« Le problème à trois corps du capitalisme », de Romaric Godin : économie, écologie, société, une seule impasse

Dernière modification le 23-10-2026 à 10:33:11

Journaliste économique à Mediapart, Romaric Godin emprunte son titre au roman de science-fiction de Liu Cixin pour décrire notre époque : trois crises, économique, écologique et sociale, qui s’entraînent mutuellement sans trouver d’équilibre. Pour lui, la force qui les lie porte un nom, le capital. Et sa gestion du désastre devient de plus en plus autoritaire.

Couverture du livre « Le problème à trois corps du capitalisme » de Romaric Godin (La Découverte)

Le problème à trois corps du capitalisme. Sur la gestion autoritaire du désastre (et les moyens de lui faire face)
Romaric Godin
La Découverte, collection « Cahiers libres », 12 février 2026
320 pages, 22 €
ISBN 978-2-348-08775-2
Couverture : © Éditions La Découverte

Trois corps, une seule gravité

Dans le roman de Liu Cixin, la planète Trisolaris est ballottée par trois soleils dont les mouvements sont imprévisibles. Godin transpose l’image : crise économique, crise écologique et crise anthropologique ne sont pas des problèmes juxtaposés, mais les visages d’un même problème. Comme le résume Diacritik, le capital est la gravité qui les relie, le « nœud du problème ». L’auteur refuse ainsi la notion de « polycrise », qui additionne les difficultés sans en chercher la racine commune, relève En attendant Nadeau.

Selon la présentation de l’émission de Là-bas si j’y suis, le capital doit à la fois relancer la productivité, réduire son impact écologique et créer sans cesse de nouveaux besoins à satisfaire. Ces trois exigences sont incompatibles. Depuis les années 1970, puis 2008, le ralentissement de la croissance et des gains de productivité pousse le système vers davantage de liberté pour les entreprises, davantage de dégâts écologiques et la fabrication de nouveaux besoins, d’après la recension de Gérard Vindt.

Le capital contre l’environnement

Un chapitre est consacré au « capital contre l’environnement » : l’accumulation suppose de soumettre la nature aux besoins de la production. L’auteur s’en prend à la voiture, besoin « créé de toutes pièces par le capital », au technosolutionnisme et à l’impasse de la croissance verte. L’intelligence artificielle et l’automatisation, loin d’atténuer les dégâts, ne feraient que les amplifier, et Godin voit dans l’IA un instrument de discipline des masses.

D’où la seconde partie du titre : pour préserver l’accumulation, le capitalisme s’appuie de plus en plus sur un État autoritaire, et la démocratie lui devient un obstacle. Pour en sortir, l’auteur esquisse des « lignes de fuite » inspirées de Marx et de Guy Debord : contrôle démocratique de la production, critique de la vie quotidienne, « la fête contre le spectacle ».

Des critiques sérieuses

Dans En attendant Nadeau, Gérard Vindt juge l’analyse stimulante mais pas entièrement convaincante. Il conteste le rejet des mesures redistributives : selon Godin, une taxe Zucman ne pourra pas résoudre le problème à trois corps, argument que le recenseur trouve curieux. Il reproche aussi au livre de traiter la baisse tendancielle du taux de profit comme une évidence, alors qu’elle est discutée parmi les marxistes, d’idéaliser la Commune et le communisme des conseils, et d’ignorer des penseurs comme Jacques Ellul, André Gorz ou Jean Gadrey. Diacritik, plus enthousiaste, laisse voir une autre limite : les remèdes restent à l’état d’esquisse.

Éclairage suisse

La question de la redistribution a été tranchée récemment en Suisse. Le 30 novembre 2025, l’initiative « pour l’avenir », qui voulait taxer à 50 % les successions et donations au-delà de 50 millions de francs pour financer une politique climatique sociale, a été rejetée par 78,3 % des votant·es, selon le récapitulatif de PwC Suisse.

Pour Godin, un tel impôt ne réglerait pas le fond du problème. Le score du vote montre pourtant que même une mesure de redistribution ciblée sur les plus grandes fortunes se heurte, en Suisse, à un mur politique. Les deux constats ne s’opposent pas : ils disent l’ampleur de la bataille. Voir notre page Croissance et décroissance.

Pourquoi le lire

Parce que ce livre prend au sérieux une intuition que beaucoup partagent sans la formuler : la crise écologique n’est pas un accident de parcours, mais le produit d’une logique économique qui, en s’enrayant, se durcit. On n’est pas obligé de suivre l’auteur jusqu’au rejet de toute réforme pour y trouver une grille de lecture puissante de l’actualité.

Sources et revue de presse