« Moins ! », de Kōhei Saitō : relire Marx pour penser la décroissance

Dernière modification le 20-10-2026 à 15:55:34

Un essai d’inspiration marxiste vendu à environ un demi-million d’exemplaires au Japon : le succès de Kōhei Saitō a surpris jusqu’à son auteur. Traduit par Jean-Christophe Helary, Moins ! arrive en français avec une thèse provocante : à la fin de sa vie, Marx aurait rompu avec le culte de la croissance des forces productives. Le philosophe japonais en tire un programme, le « communisme décroissant », qui veut sortir de l’impasse climatique en réduisant la production plutôt qu’en la verdissant.

Couverture du livre « Moins ! » de Kōhei Saitō (Éditions du Seuil)

Moins !. La décroissance est une philosophie
Kōhei Saitō
Éditions du Seuil, 20 septembre 2024
352 pages, 23 €
ISBN 978-2-02-154486-2
Couverture : © Éditions du Seuil

Le Marx oublié des carnets de sciences naturelles

Le point de départ est philologique. Kōhei Saitō a participé à la MEGA, la grande édition des œuvres complètes de Marx et Engels. D’après la dépêche AFP reprise par la RTBF, il y a trouvé des centaines de pages de notes de Marx sur les sciences naturelles, qui témoignent d’une inquiétude croissante, dans les années 1860 et 1870, face à la surexploitation des sols et des ressources. Saitō en déduit que Le Capital, resté inachevé à la mort de Marx en 1883, exigeait un changement de cap que les volumes publiés par Engels n’ont pas reflété.

Comme le résume l’économiste Jean-Marie Harribey dans Politis, Saitō décrit un Marx tardif qui abandonne une vision linéaire et eurocentrée de l’histoire pour penser le « métabolisme » entre humains et nature, que le capitalisme dérègle. Harribey note toutefois que le mot « décroissance » ne figure pas chez Marx : il s’agit d’une interprétation, assumée comme telle.

Ni capitalisme vert, ni keynésianisme climatique

Saitō rejette les solutions dominantes. Le « capitalisme vert » et les plans de relance climatiques financés par la croissance relèvent selon lui de l’illusion. Dans le chapitre publié en bonnes feuilles par la revue Terrestres, il appuie l’argument sur l’énergie : l’automatisation repose sur les fossiles, et le rendement énergétique du pétrole se serait effondré, d’environ 100 pour 1 dans les années 1930 à environ 10 pour 1 aujourd’hui, selon les chiffres qu’il avance. Il faudrait donc accepter un ralentissement de la production.

Son programme tient en quelques piliers : passer d’une économie de la valeur marchande à une économie de la valeur d’usage, réduire le temps de travail en supprimant les emplois jugés inutiles (publicité, conseil, produits financiers), rendre le travail moins parcellisé, démocratiser la production et revaloriser les métiers du soin et de l’éducation. Selon la RTBF, il propose aussi de rendre à la propriété collective des communs comme l’eau, l’électricité ou les transports. Saitō vise ainsi une « abondance radicale », celle des biens partagés plutôt que des marchandises.

Une boussole plus qu’une feuille de route

La critique la plus nette vient de Jean-Marie Harribey. Tout en saluant le fait que le livre replace la valeur d’usage au cœur de l’écologie politique, il juge que Saitō décrit précisément le but, mais très peu la phase de transition, problème stratégique majeur pour les mouvements sociaux. L’auteur esquive aussi le mot « révolution » et reste discret sur les institutions capables de porter ce basculement.

Notre avis : on peut discuter la lecture de Marx, que les spécialistes continueront de débattre, et regretter un livre parfois répétitif. Mais Saitō a le mérite de poser frontalement une alternative que beaucoup évitent : soit une réduction choisie et partagée de la production, soit une réduction subie, dans un monde plus inégal. Il dit lui-même s’attendre, selon la RTBF, à une aggravation des inégalités dans les vingt prochaines années.

Éclairage suisse

Le débat que pose Saitō arrive en Suisse par les urnes. L’initiative populaire « Pour une économie responsable respectant les limites planétaires », lancée par les Jeunes Vert-e-s et déposée en février 2023, demande que l’économie suisse, importations comprises, revienne dans les limites naturelles de la planète en dix ans. Le 3 juin 2024, le Conseil national l’a rejetée par 129 voix contre 60, selon Swissinfo ; ses opposants l’ont jugée utopique et dangereuse pour la prospérité, tandis que les Vert-e-s la comparaient à un « frein à l’endettement » appliqué aux ressources naturelles.

On retrouve là le cœur de la controverse : faut-il fixer une limite physique à l’économie, quitte à produire moins ? Pour situer ce débat, voir notre page Croissance et décroissance.

Pourquoi le lire

Parce que c’est l’une des tentatives les plus ambitieuses de réconcilier la tradition marxiste et la décroissance, longtemps opposées. Accessible malgré son sujet, le livre offre des arguments à ceux qui cherchent une critique du capitalisme vert qui ne se résume pas à la sobriété individuelle, et il oblige les lecteurs de gauche à interroger leur propre attachement à la croissance.

Sources et revue de presse