« Effondrement », de Jared Diamond : les sociétés choisissent-elles leur disparition ?

Dernière modification le 20-10-2026 à 15:55:31

Paru en anglais sous le titre Collapse, traduit en français par Agnès Botz et Jean-Luc Fidel, le livre du géographe et biologiste américain Jared Diamond est devenu une référence de toute réflexion sur la fin possible des civilisations. Sa question : pourquoi certaines sociétés se sont-elles écroulées quand d’autres, face à des menaces comparables, ont tenu ? Un classique à lire, mais à lire avec les objections qu’il a suscitées.

Couverture du livre « Effondrement » de Jared Diamond (Gallimard)

Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie
Jared Diamond
Gallimard, collection « NRF Essais (rééd. Folio essais) », 2006
648 pages
ISBN 978-2-07-077672-6
Couverture : © Éditions Gallimard

Cinq facteurs et un choix

Diamond procède par études de cas. Il examine des sociétés disparues, comme l’île de Pâques, les Mayas, les Anasazis ou les colonies vikings du Groenland, des sociétés qui ont su enrayer leur déclin, comme la Nouvelle-Guinée, Tikopia ou le Japon de l’ère Tokugawa, et des situations contemporaines, du Montana à l’Australie, de la Chine au Rwanda, en passant par la comparaison entre Haïti et la République dominicaine.

Sa grille de lecture tient en cinq facteurs, rappelés par la notice catalographique de l’ouvrage : la dégradation de l’environnement, les changements climatiques, des voisins hostiles, la dépendance envers des partenaires commerciaux et, surtout, la manière dont une société réagit à ses problèmes en fonction de ses valeurs. Ce dernier facteur est décisif : selon la lecture qu’en fait Nicolas Duvoux dans La Vie des idées, il est pour Diamond toujours déterminant.

Une thèse qui parle à notre époque

Le message central est que l’effondrement n’est pas une fatalité écologique. La surexploitation des ressources joue un rôle majeur, mais ce sont les décisions collectives, ou leur absence, qui font basculer une société. Diamond identifie une douzaine de problèmes de non-durabilité qui pèsent sur le monde contemporain et estime possible un déclin à l’échelle globale, la mondialisation rendant les sociétés interdépendantes.

Le livre se termine pourtant sur des exemples de mobilisations réussies. L’auteur veut éviter le fatalisme : si l’effondrement résulte de choix, d’autres choix restent possibles. C’est ce qui explique son succès auprès de publics très divers, y compris dans les milieux militants qui y voient un avertissement.

Ce que lui reprochent historiens et anthropologues

L’œuvre de Diamond a été vivement discutée. Dans La Vie des idées, Nicolas Duvoux rapporte les critiques adressées à son déterminisme géographique, que Duvoux juge en partie fondées, ainsi que celles de l’historien J.R. McNeill, réservé face à la volonté de rattacher l’histoire aux sciences dites dures, et du géographe James Blaut, qui accuse Diamond d’eurocentrisme. Duvoux relève aussi que la capacité humaine à maîtriser la technique est, chez lui, davantage postulée que démontrée.

En 2010, un collectif d’archéologues et d’anthropologues réuni par Patricia McAnany et Norman Yoffee a publié Questioning Collapse (Cambridge University Press). Les auteur·es contestent plusieurs études de cas, en particulier le récit d’un « écocide » sur l’île de Pâques, en insistant sur le rôle des contacts européens, des épidémies et de l’esclavage, et soulignent que nombre de sociétés dites effondrées se sont plutôt transformées. Une critique qui invite à ne pas faire porter aux peuples colonisés la responsabilité de leur propre disparition.

Notre avis : ces objections n’annulent pas l’intérêt du livre, mais elles obligent à le lire comme une hypothèse de travail, pas comme une loi de l’histoire.

Éclairage suisse

La thèse centrale de Diamond, selon laquelle tout se joue dans la réponse collective aux menaces, trouve un écho direct dans la démocratie directe suisse. Le 13 juin 2021, le peuple a refusé la révision de la loi sur le CO2 par 51,6 % de non, et rejeté par plus de 60 % les deux initiatives sur l’eau potable et les pesticides de synthèse, selon les résultats publiés par la SRF.

Ce triple refus ne signe évidemment pas un effondrement, mais il illustre le mécanisme décrit par Diamond : une société peut connaître le diagnostic et choisir, pour des raisons de valeurs, de coûts perçus ou d’intérêts, de différer la réponse. Pour approfondir la notion, voir notre dossier L’effondrement et notre analyse du Plan climat suisse.

Pourquoi le lire

Parce que c’est l’un des livres qui ont installé l’idée d’effondrement dans le débat public, et qu’il faut l’avoir lu pour en discuter. Sa grande force est de placer la responsabilité dans les décisions humaines plutôt que dans le destin. Sa lecture gagne à être accompagnée de ses critiques, qui rappellent que l’histoire des sociétés est plus complexe, et souvent plus politique, qu’un récit de désastre écologique.

Lire aussi la chronique de Raphaël Goblet : L’effondrement par Jared Diamond.

Sources et revue de presse