« Justice climatique », de Sébastien Mabile : le budget carbone, nouvel enjeu de la lutte des classes

Dernière modification le 20-10-2026 à 15:55:35

Il reste à l’humanité une quantité limitée de gaz à effet de serre à émettre si elle veut garder une chance de contenir le réchauffement à 1,5 °C. Qui a le droit de puiser dans ce stock commun ? Avocat de l’environnement, engagé notamment dans le contentieux climatique contre TotalEnergies, Sébastien Mabile répond sans détour : aujourd’hui, ce sont surtout les plus riches qui le consomment. Un essai court et combatif, qui fait de la répartition du carbone une question sociale de premier plan.

Couverture du livre « Justice climatique » de Sébastien Mabile (Actes Sud)

Justice climatique. Pour une nouvelle lutte des classes
Sébastien Mabile
Actes Sud, collection « Domaine du possible », 22 janvier 2025
176 pages, 14,90 €
ISBN 978-2-330-19772-8
Couverture : © Actes Sud

Un bien commun accaparé

Le point de départ est physique avant d’être politique. Pour l’auteur, les seuils de l’Accord de Paris ne sont pas de simples objectifs négociables : ils traduisent des limites au-delà desquelles les dégâts deviennent incontrôlables. Le budget carbone restant devient alors un bien commun fini. Dans l’entretien accordé à Novethic à la sortie du livre, il l’évalue à environ 200 milliards de tonnes d’équivalent CO2 au début de 2024, pour des émissions mondiales de l’ordre de 50 à 55 milliards de tonnes par an : à ce rythme, le stock serait épuisé vers 2030.

Or ce stock n’est pas consommé de manière égale. Toujours selon Sébastien Mabile, les 10 % les plus riches de la planète émettent près de la moitié des gaz à effet de serre, et le 1 % le plus aisé environ 17 %. En Europe, les 10 % du haut de l’échelle émettraient quelque 29 tonnes par personne et par an, six fois plus que la moitié la moins riche. L’auteur y voit un accaparement, souvent pour des loisirs et du luxe, de la marge dont dépendent les besoins fondamentaux du reste de l’humanité.

Cibler les plus gros émetteurs plutôt que tout le monde

D’où la thèse centrale : des politiques climatiques indifférenciées sont à la fois inefficaces et injustes. Une hausse uniforme des taxes sur les carburants pèse sur les ménages modestes bien plus que sur les grandes fortunes. L’auteur plaide donc pour des mesures concentrées sur les modes de vie les plus carbonés, jets privés et grands yachts en tête, et pour une place centrale donnée à la sobriété, trop souvent laissée de côté au profit de la seule substitution des énergies fossiles.

Dans sa recension pour Le Monde, Stéphane Foucart retient un exemple tiré du livre : pour compenser une seule année d’émissions du yacht de Bernard Arnault, il faudrait que 54 000 personnes renoncent à l’avion au profit du train sur un Paris-Marseille. À l’inverse, souligne l’auteur, si les 10 à 20 % les plus riches réduisent fortement leurs émissions, les quelque 3,5 milliards de personnes vivant dans la pauvreté pourraient améliorer leurs conditions de vie sans faire dérailler les objectifs climatiques.

Un vocabulaire assumé, des questions ouvertes

En parlant de « lutte des classes », Sébastien Mabile ne propose pas une analyse marxiste au sens strict, mais nomme un conflit de répartition : qui peut encore émettre, et au détriment de qui. Le registre est celui du juriste, attentif aux droits des générations futures.

Notre avis : le format bref est une force, mais il laisse dans l’ombre des questions concrètes, comme l’application de mesures ciblées ou l’articulation entre responsabilité des plus riches, des entreprises et des États. Les chiffres d’inégalités d’émissions varient aussi selon les méthodes de calcul : à lire comme un plaidoyer argumenté plutôt que comme un traité.

Éclairage suisse

La Suisse figure en bonne place dans la réflexion juridique sur la justice climatique. Le 9 avril 2024, la Cour européenne des droits de l’homme a donné raison à l’association des Aînées pour le climat et constaté une violation de l’article 8 de la Convention. Selon l’appréciation technique publiée par l’Office fédéral de l’environnement le 13 mai 2024, la Cour reproche notamment à la Suisse de ne pas avoir quantifié de manière compréhensible les réductions d’émissions à atteindre, par exemple au moyen d’un budget carbone, et de ne pas avoir tenu ses objectifs passés.

La réponse politique est restée défensive : le 28 août 2024, le Conseil fédéral a estimé que la Suisse remplissait déjà les exigences de l’arrêt et s’est associé aux critiques du Parlement sur l’interprétation de la Convention. C’est bien la notion de budget carbone, au cœur du livre, qui est en jeu. Pour situer les engagements suisses, voir notre page Plan climat suisse et notre dossier Taxe carbone et quotas.

Pourquoi le lire

Parce qu’il remet au centre une évidence trop souvent évitée : la crise climatique n’est pas seulement une affaire de technologies, mais de répartition. En 176 pages, Sébastien Mabile donne des chiffres, des exemples parlants et des pistes juridiques pour sortir d’une écologie qui culpabilise tout le monde de la même façon.

Sources et revue de presse