« Les vipères ne tombent pas du ciel », d’Éric Aeschimann : comprendre l’« écolophobie » des classes populaires

Dernière modification le 20-10-2026 à 15:55:38

Pourquoi tant de ménages modestes rejettent-ils l’écologie, alors qu’ils en seraient les premiers bénéficiaires ? Éric Aeschimann, journaliste au service Idées du Nouvel Obs, part d’une scène intime : la réaction agacée d’un ami, Philippe, à un festival écologiste. Il en tire une enquête sur ce qu’il appelle l’« écolophobie », et une proposition : refonder l’écologie sur l’égalité plutôt que sur la morale.

Couverture du livre « Les vipères ne tombent pas du ciel » de Éric Aeschimann (Les Liens qui Libèrent)

Les vipères ne tombent pas du ciel. L'écologie au défi des classes populaires
Éric Aeschimann
Les Liens qui Libèrent, 10 septembre 2025
224 pages, 19,90 €
ISBN 979-10-209-2250-2
Couverture : © Les Liens qui Libèrent

D’où vient l’« écolophobie » ?

Le titre renvoie à une rumeur des années 1970, selon laquelle des écologistes lâchaient des vipères depuis des avions au-dessus des campagnes, rappelle la recension d’En attendant Nadeau. Un demi-siècle plus tard, la méfiance n’a pas disparu, et l’auteur la relie à la progression de l’extrême droite lors des scrutins européens et législatifs de 2024.

Éric Aeschimann identifie cinq causes à ce rejet : des mesures écologiques impopulaires, le moralisme militant, le choc entre les habitudes bourgeoises et populaires, la puissance des pollueurs et le rôle de l’État. Il insiste sur le fait que le conflit est social plutôt que culturel : selon lui, les groupes dominants entretiennent ignorance et confusion pour gagner les classes populaires à leur cause.

Petits gestes, grandes humiliations

La critique de l’« écologie des petits gestes » est au cœur du livre. Comme le résume Socialter, elle fait peser la responsabilité sur les individus, épargne les entreprises et peut braquer des personnes modestes dont l’empreinte carbone est déjà plus faible. Les injonctions à « faire sa part » sont vécues comme humiliantes quand elles viennent de plus aisés, d’autant que certaines habitudes écologistes, comme le compost ou le vélo, fonctionnent aussi comme marqueurs de distinction chez des personnes qui continuent de prendre l’avion.

L’auteur vise aussi une écologie technocratique. Il prend l’exemple des zones à faibles émissions, qui restreignent l’accès des vieilles voitures thermiques, souvent possédées par les ménages pauvres, tout en tolérant des véhicules neufs ou électriques même lourds. Sur Blast, face à Paloma Moritz, il résume : les leçons de morale, les incitations et les taxes visant les comportements populaires n’ont pas fonctionné et ne fonctionneront pas. Mieux vaut s’attaquer aux grands systèmes polluants.

En s’appuyant sur Ivan Illich et André Gorz, il regrette que l’écologie ait délaissé les techniques « conviviales » au profit de solutions d’ingénieurs. Et, en citant Jacques Rancière, il avertit qu’imposer des mesures à des personnes jugées incompétentes menace la démocratie.

Recoder l’écologie, et ses angles morts

La dernière partie propose de « recoder » l’écologie pour la rendre égalitaire : réduire les inégalités, ce qui réduit souvent les émissions, renforcer l’autonomie des personnes par l’éducation populaire, conquérir l’État par les urnes pour l’« écologiser ». Socialter cite l’exemple de formations permettant à des personnes modestes de réaliser elles-mêmes l’isolation de leur logement.

La principale réserve vient d’En attendant Nadeau : Ingrid Merckx salue le diagnostic, mais relève que le chapitre final, plus militant, pose comme acquis plutôt que démontré le principe selon lequel la justice sociale profiterait toujours à la nature. Notre avis : le livre dialogue utilement avec d’autres essais récents sur l’écologie et les classes populaires, mais ses pistes politiques restent esquissées.

Éclairage suisse

La Suisse offre une démonstration grandeur nature. Le 13 juin 2021, la loi sur le CO2, qui prévoyait notamment des taxes, a été refusée par 51,6 % des votant·es ; selon swissinfo.ch, l’argument de la hausse du prix de l’essence « a fait mouche », surtout dans les régions rurales dépendantes de la voiture.

Deux ans plus tard, le 18 juin 2023, la loi sur le climat a été acceptée par 59,1 % des votant·es. La SRF souligne que ce ne fut « pas seulement une décision des villes » : le Valais et les Grisons ont voté oui nettement. Ce contraste conforte l’intuition d’Éric Aeschimann : une écologie perçue comme punitive braque, une écologie qui accompagne peut rassembler. Voir notre page Taxe carbone et quotas.

Pourquoi le lire

Parce qu’il propose de sortir du mépris réciproque entre écologistes et classes populaires, sans renoncer à l’urgence. Un livre clair et accessible, utile à quiconque veut défendre des mesures climatiques sans les faire payer à celles et ceux qui ont le moins.

Sources et revue de presse