Soulèvements de la Terre
La Fabrique, 19 avril 2024
296 pages, 15 €
ISBN 978-2-35872-266-7
Couverture : © La Fabrique éditions
Trois fronts et un principe de « composition »
Le livre s’organise autour de trois combats, détaille En attendant Nadeau : contre l’artificialisation des sols et l’industrie du béton, contre le complexe agro-industriel, et contre l’accaparement des terres. Le mouvement défend l’idée que la terre et l’eau doivent rester des biens communs.
Sa marque de fabrique est la « composition » : réunir des collectifs aux sensibilités et aux modes d’action différents autour d’objectifs partagés, en laissant les habitant·es décider des modalités locales. Selon Socialter, le livre assume de vouloir dépasser l’hégémonie de la désobéissance civile non violente, jugée moralisatrice et peu efficace, au profit de l’action directe de masse.
Bloquer, désarmer, occuper
Trois méthodes sont défendues : bloquer les infrastructures, « désarmer » les projets qui accélèrent l’effondrement écologique et occuper des terres sur le modèle des ZAD. Le désarmement est présenté, souligne Socialter, comme un long processus politique de « défaire et refaire » porté par les habitant·es et les travailleur·euses, et non comme une redirection des entreprises pilotée par des expert·es. Le livre se démarque explicitement de l’essai Héritage et fermeture d’Alexandre Monnin, Diego Landivar et Emmanuel Bonnet.
Les exemples ne manquent pas : occupation des centrales à béton de Gennevilliers, actions contre les mégabassines des Deux-Sèvres, autoroute A69, Notre-Dame-des-Landes. Le récit de Sainte-Soline, en mars 2023, décrit une violence policière excessive ; En attendant Nadeau mentionne environ 5 000 grenades utilisées. Le livre avance aussi des données sur ses adversaires : selon la même recension, les travailleur·euses du BTP représentent 8 % des emplois mais 19 % des accidents du travail, et le groupe Avril, présidé par un dirigeant de la FNSEA, affichait 8 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2023.
Le mouvement lie écologie et justice sociale. Il refuse une responsabilité humaine indifférenciée et critique l’écologie punitive, notamment les taxes sur les carburants, qui pèsent d’abord sur les plus pauvres.
Une « ligne de crête » assumée
L’ouvrage ne se contente pas d’un récit héroïque. Des sections intitulées « Paradoxes » abordent ses contradictions. Socialter note que les trois stratégies (désarmement, contre-pouvoirs locaux, soutien à des réformes comme un moratoire sur les mégabassines) sont difficiles à tenir ensemble ; les auteur·es parlent eux-mêmes d’une « ligne de crête » entre autonomie diffuse, tentation léniniste et réformisme.
Notre avis : c’est un livre de mouvement, écrit pour convaincre et recruter, comme le relève En attendant Nadeau, qui souligne toutefois qu’il expose des faits vérifiables et laisse le lecteur conclure. Celles et ceux qui ne partagent pas le recours au sabotage y trouveront au moins une argumentation stratégique sérieuse, loin des caricatures.
Éclairage suisse
Une cible récurrente du mouvement a un lien direct avec la Suisse. Le 10 décembre 2022, environ 200 militant·es ont envahi l’usine Lafarge de La Malle, à Bouc-Bel-Air, près de Marseille ; l’action a été revendiquée par Les Soulèvements de la Terre, rapportait Politis. Or Lafarge fait partie du groupe suisse Holcim depuis la fusion des deux cimentiers en juillet 2015, comme l’indique le rapport annuel 2015 de LafargeHolcim.
C’est le même groupe qui exploite la carrière du Mormont, à Eclépens, dont l’extension a suscité la première ZAD de Suisse. Le 30 mars 2021, la police vaudoise évacuait le site, occupé selon le canton par environ 150 personnes. Voir notre article Sauvons le Mormont.
Pourquoi le lire
Parce qu’il donne à lire, de l’intérieur, la stratégie d’un mouvement que les gouvernements ont tenté de dissoudre, et qu’il pose sans fard la question de l’efficacité des luttes écologistes. Une lecture indispensable pour comprendre les mobilisations contre le béton et l’agro-industrie, en France comme autour du Mormont.
Sources et revue de presse
- La Fabrique éditions, « Premières secousses », fiche de l’ouvrage, 19 avril 2024
- Socialter, Fabien Benoit, « Les premières secousses des Soulèvements de la Terre », 18 juin 2024
- En attendant Nadeau, Sébastien Omont, « Faire l’avenir », 2 juillet 2024
- Politis, « Lafarge ciblé par les écolos », 15 décembre 2022
- LafargeHolcim, « Rapport annuel 2015 », 2016
- Reporterre, « La première Zad suisse, qui s’opposait à Lafarge, détruite par la police », 30 mars 2021
- État de Vaud, « La police procède à l’évacuation du squat de la ZAD du Mormont », 30 mars 2021



