Dernière modification le 20-10-2026 à 15:55:36
Et si le vivant tenait bon non pas malgré ses imperfections, mais grâce à elles ? Biologiste à l’INRAE et à l’École normale supérieure de Lyon, Olivier Hamant tire de l’étude des plantes une critique en règle du culte de la performance. Son essai propose la robustesse comme boussole pour traverser un monde devenu instable.

La Troisième Voie du vivant
Olivier Hamant
Éditions Odile Jacob, 16 février 2022
288 pages, 24,90 €
ISBN 978-2-7381-5729-4
Couverture : © Éditions Odile Jacob
Ce que le vivant nous enseigne
Le point de départ est biologique. Spécialiste des mécanismes qui façonnent la forme des plantes, l’auteur s’appuie sur des recherches récentes qui soulignent le rôle des erreurs, des lenteurs et des incohérences dans la stabilité des organismes, selon la présentation de l’ouvrage publiée par l’ENS de Lyon. Loin d’être des défauts à corriger, la redondance, le hasard et le gaspillage apparent permettent aux êtres vivants de rester viables quand leur environnement fluctue.
L’exemple le plus parlant est celui de la photosynthèse, dont le rendement est généralement inférieur à 1 %, rappelle le média québécois Unpointcinq. Une contre-performance pour un ingénieur, qui n’a pas empêché le vivant de couvrir la planète.
Selon la recension parue dans la revue Mondes en décroissance, Hamant distingue trois piliers du vivant : la circularité, le collectif et, surtout, la robustesse. Le concept central est celui de « sous-optimalité » : les faiblesses et les défaillances individuelles servent la survie et l’adaptabilité de l’ensemble.
Performance contre robustesse
Dans ses entretiens, le biologiste définit la performance comme la somme de l’efficacité (atteindre un objectif) et de l’efficience (y parvenir avec le moins de moyens possible). Interrogé par la RTBF en février 2023, il lui adresse plusieurs reproches : le découpage des problèmes, qui optimise une partie en fragilisant le reste ; les effets rebond, illustrés par le réfrigérateur plus efficace, donc moins cher, donc acheté et remplacé plus souvent ; enfin la loi de Goodhart, selon laquelle une mesure devenue objectif cesse d’être une bonne mesure.
La robustesse consiste au contraire à maintenir un système stable malgré les fluctuations. Auprès de GoodPlanet Mag’, Hamant oppose l’agroécologie, qui mise sur la diversité des variétés, le respect des sols et la coopération entre paysan·nes, aux éoliennes géantes de 260 mètres, performantes mais difficiles à réparer et à recycler. Il propose de soumettre chaque solution à des tests : résiste-t-elle à une sécheresse, à une flambée des prix de l’énergie, à une grève ? L’enjeu n’est pas de s’adapter à un futur prévu, mais de rester adaptable.
L’essai se conclut par un inventaire de pistes pour un monde inspiré du vivant : agroécologie, communs, revenu universel, décentralisation, sobriété, lenteur. La recension de Mondes en décroissance qualifie le livre de « spontanément décroissant ».
Limites et débats
Le même recenseur salue l’originalité du regard de biologiste, mais conteste la conclusion, qui appelle à un « autre infini » fondé sur les interactions. Il doute que l’infini ait toujours mobilisé les sociétés humaines et estime qu’un cadre des communs, borné par un plancher et un plafond, suffit à penser l’autolimitation.
Notre avis : la force du livre est de déplacer le débat de l’efficacité vers la capacité à encaisser les chocs. Sa faiblesse tient à une analyse encore discrète des rapports de force : qui décide de ce qui doit être robuste, et pour qui ? Un vocabulaire aussi consensuel peut séduire des acteurs économiques soucieux de sécuriser leurs approvisionnements sans rien changer à leur modèle. À lire comme une boussole plutôt que comme un programme politique.
Éclairage suisse
En Suisse, la politique climatique reste largement pensée en termes de performance : produire davantage d’électricité renouvelable et gagner en efficacité. Le 9 juin 2024, le peuple a accepté à 68,7 % la loi relative à un approvisionnement en électricité sûr reposant sur des énergies renouvelables, rapportait Swissinfo. Un an plus tôt, le 18 juin 2023, la loi sur le climat et l’innovation avait été adoptée à 59,1 % ; le Conseil fédéral l’a mise en vigueur au 1er janvier 2025, avec l’objectif de zéro émission nette en 2050.
La grille de lecture d’Olivier Hamant invite à poser une autre question : ces choix résistent-ils aux chocs ? Produire toujours plus sans réduire la consommation reste fragile ; sobriété, diversité des sources et réseaux locaux aident davantage à encaisser sécheresses ou pénuries. Pour un état des lieux, voir notre page Plan climat Suisse : objectifs, lois et réalité.
Pourquoi le lire
Parce qu’il offre, à partir de la biologie, un antidote au réflexe qui consiste à répondre à chaque crise par davantage d’efficacité. Un livre accessible pour défendre, dans une commune ou une association, la lenteur, la redondance et la coopération comme des forces.
Lire aussi la chronique de Raphaël Goblet : Olivier Hamant, « La troisième voie du vivant ».
Sources et revue de presse
- Éditions Odile Jacob, « La Troisième Voie du vivant », fiche de l’ouvrage, 16 février 2022
- ENS de Lyon, Olivier Hamant, « La Troisième Voie du vivant », 8 décembre 2021
- RTBF, Arnaud Ruyssen, « Nous devons sortir du dogme de la performance ! », 8 février 2023
- GoodPlanet Mag’, Julien Leprovost, « Le scientifique Olivier Hamant : “notre performance humaine a un coût environnemental exorbitant” », 6 septembre 2023
- Mondes en décroissance, n° 2, ML, « La Troisième Voie du vivant de O. Hamant », 29 décembre 2023
- Unpointcinq, Maxime Bilodeau, « Au diable la performance, vive la robustesse ! », 5 février 2025
- Radio Lac / ATS, « La Suisse accepte la loi sur le climat à 59,1 % », 18 juin 2023
- Swissinfo, « La loi sur l’énergie acceptée à 68,7 % par le peuple suisse », 9 juin 2024
- Conseil fédéral, « Le Conseil fédéral met en vigueur la loi sur le climat et l’innovation au 1er janvier 2025 », 27 novembre 2024



